La France au Rwanda

Touche pas à mon pote Bruno

Bernard Kouchner, à la mi-mai 1994 au Rwanda, répond à un appel. « Allo ? Oui ? Ah, Bruno, mon pote ! Où es-tu, chez toi ? [1] ». Jean-Christophe Klotz, journaliste reporters d’images qui accompagnait Kouchner, en parle à ce dernier, plus de dix ans après : « Moi, je t’ai vu appeler un « Bruno », c’est qui Bruno ? » Kouchner lui répond. Quelque temps plus tard, ce dernier prend la plume pour écrire sur le Rwanda, en niant au passage l’implication des autorités françaises dans le génocide des Tutsi.

Ce Bruno, énarque natif d’une Casablanca alors sous l’emprise coloniale française continue à faire parler de lui : il vient d’être joliment nommé ambassadeur d’Espagne. Autres lieux, autres temps : la sortie du livre de Sylvie Klinkemallie, Rwanda, La presse en questions [2], nous offre l’occasion de tracer le portrait du successeur de Jean-Christophe Mitterrand à la cellule africaine de l’Elysée. Protagoniste essentiel des relations franco-rwandaises pendant le génocide des Tutsi rwandais de 1994, on y apprend qu’il est un ami personnel de Pierre Péan. Marie-France Cros, journaliste de La Libre Belgique, raconte dans son interview que Pierre Péan, au moment d’écrire Noires fureurs, Blancs menteurs, lui avait annoncé tout de go son « intention de montrer que la France n’y était pour rien. Il ajoutait : Parce qu’autrement, cela voudrait dire que mon ami Bruno Delaye est complice de génocide, et cela je n’en crois rien.  »

Mais qui est donc le pote, l’ami Bruno ? Alain Frilet, journaliste qui restera peu de temps à Libé, a rencontré l’homme plusieurs fois pendant le génocide. Il est le tout puissant responsable de la cellule africaine de l’Elysée, officine néocoloniale qui ne rend de comptes qu’au Président de la République, dans une opacité quasi-complète. Cette cellule gère directement les rapports franco-rwandais, notamment les questions militaires, où l’on voit que depuis 1990 le soutien de l’Etat français ne s’est pas démenti. Delaye a d’abord expliqué à Alain Frilet « de façon absolument incontestable que la France n’avait d’autre choix que de pousser Habyarimana [chef de l’ancien régime qui a organisé le génocide, NDR] à accepter que le FPR rentre dans un gouvernement de coalition. Puis, je suis retourné le voir plus tard – une fois que le génocide était reconnu par le gouvernement français lui-même (Alain Juppé avait utilisé ce terme-là) – et il me disait à ce moment-là que de toute façon il y avait, de la part du Président, un légitimisme sans faille à l’égard des pouvoirs en place et que jamais, au grand jamais, le gouvernement français et son premier acteur, le président de la République, n’accepteraient jamais de transiger ou de négocier avec une tierce partie même si la première partie(à savoir le gouvernement rwandais) s’était livrée aux plus graves exactions. [3] »

Pour mémoire, le 27 avril 1994, en plein génocide, Son Excellence Bruno Delaye, en compagnie d’Alain Juppé, recevait le Premier ministre du GIR, flanqué de Jean-Bosco Barayagwiza, responsable du CDR extrémiste et membre fondateur de la sinistre radio RTLM. « J’ai du recevoir dans mon bureau, 400 assassins et 2000 trafiquants de drogue . On ne peut pas ne pas se salir les mains avec l’Afrique » rétorque-t-il à Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro du 12 janvier 1998, sur l’imprudence qu’il y avait à rencontrer les représentants du gouvernement génocidaire.

Décidément très prolixe, Delaye ressort la naphtaline Fachoda et dit à l’historien Gérard Prunier le 9 mai : « Nous ne voulons aucune de ces rencontres en Tanzanie. La prochaine doit avoir lieu à Kinshasa. Nous ne pouvons laisser les pays anglophones décider du futur d’un pays francophone. En tout cas, nous voulons que Mobutu revienne au premier plan, il est incontournable et nous allons y parvenir avec cette histoire du Rwanda. [4] »

