La France au Rwanda

VIOLS, TABASSAGES, PILLAGES : NYARUSHISHI, L’ENVERS DU DÉCOR

Le grand camp de Nyarushishi, où huit mille Tutsis sont rassemblés, va servir de vitrine aux soldats de Turquoise : « Opération devant être fortement médiatisée » [Rwanda, les archives secrètes de Mitterrand (1982-1995), Aviso, 2012.], note le général Quesnot le 18 juin à l’attention de François Mitterrand.

La grande étendue de tentes bleues alignées sera le symbole du volet humanitaire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les Tutsis de ce camp ont eu préalablement la vie sauve. Les autorités du génocide les gardaient sans doute comme monnaie d’échange. Mais peu avant Turquoise, les miliciens de Yusufu Munyakazi ne furent pas loin de mettre leur menace d’extermination à exécution. Mais les Français sont arrivés à temps pour mettre en place ce sauvetage médiatique.

Une fois la nuée de journalistes partis, les rescapés de ce camp se sont plaints des traitements particulièrement dégradants qu’ils ont eu à subir.

Avant l’arrivée des Français au camp de Nyarushishi

Pour l’ancien bourgmestre de la petite ville de Karengera, les autorités de l’ancien régime et les soldats de Turquoise entretiennent une complicité de tous les instants : « Tenez : lorsque les militaires français de l’opération Turquoise sont arrivés à Cyangugu, sur les barrières, raconte Straton Sinzabakwira, ils ont incité à massacrer les Tutsis. Ils ont même enseigné au gens comment faire en sorte que les cadavres ne puissent remonter à la surface quand on les jetait dans l’eau, dans le lac, tout ça. Moi, j’étais bourgmestre et je me rendais chaque jour à la préfecture. Je ne craignais rien, j’étais parmi ceux qui massacraient les Tutsis, qui donnaient des ordres, qui supervisaient... Les Français n’avaient pas peur de nous, ils venaient dans chaque commune s’enquérir de la situation, s’il n’y avait pas de FPR infiltrés. (...) Malheureusement, l’attaque du FPR a pris le dessus. Ils n’ont fait que nous protéger pour qu’on puisse se réfugier. » [Entretien le 30 avril 2013 à la prison de Mpanga.] Jean Ndihokubwayo, agriculteur, prisonnier repenti et libéré provisoirement, originaire de l’ex-préfecture de Cyangugu, assiste à une singulière scène de viol : « Dans la ville de Cyangugu, je les ai surpris à deux reprises en train de violer des petites filles âgées de 14 à 15 ans. » [Annexes du rapport Mucyo, 2008. Témoin n°55.]

« Le préfet Bagambiki est venu nous avoir accompagné de l’évêque de Cyangugu, celui qui est aujourd’hui l’archevêque de Kigali. Ils nous ont dit que nous étions de plus en plus à l’étroit dans le stade, qu’il était difficile pour la Croix-Rouge d’exercer ici, et qu’il allaient nous chercher un autre endroit. Des bus devaient venir nous chercher. Ils ont appelé les gens par secteur pour les faire entrer dans des bus. Le groupe qui est parti le premier, quand ils sont arrivés, les militaires ont tout de suite tiré sur les gens qui sortaient. Plus de six personnes sont mortes avant d’entrer dans le camp de Nyarushishi. C’étaient des intellectuels qui avait pu survivre jusque là mais qui avaient été reconnus par les militaires. Les bus n’ont pas arrêté de faire la navette, et la nuit, le stade avait été vidé. Par chance, j’étais toujours avec ma femme et mon fils. Arrivés là-bas, on nous a aidé à nous installer dans les tentes, distribué des vivres (très peu mais c’était mieux que quand nous étions au stade). Avant l’arrivée des Français, on ne savait pas ce qui allait se passer mais nous avons vu presque toute la gendarmerie cerner le camp, en compagnie de beaucoup d’habitants de la région, ces habitants étaient endimanchés. Alors nous, on ne comprenait pas très bien pourquoi ces gens s’étaient mis sur leur 31 pour nous exterminer. Ils avaient aussi amené des grosses bennes. En fait c’était pour placer nos corps dedans après nous avoir tués. Ces gens endimanchés seraient par la suite entrés dans les tentes pour nous remplacer. Ensuite, les Français, bernés, auraient assuré la sécurité de ces miliciens et de ces habitants hutus de la région. Au bout de deux jours, le préfet aurait annoncé le retour de la paix. C’est un chauffeur qui est venu par la suite dans le camp qui nous a parlé de ce projet. Mais ils n’ont quand même pas pu mettre en œuvre leur plan parce qu’à 14 heures les jeeps des Français sont arrivées en nombre. » [Eugène Rwagasore, rescapé de Nkanka, 2014]

