Négrologie - Les critiques

Un regard outrancier et pessismiste sur un continent

Wal Fadjri 7 Novembre 2003

Livre Négrologie - comment l’afrique meurt : un regard outrancier et pessismiste sur un continent

Négrologie. Comment l’Afrique meurt, le nouveau livre du journaliste français Stephen Smith fait penser, dans une posture plus polémiste, à Négritude et négrologues de Stanislas Adotevi qui est une mise à sac très critique de la négritude, avec forces humour et néologismes.

Fort de 248 pages, l’ouvrage de Stephen Smith, paru en octobre 2003 aux éditions Calmann Lévy, est moins une addition aux polémiques intellectuelles de salon que la somme "sociologique" d’observations d’un journaliste qui parcourt depuis vingt ans l’Afrique comme reporter de plusieurs journaux de l’Hexagone. L’auteur définit la négrologie comme "le supplément d’autodamnation que l’Afrique mêle à ses handicaps historiques, aux fléaux naturels ou aux injustices de l’ordre international. Autisme identitaire de l’homme noir". A ce niveau, elle s’inscrit bien, quelque part, dans une tradition intellectuelle bien déterminée d’une Axelle Kabou qui, pour s’être posé cette question Et si l’Afrique refusait le développement ? , a été rayée de la géographie intellectuelle sous prétexte d’avoir commis un crime contre les siens.

De même, quand Smith constate que "l’Afrique meurt d’un suicide assisté", notamment parce que "les Africains se sont enfermés dans un passé réinventé et idéalisé, une "conscience noire" hermétiquement scellée", il rend compte sans le chercher d’ailleurs de l’interrogation d’Henri Lopès : "Mais à trop rêver nos identités, n’avons-nous pas engendré des cauchemars, réels et tangibles ?". "Le masque de l’anarchie" est le vrai visage d’une Afrique "déboussolée par la modernité", selon Smith, indiquant que les Africains sont également "acteurs de leur histoire comme trafiquants, corrupteurs, faux prophètes, warlords ou autres fossoyeurs de l’Afrique".

Convoquant le "paradigme de la victimisation" développé par Achille Mbembé, il explique que "l’exploitation de l’Afrique "solidaire" par "l’Occident cupide est une caricature, même si l’abus de confiance existe et que l’inégalité des rapports de force place le continent noir en position de faiblesse préjudiciable". Pessimiste, il s’interroge : "Et comment ne pas redouter ce futur, sur un continent ou la globalisation fait de plus en plus peur et pousse l’Afrique à réinventer "sa" différence, à s’enfermer toujours plus dans la "négrologie" et dans une complexité dont le moindre est cette cohabitation entre "le tam-tam et le téléphone satellite, la paillote et le gratte-ciel, le "roi "nègre" authentique et le vrai démocrate chef d’Etat" ?

Indexant les tares de l’Afrique, il s’indigne que "tout se vend et tout s’achète. L’Afrique étant devenue le royaume du faux pour les documents officiels, du permis de conduire au baccalauréat en passant par le carnet de vaccination ou la carte d’identité nationale". Dans un tel contexte, la négrologie "rêve" de "l’aide comme un dû, comme réparation d’un passé d’horreurs, la sanctuarisation d’une identité intouchable".

L’héritage colonial ne peut, persiste Smith, servir d’explication totalisante à la corruption et l’injustice qui existe dans le monde décolonisé. Il fait appel, pour argumenter, à Achille Mbembé qui déplore que "l’appel à la race comme base morale et politique de la solidarité relèvera toujours, quelque part, d’un mirage de la conscience" et le "refus des Africains de faire face à la part troublante du crime, celle qui engage directement leur responsabilité’". La conviction de Smith ne fait place à aucune lueur pour l’Afrique et les Africains : "L’avenir ressemblera au présent désespérant", dans la mesure où l’Etat qui est le cadre institutionnel de la modernité est "faible et désargenté dans ses frontières’", ne rapportant "gros quand il se dépasse pour devenir un pavillon de complaisance de la sphère internationale, en quête d’affréteur’". Les Etats africains, par ailleurs sont frappés par "une perte fondamentale de la capacité institutionnelle" parce qu’elle est sans légitimité pour les populations à qui ses prestations ne profitent pas alors même qu’ils sont "pillés" par ses serviteurs. Ce qui rend compte du "désordre comme instrument politique". Smith parle à cet effet de la violence qui "s’y est (re)privatisée, des entrepreneurs politiques y entretiennent des milices ou factions armées, des "seigneurs de la guerre" se taillent des fiefs dans des territoires que l’Etat a cessé d’administrer", toutes choses connues de tous les observateurs qui refusent de se laisser à la complaisance. L’Etat importé en Afrique y a été adopté comme patrimoine, comme "magasin" dans lequel chacun voudrait se servir, mais aussi comme une communauté à laquelle on peut choisir d’appartenir". De l’avis du journaliste, "sauf concours de circonstances exceptionnelles et donc, fatalement précaires, la démocratie n’a pas actuellement de base sur le continent noir. Ce n’est pas faire injure aux démocrates africains, qui existent - et qui existaient déjà bien avant la chute du mur de Berlin". Contre les bouffées d’espérance qui nous viennent par moments de ce continent, il fait revenir les consciences sur "la traque des pactoles illicites qui se heurte, par ailleurs, à la criminalité de nombreux Etats africains". Contre les processus de démocratisation enclenchés, Stephen Smith oppose le multipartisme qui "se résume à la démultiplication scissipare des partis uniques sous la férule de "cheffaillons", sans démocratie interne" une presse "libre" "privée" de déontologie, dans bien des cas plus sordide et haineuse que les anciens bulletins officiels" une société civile "trouvaille protéiforme, à la solde de tout bailleur de fonds". Même l’idée d’une nouvelle renaissance de l’Afrique ne le convainc pas. "La "rente" anti-terroriste, explique-t-il, se confondra avec le Nepad, un marché de dupes contracté, des deux côtés, en toute connaissance de cause". Prévision ? "L’Afrique ne se muera ni en paradis pour investisseurs ni en terre de droit et de démocratie ; l’Occident augmentera "l’aumône" sans plus", au moment où "la privatisation de la guerre a entraîné la démocratisation de la mort".

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