« J’ai quitté la paroisse de Shangi le 22 mai et j’étais dans des conditions difficiles. On nous a amenés à Nyarushishi sans que nous sachions très bien où nous allions. À Nyarushishi, on avait des gens de la commune de Kamembe et de Cyimbogo, qui étaient avant au stade. Quand ils avaient voulu fuir, les militaires et les gendarmes avaient tiré sur eux et les radio congolaises ont entendu les tirs, et même la BBC et RFI. Ce sont les autorités de l’époque qui ont décidé d’amener les rescapés du stade loin du public, car le stade de Karamampaka était situé à seulement trois kilomètres de Bukavu. Le sous-préfet Munyangabe est venu avec deux bus pour amener les rescapés de Shangi à Nyarushishi. Mais quand nous sommes arrivés à Bushenge (commune Gisuma), à la place du marché, les Interahamwe étaient là et il était désormais devenu difficile, même pour les autorités, de les gérer. Ils tenaient absolument à nous tuer et les autorités ont été obligées de sortir des bus pour discuter avec eux. Arrivés à Nyarushishi, c’était encore difficile mais au moins le CICR nous aidait. Avant l’arrivée des Français, les gendarmes entraient dans le camp pour enlever certaines personnes. Le préfet Bagambiki a dit qu’il ne comprenait pas comment on pouvait laisser les gens ici, qu’il savait de source sûre qu’il s’agissait de militaires du FPR se cachant parmi nous. Les gendarmes se sont mis à la recherche des gens qui n’étaient pas natifs de Cyangugu et les ont tués. Ça nous a vraiment fait mal. Par exemple, il y avait des entrepreneurs venus construire l’école de Shangi et qui n’étaient pas natifs de là-bas et qui ont été tués car soupçonnés d’appartenir au FPR. Mais il y avait un lieutenant-colonel nommé Bavugamenshi Innocent, qui n’était pas d’accord avec le préfet et c’est ainsi qu’il a fait une grande opération avec d’autres militaires et, sachant reconnaître les militaires, il a conclu qu’il n’y avait aucun militaire. Le préfet Bagambiki était un homme terrible, il avait tout planifié, le jour d’avant l’arrivée des Français : il a demandé aux gens des alentours de venir avec leurs femmes et leurs enfants pour prendre notre place dans les tentes après nous avoir fait tuer. Pour après dire aux Français qu’il fallait assurer la sécurité de ces gens qui était en nombre considérable, et pour qu’ils pensent qu’il n’y avait pas eu de massacre. Et aussi pour protéger la population du FPR qui avançait. Le gendarme Bavugamenshi a refusé et a ordonné à ses gendarmes de chasser ces miliciens. C’était un bras de fer entre le préfet et le gendarme lieutenant-colonel. Et quand les Français sont arrivés, les miliciens étaient déjà partis. Ce qui me fait mal, c’est que plus tard Bavugamenshi est mort. Il se rendait compte que le FPR avançait, qu’il était question de minutes ou de jours. Il trahissait les autorités d’alors, et on a vu que tout de suite, il a travaillé avec le FPR quand celui-ci est arrivé dans la région. Il était natif de la région de Nyarushishi mais il avait travaillé avec un préfet de Butare qui était Tutsi nommé Habyalimana, et ils étaient très amis. » [Témoignage d’un rescapé anonyme de Shangi, 2014]

« À Nyarushishi, les rescapés étaient rangés par quartier (stade de Karamampaka, Shangi...). Un matin, le camp a été cerné par des miliciens. Le gendarme colonel Innocent Bavugamenshi les a empêchés d’entrer. Je l’ai vu de mes propres yeux, il avait un pistolet. Il a placé les gendarmes dans le camp. Vers 11 heures, les miliciens qui étaient venus avec leurs familles sont du coup repartis. Puis, le soir, les Français sont arrivés. Les miliciens ont entamé des chants de joie et de bienvenue. Les Français pouvaient accompagner les gens vers d’autres qui étaient réfugiés dans des cachettes. » [Rescapé anonyme de Karamampaka, 2014]

L’arrivée des militaires français

« Je m’appelle Assiel Nsengyumva. J’avais 18 ans au moment du génocide. J’habitais dans l’ex-secteur de Gashirabwoba et l’ex-commune Gisuma. Je suis rescapé du stade de football de Kamembe. Comme les autorités ont cru que nous étions tous morts, le gens du gouvernement n’ont pas envoyé de bus pour nous amener à Nyarushishi. Nous avions appris qu’à Nyarushishi, il y avait un camp pour tout le monde. Nous sommes partis la nuit en nous cachant, discrètement. Et tout le monde n’est pas arrivé en même temps. Les derniers arrivés ont pu voir que les Français étaient déjà là. Je suis arrivé là-bas quelques jours avant que les Français n’arrivent. Tout le monde croyait être sauvé. Pendant que nous étions en route, des miliciens ont tué deux personnes, alors que les Français dans leur véhicule tout-terrain blanc étaient là et ont continué leur route vers Nyarushishi. Ils n’ont rien fait, ils se sont pas arrêtés pour empêcher ces gens de tuer ces deux personnes. » [Assiel Nsengyumva, rescapé de Gashiragwoba, 2014]

« Je m’appelle Aphrodis Uwimana. Je suis rescapé du génocide à Cyangugu. J’habitais la commune de Gisuma, secteur Munyove. J’étais présent au camp de Nyarushishi lors de l’arrivée des militaires français. Les habitants étaient rassemblés selon leur ancien lieu de rassemblement, par exemple : Stade 1, Stade 2, Kibuye, etc. Dans le camp, tout le monde était traité de la même façon. Le préfet Bagambiki, lors d’une réunion où les rescapés et les autorités étaient rassemblés au sommet de la colline, a dit aux français que les gens de ce camp n’étaient pas des gens ordinaires, qu’il s’agissait des pères, des frères et des sœurs des Inkotanyi, les rebelles du FPR. ’’Faites attention, ils sont armés !’’ a-t-il dit. Les français ont voulu prendre un autre interlocuteur, en la personne de l’instituteur Kamatari. Du coup, le préfet n’était pas content. Le chef des Français a voulu nous rassurer en nous disant qu’ils étaient là pour assurer notre sécurité, mais que si quelqu’un s’en prenait à un militaire français, ils extermineraient tout le camp. » [Aphrodis Uwimana, 2014]

« Le préfet et le ministre des Transports ont fait une réunion. Le ministre disait aux Français : ’’Écoutez, vous êtes ici pour assurer la sécurité de ces gens mais faites attention parce que tous ces gens devant vous sont des militaires du FPR.’’ En disant ça, ils pensaient que puisqu’il avaient tué tous les intellectuels, personne ne comprendrait ce qu’ils disaient en français. S’adressant aux Français : ’’Nous vous avons préparé un endroit digne de vous, à l’hôtel Inyenyeri à Kamembe. Avant que vous ne commenciez votre travail, nous tenons avant tout à vous accueillir comme il se doit.’’ Après ces mots, le chef des militaires français, le colonel Thibaut, a pris la parole. Il a remercié le ministre mais il a dit qu’ils n’allaient pas les suivre car pour eux le travail avait déjà commencé et qu’il n’allaient pas boire en plein travail. » [Eugène Rwagasore, rescapé de Nkanka, 2014]

Les conditions de vie et de sécurité dans le camp

« tout autour du camp de Nyarushishi, il y avait des barrières tenues par des Interahamwe et des gendarmes. Pour venir à Nyarushishi, les Français devaient franchir ces barrières. » [Théogène Nteziryayo, rapport Mucyo]

« Un jour, trois jeunes ont été débusqués des plantations de théiers par des Interahamwe et ont couru en direction du camp, poursuivis par les Interahamwe. Ils sont quand même parvenus à entrer dans le camp de Nyarushishi. Le commandant de la position des gendarmes qui était là est entré, les a pris et les a amenés. Les Français étaient là et assistaient à la scène sans rien faire. Nous n’avons plus revus les trois jeunes. » [Théogène Nteziryayo, rapport Mucyo]

« Les Français ont été complices des Interahamwe dans les tueries et tortures commises sur les Tutsi. La plupart des Tutsi qui venaient se réfugier au camp tombaient entre les mains des Interahamwe puisqu’ils devaient absolument passer par des barrières tenues par ces derniers. (...) Un certain Safari m’a pris et m’a emmené à l’une de ces barrières située non loin des Français. Les Interahamwe m’ont ligoté et m’ont jeté à terre. Je n’attendais que la mort. Dans leurs jeeps, les Français passaient juste à côté de moi sans intervenir, apparemment indifférents à ce qui se passait. (…) Un jour, les Français nous ont escortés dans le bois près de l’Antenne pour chercher le bois de chauffage. Pendant que nous étions entrain de ramasser le bois, leur jeep est venue les chercher et ils nous ont laissés là. Nous avons été attaqués. La plupart d’entre nous ont été tués. Et même les quelques rescapés étaient presque tous blessés. (…) Il y avait beaucoup de problèmes pour trouver le bois de chauffage, les gens du camp ont détruit les maisons des Interahamwe qui avaient fui pour prendre le bois. Un jour, c’était samedi, un Tutsi a été attrapé en train d’en démolir une et a été tué à coups de machette. Il y a beaucoup de Tutsi qui ont été tué en allant chercher le bois de chauffage en dehors du camp alors que les Français étaient là. Ils n’ont pas réagi. »

« On mangeait des lentilles et du riz. Bien que nous ne mangions pas à notre faim, c’était tout de même mieux qu’avant, car avant on nous donnait de la pâte de maïs de mauvaise qualité. » « Les Français ont enlevé tous les barrières environnantes. Ils ont creusé des trous autour pour monter la Garde. Les génocidaires ne pouvaient plus entrer dans le camp. Ils ramenaient de leur cachettes ceux qui étaient blessés. Par contre, tous ceux qui rentraient spontanément et clandestinement au camp étaient arrêtés et disparaissaient. J’ai vu personnellement deux cas. Ils les prenaient pour des soldats du FPR. Quand ils ne trouvaient pas quelqu’un qu’ils avaient vu s’introduire dans le camp, ils réitéraient leurs menaces d’extermination. » [Aphrodis Uwimana, 2014]

« Je tiens quand même à dire que depuis que les Français étaient là, il y avait la sécurité. Les militaires n’entraient plus dans le camp pour venir chercher des gens, des intellectuels, ou kidnapper certaines personnes. Les Français ne leur permettaient plus d’entrer. À vrai dire, au début, les Français nous ont aidés parce quand tu leur disais que des membres de ta famille se cachaient encore dans des trous ou des forêts, les Français allaient les chercher et les ramenaient dans le camp. Parmi les gens qu’ils ont ramené dans le camp, il y avait des gens de Bisesero. Je me rappelle que certains ont même été amenés par hélicoptère. Pour certains d’entre nous qui avaient été grièvement blessés dans le stade ou ailleurs, il y avait une sorte de dispensaire du CICR. Donc, au début, c’était bien. » [Eugène Rwagasore, rescapé de Nkanka, 2014]

« Malgré tout ce que les Français ont fait, je peux dire qu’aucun milicien n’osait s’approcher du camp. ’’Vous êtes assez fatigués, soyez rassurés, nous sommes là pour vous protéger.’’ Ils allaient chercher les gens qui étaient encore cachés. » [Témoignage d’un rescapé anonyme de Shangi, 2014]

« Je m’appelle Bosco, je suis rescapé du stade Karamampaka de la commune de Kamembe. Mon oncle hutu était venu m’extraire du stade avant le massacre. À Nyarushishi, des miliciens en fuite sont venus huer les rescapés. Les Français, qui étaient devenus très violents, ont jetés des Tutsis en pâture aux miliciens. J’en ai vu personnellement quatre. C’étaient des intellectuels ou des commerçants, qui pouvaient témoigner ou être dangereux pour les Français d’une manière ou d’une autre. Avant ça, des Tutsis connus étaient réclamés par les miliciens. Il y avait aussi des Tutsis, cachés dans la masse des fuyards, qui étaient empêchés par les Français de rejoindre le camp et étaient éliminés par les miliciens. C’était incompréhensible, parce que certains paysans étaient réquisitionnés pour aller à la recherche des gens cachés dans des trous et les amener au camp. Alors que d’autres, qui n’étaient pas des paysans ou alors exerçaient une certaine influence étaient donnés aux miliciens. Certains Français étaient écœurés de ce qui se passait alors que d’autres suivaient juste les ordres. » [Bosco, rescapé du stade de Kamembe]

Le chauffeur Aloys Kanyemera est un des rescapés de Nyarushishi : « À leur arrivée, les Français ont remplacé les gendarmes mais un petit groupe de ces derniers est resté pour travailler avec eux. Les militaires français nous empêchaient de puiser l’eau alors que la fontaine se trouvait dans le camp et de sortir chercher du bois de chauffage. Une fois, je suis sorti avec deux hommes, K et Emmanuel et lorsque les Français nous ont vus ensemble près du camp, ils nous ont lancé une grenade. Mes deux compagnons sont morts sur le champ, moi je l’ai échappé belle. » [Rapport Mucyo, p. 193.]

Clément, dit ‘‘Kodo’’, nous parle de la grande insécurité qui règne dans le camp : « Ce qui est évident, c’est que leurs armes impressionnantes n’ont pas empêché les miliciens de nous massacrer ou de nous lancer des pierres. Imaginez que même pour aller aux toilettes, on devait se faire accompagner. » [Entretien le 2 septembre 2012 à Kigali.] « On était censés être protégés, à Nyarushishi, dit Éliel. Mais les gens se faisaient tuer par les Interahamwe aux environs du camp, au vu et au su de tout le monde. Surtout les gens originaires des environs de Nyarushishi, qui se faisaient attaquer quand ils essayaient de sortir pour aller chercher de quoi manger dans les plantations. C’était révoltant de voir les gens pourchassés, tués, sans que personne n’intervienne, d’autant plus que le camp était à découvert. On assistait à ça, tout simplement. Les gens de Mutimasi, Nyakabuye, se faisaient tuer par les Interahamwe qui étaient toujours aux aguets. » [Entretien le 2 septembre 2012 à Kigali.]

Un milicien, Aloys Gasarasi, interrogé par la Commission Mucyo, fait ce récit : « « J’habitais à trois cent mètres de ce camp et j’ai vu les militaires français qui contrôlaient le camp de Nyarushishi où s’étaient réfugiés les Tutsi pendant le génocide. Nous avions une barrière à environ 1000m de la tente des Français. Sur cette barrière, nous avons tué beaucoup de personnes et les Français venaient nous demander ce qui se passait. Nous leur avons expliqué que nous avions tué des Tutsis et ils nous ont demandé de veiller à ce que personne d’autre n’entre dans le camp et que ceux qui viendraient par la suite devraient être tués. Suite à cette instruction, nous avons tué une femme avec sa fillette et un jeune homme. Je ne les connaissais pas, ils disaient qu’ils venaient d’un endroit dénommé K’Uwinteko. Nous avons également tué les Tutsi qui sortaient du camp pour aller chercher le bois de chauffage dont Charles, fils de Sembeba. Après les avoir tué, nous les jetions dans une fosse commune près de la barrière. Les Français sont venus voir ce que nous faisions et nous ont dit que nous sommes des vrais militaires. En guise de récompense, ils nous ont offert des rations de combat. Ils nous accompagnaient aussi dans des patrouilles de nuit. Après la victoire du FPR, les Français nous ont interdit de continuer à massacrer les Tutsi afin d’éviter que le FPR ne se venge. Ils nous ont plutôt conseillé et invité à fuir, nous faisant des signes comme quoi le FPR nous égorgerait, et ils se fâchaient fortement contre les personnes qui traînaient dans les maisons. »

« Mais quand nous étions dans le camp protégé par les Français, même les gens qui entraient auparavant ne venaient plus et plus personne ne mourait, à part ceux qui sortaient du camp et qui pouvaient être tués. Puis la Minuar est arrivée. Ces gens étaient vraiment très gentils, on se sentait à l’aise, je ne sais plus s’ils sont restés un mois ou plus, mais c’était un bon moment. » [Assiel Nsengyumva, rescapé de Gashiragwoba, 2014]

Aurélie Musabeyezu est enfin témoin d’une négligence criminelle de la part d’une soignante : « Mon enfant a eu le choléra. Je l’ai su vers quinze heures. Il y avait un endroit où on avait érigé un centre de santé. J’ai amené mon enfant au centre de santé. C’était la clôture. Ils étaient en train de ranger, en disant que c’était la clôture. Je me suis adressée à une fille rwandaise qui était là : ‘‘J’ai un enfant gravement malade. Pouvez-vous m’aider ?’’ Je parlais en kinyarwanda. Elle m’a dit : ‘‘Allez le dire à l’infirmière, là-bas.’’ C’était une Blanche. J’ai insisté : ‘‘Allez lui dire, je ne saurais pas parler avec elle.’’ Alors elle y est allée elle-même. J’étais dehors. Elle a rejoint la Blanche et lui a dit : ‘‘Il y a une maman qui a un enfant qui souffre. Elle dit que ses selles contiennent du sang et qu’elle a fait sa toilette plusieurs fois dans la journée.’’ La fille est venue me rejoindre, a regardé, et a dit : ‘‘Donnez-lui de l’aspirine, il va bientôt décéder.’’ Je l’ai entendu car je comprenais le français, ce qu’elle ne savait pas. La fille est allée me trouver des aspirines. Je n’ai pas voulu les prendre. J’ai dit : ‘‘Laisse !’’, étant donné que j’avais entendu que l’enfant allait mourir. Je suis descendue avec lui et heureusement, il est en vie. Vous savez ce qui s’est passé ? Je suis arrivée à la maison. Il y avait un individu qui circulait de sheetings en sheetings, en donnant des médicaments contre le choléra, puisque le choléra était alors une épidémie là-bas. » [Entretien avec Serge Farnel le 29 avril 2009 à Kibuye.]

Tabassages

« Avant la chute de Kigali, ils jetaient des choses pour que les enfants les ramassent et après ils étaient tabassés. » [Aphrodis Uwimana, 2014] Éliel Nsanzabera a fini par se faire tabasser par les Français : « Ils nous faisaient amener les filles pour eux. Vous imaginez la vie précaire du camp… Ils couchaient avec elles en notre présence. Autre chose, ils nous attiraient par ruse en nous donnant des cadeaux… et puis, ils nous violentaient. » Aurélie Musabeyezu a aussi été témoin d’actes cruels sur des enfants : « Il arrivait aux enfants de se rendre auprès des maisons des militaires qui leur donnaient des biscuits et des bonbons à Nyarushishi. Les enfants venaient alors en chantant : ‘‘Voilà ce qu’on nous a donné !’’ D’autres jours, ils prenaient du piment et le jetaient sur leurs yeux. On leur lavait les yeux avec du savon, à grandes eaux. Les enfants souffraient beaucoup. » [Entretien le 2 septembre 2012 à Kigali.]

Esdras Ndalisamye s’indigne : « Celui qui voulait trop manger était sérieusement tabassé et amené dans une prison des Français à Kamembe. C’était leur sport favori, leur plaisir, de nous tabasser. D’ailleurs, un certain Sekabera peut en témoigner. C’étaient vraiment des sauvages, ils aimaient nous molester. » [Esdras Ndalisamye, entretien le 19 avril 2013 à Kibuye.]

« On a été installé dans leur camion Mercédes-Benz, on était bien assis pour aller à Cyangugu/Nyarushishi. C’était le 18 juillet, je m’en souviens car ils ont instauré un nouveau gouvernement le 19. Arrivés à Nyarushishi, celui qui voulait trop manger était sérieusement tabassé et amené dans une prison des Français à Kamembe. C’était leur sport favori, leur plaisir, de nous tabasser. D’ailleurs, un certain Sekabera a été tabassé, il peut en témoigner. (…) Ils voyaient des gens qui étaient amaigris, qui avaient connu tant d’horreurs, qui a couru dans la brousse. Ils les provoquaient au jeu du bras de fer, avec leurs tatouages de buffles et de lions, ils tenaient la personne et ils disaient : ’’Oh regarde les Tutsis, ils ne sont pas forts, et voilà pourquoi on tue les Tutsis, ils sont moins forts !’’ [Esdras Ndalisamye, rescapé de Kibuye, 2012]

Esclavage sexuel ?

« J’ai entendu dire qu’il y avait eu des viols de jeunes filles. Je ne saurais pas dire qui a fait ceci ou cela, j’avais vingt ans, j’étais encore naïf. Elles n’étaient pas consentantes, elles avaient peur, donc c’était du viol, mais je ne peux pas témoigner moi-même, c’est à elles de le faire. » [Témoignage d’un rescapé anonyme de Shangi, 2014]

« Il paraît qu’il y avait un camp de viols mais ce que j’ai vu, c’est qu’ils avaient installé, avant la prise de Kigali, un système de prostitution avec des rations de combat et des chocolats. Celles qui ne voulaient pas n’étaient pas maltraitées. Je me souviens d’une rescapée du nom de Claudine qui était à moitié folle : on ne comprenait pas comment les Français pouvaient coucher avec elle. » [Aphrodis Uwimana, 2014]

Les viols sont d’abord commis discrètement. Le témoin TK se souvient : « Je me rappelle que j’allais leur chercher des filles dans le camp. Une fois la fille trouvée, je l’amenais et le Français allumait la torche pour nous voir arriver. C’était ainsi convenu et parce qu’ils ne pouvaient pas se parler au su de tout le monde, c’est moi qui servait d’intermédiaire, tout près de la plantation de thé de Nyarushishi. Sur les viols qu’ils commettaient, je ne savais pas que c’était mal. Je m’imaginais que parce qu’ils n’avaient pas utilisé la force, il n’y avait pas d’offense. Mais aujourd’hui, je comprends qu’ils ont abusé de leur pouvoir. Ils violaient les personnes qu’ils étaient chargés de garder. Ils profitaient de leur situation vulnérable de réfugiés ! C’est écœurant… C’est aujourd’hui que je comprends l’énormité de ce qui s’est passé. » [Interview à Kigali, été 2012.] Bientôt, les viols se commettent au vu et au su de tout le monde. « Ils ont vraiment été des salauds avec nous. D’abord, parce qu’ils couchaient au vu et au su de tout le monde : ils obligeaient les filles à coucher avec eux sous les yeux de leurs parents. Ce n’était pas un viol classique, parce qu’ils couchaient, je ne sais pas comment ils s’arrangeaient – oui, il y a celles qui ont connu le viol – il y a d’autres aussi, à cause de la pauvreté ou je ne sais quoi d’autre. Ils donnaient en retour des choses à ces filles. C’était quelque chose qui se voyait, c’était comme un jeu, avec les Français, c’était leur activité principale. Tout le monde l’a vu, tout le monde peut en témoigner. Et après, ils nous ont maltraités. On a eu un répit quand les militaires éthiopiens sont venus. Eux vraiment, ils nous ont bien traités, avec un grand respect. » [Esdras Ndalisamye, entretien le 19 avril 2013 à Kibuye.]

Aurélie Musabeyezu nous fait comprendre que c’est le manque cruel de nourriture qui pousse les femmes affamées à accepter l’infâme marchandage des soldats français. « C’est-à-dire qu’on ne nous donnait pas à manger. C’étaient à ceux qui pouvaient sortir d’aller chercher à manger, les faibles restant comme ça. Donc les gens trouvaient à manger très difficilement. Certains mangeaient, d’autres ne trouvaient pas de quoi manger. Puis, il y avait les jeunes filles qui allaient passer les nuits dans les sheetings [grandes tentes] de l’endroit où étaient les militaires. Plusieurs jeunes filles allaient passer la nuit et disaient : ‘‘Nous avons passé la nuit chez les militaires, on nous a donné ceci. Ils venaient nous montrer des habits neufs et nous dire de passer là-bas. On nous disait d’aller passer une nuit avec pour qu’ils nous donnent ceci et ceci.’’ [Entretien avec Serge Farnel le 29 avril 2009 à Kibuye.]

Le témoin A.T., une des rares rescapées de Bisesero à avoir rejoint le camp de Nyarushishi, est directement victime de ces crimes : « Au cours de cette période, les femmes et les filles étaient soumises à l’esclavage sexuel par les militaires français. Au lieu de nous aider, ils abusaient de nous. Leur comportement n’était en rien différent de celui des Interahamwe. Ils violaient les filles et les femmes. Ils ne pouvaient rien nous donner sans exiger de nous de coucher avec eux. Ils se souciaient très peu de la discrétion. Ils nous introduisaient dans leurs tentes au vu et au su de tout le monde. Même pour recevoir un biscuit, nous devions d’abord coucher avec eux. Nous n’avions pas le choix ; nous n’avions rien à manger ; nous n’avions nulle part où aller, nous ne pensions même pas survivre longtemps. La première fois, quand ils nous ont violées, ils nous ont seulement donné de l’eau. Nous étions cinq à subir cet esclavage sexuel : l’une s’appelait E., mais pour les trois autres, je n’ai pas retenu leur nom. C’est nous qui lavions leurs vêtements ; ils nous traitaient comme leurs domestiques et nous violaient constamment, se relayant sur nous exactement comme le faisaient les Interahamwe. » [Annexes du rapport Mucyo, 2008. Témoin n°8.]

Témoignage d’un viol

«  Ils donnaient des biscuits aux enfants réfugiés pour qu’ils leur montrent les tentes où se trouvaient les jeunes filles et pour qu’ils les entraînent à l’écart. » Silence. Marie-Jeanne se décompose, elle déroule son foulard pour se cacher le visage. La jeune Tutsi se fait prendre au piège  : «  Un petit garçon m’a dit qu’il y avait une distribution de riz. Quand je suis arrivée, un soldat m’a poussée dans une tranchée et il m’a violée.  » Assommée, la jeune fille de 22 ans finit par sortir de la tranchée, mais son calvaire n’est pas terminé. Une semaine après, Marie-Jeanne va chercher du bois. Sur son chemin, deux soldats l’attendent. «  À nouveau, ils me poussent dans une tranchée  », reprend-elle. Et de décrire, la voix étranglée, un autre viol par deux militaires, puis encore un autre, par trois soldats cette fois. «  Ils m’ont fait les pires choses, je hurlais pour que quelqu’un m’entende. Quand ils sont partis, j’étais presque morte. Je saignais beaucoup, je n’arrivais pas à refermer mes cuisses et je ne pouvais plus me lever. Je suis restée trois jours dans la tranchée, sans eau et sans nourriture. J’attendais la fin.  » Mais la fin n’est pas venue, Marie-Jeanne a survécu. Encore. »

http://rue89.nouvelobs.com/2011/10/...

Le rapport Mucyo a reçu beaucoup de témoignages sur les violences sexuelles : « Les Français ont violé Claudine à tour de rôle. Elle avait entre 14 et 15 ans en 1994, et elle en a été tellement traumatisée qu’elle en est devenue folle. Ils ont également violé Umulisa, la sœur d’Oscar. Ils les torturaient sexuellement, mettaient du piment dans leurs sexes. Ils violaient beaucoup de filles, seulement nous ne connaissons pas leurs noms. Il y en a une, géante, qui est agent de l’hôpital [Il s’agit vraisemblablement de Concessa dont nous verrons le témoignage plus loin, elle est grande et travaille à un grand hôpital de la région] et une autre ressortissante de Kibuye. » [Théoneste Ngiruwonsanga et Théogène Nteziryayo]

« Ils violaient également des jeunes filles qu’ils avaient évacuées de l’EAV Ntendezi, ils venaient les chercher dans le camp. Pour y échapper, elles allaient dormir dans d’autres tentes pour qu’ils ne les trouvent pas. » [Rapport Mucyo, propos tenus par Déo Mahanga, Théoneste Ngiruwonsanga et Théogène Nteziryayo]

La rescapée C. Musa a longuement raconté à la Commission Mucyo comment elle avait servi d’esclave sexuelle. Son témoignage est particulièrement dur à lire. [Rapport Mucyo, p. 200]

Après la prise de Kigali

« Mais par la suite, quand le FPR a obtenu des victoires décisives, ils ont changé. Ils ont fait un corridor pour permettre aux miliciens et aux gouvernement de fuir vers Bukavu. Ils ont pris les richesses qui étaient là sur place. Ils ont aidé le gouvernement à déplacer le patrimoine national. Et puis quand ils ont appris la victoire du FPR, leur regard sur nous a changé. Mais malgré tout cela, je voudrais dire une chose : les Français, s’ils n’avaient pas été là, tout le monde serait mort. Malgré tout, on leur doit quand même la vie. » [Eugène Rwagasore, rescapé de Nkanka, 2014]

« Après la prise de Kigali, ils ont changé complètement. De rage, ils ont brûlé des chiens qui couraient dans les tentes. Les rescapés ont pu chasser le chien. C’était je pense une manière indirecte de nous atteindre. Ils ont saccagé des tentes et ont enlevé toutes les douches de fortune construites avant la prise de Kigali en nous disant : ’’Vous vous prenez pour qui ?’’ » [Aphrodis Uwimana, 2014]

« Le jour de la prise de Kigali, ceux d’entre les Français qui étaient gentils avec nous nous ont dit de ne pas sortir, pour notre propre sécurité. Le lendemain, les gendarmes rwandais étaient partis. Certains français par contre étaient très mécontents et nous maltraités après nous avoir vu danser de joie. Quand des groupes de personnes ont manifesté le désir de partir à Kigali, les Français ont commencé à nous tabasser. » [Rescapé anonyme de Karamampaka, 2014]

« Je crois que nous avons passé deux ou trois mois là-bas. J’avais le fils de mon oncle qui était avec l’armée du FPR. Je me rappelle qu’on a dit à un moment que le FPR voulait prendre la zone Turquoise, en finir avec cette zone. On a appris qu’ils s’étaient battus contre les Français aux chutes de Ndaba. L’armée du FPR avait appris qu’il y avait encore des rescapés qui étaient encore dans la zone Turquoise, et ils voulaient libérer ces gens. À ce moment-là, les Français nous ont battus, tout le monde, les femmes, les enfants... ça nous a montré une fois de plus la haine que les Français avaient pour nous. Mon Dieu, je ne pourrai jamais oublier comment on a été maltraités. Ils nous ont rendu la vie difficile. » [Témoignage de Madeleine Mukaremera, rescapée de Kibuye, 2013]

De son côté, le général Lafourcade, l’un des officiers principaux de l’opération Turquoise, s’inscrit en faux. Lorsque les FAR sont vaincus par le FPR, début juillet 1994, « certains de mes officiers qui s’étaient investis auparavant au Rwanda étaient très choqués et émus du fait que leurs amis d’autrefois allaient être vaincus, mais ils ont exécuté leur mission sans faillir », indique-t-il. [Mehdi Ba, Génocide au Rwanda : ce qu’a dit aux juges le général Lafourcade (Turquoise), Jeune Afrique, 10 février 2016]

Pillages « Autre chose importante dont je me rappelle à propos des Français, se souvient Karenzi, c’est qu’ils incitaient les gens à détruire leur pays. Je me souviens qu’ils nous ont escortés pour aller démolir l’usine de Shagasha sur leur ordre. Ils nous ont accompagnés, on a tout détruit et on a tout pillé. » [Entretien le 2 septembre 2012 à Kigali.] « Puis ils ont aidé les miliciens a piller l’usine à thé en disant : "Que le FPR ne trouve rien !" Je les ai vus de mes propres yeux mettre des pièces de moteur dans leur hélicoptère. J’ai assisté à ce spectacle car ces miliciens étaient démoralisés et tout penaud. Certains s’excusaient même et étaient estomaqués de la prise de Kigali, du coup ils avaient perdu de leur gouaille et nous pouvions enfin circuler. » [Rescapé anonyme de Karamampaka, 2014]

« Fin juin, début juillet, il y a eu une réunion convoquée par les Français et les autorités à l’hôpital de Bushenge : ils organisaient la fuite, et il a été décidé que tout devait être détruit. Ordre a été donné aux habitants de prendre leurs tôles, d’emmener tout ce qu’ils pouvaient, de ne rien laisser. Les Français et les autorités étaient ensemble et étaient d’accord avec cette décision. Les Français aidaient les gens à fuir. Ils n’ont pas empêché les militaires et les miliciens de piller les magasins de Kamembe et les autres zones commerciales. » [Témoignage d’un rescapé anonyme de Shangi, 2014]

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