Alain Frilet, dans un article corrosif daté de mai 1994, décrit une scène fameuse, qui sera reprise dans l’unique extrait du film Hotel Rwanda où il est fait allusion à l’implication française : « A Paris, on se déclare impuissant face aux tueries en cours. Mais on ne conteste pas que le patron de la cellule africaine de l’Elysée, Bruno Delhaye [sic], ait réussi, il y a moins de quinze jours, à faire intervenir personnellement le chef d’état-major des forces armées rwandaises pour qu’il empêche les miliciens hutus de massacrer des personnalités réfugiées à l’hôtel des Mille Collines. [5] » Une intervention ponctuelle, mais qui montre à quel point Paris peut encore peser dans le déroulement des événements », confie un fonctionnaire du Quai d’Orsay qui. dégoûté, trahit pour la première fois le sacro-saint devoir de réserve. » C’est ainsi que, devant un Frilet médusé, Delaye lui annonça après avoir raccroché son téléphone : « l’opération est stoppée ». « C’était incroyable, on était dans le bureau du conseiller de François Mitterrand, responsable des affaires africaines, qui prend son téléphone et interrompt une attaque des miliciens sur l’Hôtel des Mille Collines à cinq mille kilomètres de Paris ! » Comme l’a indiqué Alison Des Forges dans son interview pour le rapport de la CEC, « L’horreur qui nous prend au visage », « Il y a eu certains cas ponctuels où la France a répondu à des demandes d’interventions avec, dans certains de ces cas au moins, un succès formidable. Cela indique clairement les possibilités d’agir qui existaient à ce moment-là pour les autorités françaises. »

A la mi-mai, Patrick Poivre d’Arvor frappé par le témoignage de Jean-Hervé Bradol de Médecins sans frontières (MSF) sur RTL [6] invite ce dernier à faire l’ouverture de son journal de 20 heures de TF1, un fait exceptionnel dans des circonstances qui le sont tout autant. Bradol n’y va pas par quatre chemins : "Le rôle de la France dans ce pays et les responsabilités de la France sont particulièrement écrasants. Les gens qui massacrent aujourd’hui, qui mettent en oeuvre cette politique planifiée et systématique d’extermination sont financés, entraînés et armés par la France. Et ça, c’est quelque chose qui ne transparaît absolument pas en ce moment. On a entendu aucun responsable français condamner clairement les auteurs de ces massacres." Des propos qui provoquent l’ire glaciale du président de la République. "Convoqués" par l’Elysée le lendemain de cette interview choc, Philippe Biberson et Jean-Hervé Bradol se retrouvent donc face à face avec Bruno Delaye et son chargé de mission Dominique Pin. Comme le souligne un rapport interne de MSF, la réunion est très tendue : "Ils font tout pour essayer de nous convaincre qu’ils ont raison, qu’ils ont tout bien fait et qu’ils continuent à tout bien faire. On leur dit : "Ce qui nous intéresse, ce n’est pas d’écouter vos leçons de géopolitique en Afrique. On est pas sûr que vos théories se terminent très bien. Vous nous dîtes que vous avez raison, mais que pourtant tout se passe mal. Cela ne conforte pas votre point de vue. Ca serait bien un jour que vous vous en rendiez compte. De toute façon, nous ne sommes pas là pour polémiquer mais pour vous dire : " Vous avez des amis à Kigali, ces amis sont en train d’exterminer les Rwandais tutsis de Kigali. Nous supposons que vous avez sur eux une certaine influence. Pouvez-vous leur dire d’arrêter ?"

Deux semaines après le fameux coup de téléphone arrêtant net un massacre à l’hôtel des Milles collines, Bruno Delaye déclare aux deux représentants de MSF ne pouvoir exercer d’influence sur le GIR, n’arrivant pas à les joindre au téléphone !

La lecture du compte-rendu fait dans la foulée par Bruno Delaye pour le Président, est, dans un autre registre, toute aussi consternante : "Ils ont reconnu le rôle positif joué par la France de 1990 à 1994 et ont semblé partager, du moins en partie, notre analyse sur la responsabilité des uns et des autres, notamment du FPR, dans ce drame. Mais sous le choc des massacres, et plus particulièrement d’une centaine de Rwandais travaillant pour MSF, ils attendaient du gouvernement français des condamnations claires et répétées des exactions des milices hutues et de l’armée gouvernementale. Ils ne les ont pas, disent-ils, entendues et c’est ce qui les a indignés." Cette version mensongère des faits, consignée dans les archives de l’Elysée, devrait attirer notre attention sur un point : le conseiller pond un rapport lénifiant à François Mitterrand, tout en sachant pertinemment que ce dernier est parfaitement au courant des déclarations incendiaires d’MSF sur TF1. De l’auto-anesthésie élyséenne, ou plus cynique, une tentative pathétique de biaiser le tribunal de l’Histoire...

Le mois suivant, il soutient l’idée que l’arrestation des hauts responsables du génocide n’est pas dans le mandat de Turquoise, ni d’ailleurs la destruction des émetteurs de la radio du génocide, la RTLM…

« Dans un entretien avec des représentants de Human Rights Watch et de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, Bruno Delaye, principal conseiller de Mitterrand pour les affaires africaines, admit que les “Hutu” avaient commis des actes horribles, tout en insistant sur le fait qu’ils luttaient pour leur survie. Il a ajouté que de tels agisse­ments étaient regrettables, mais que c’était ainsi que les Africains se comportaient. [7] »

Quand on met bout à bout les différentes déclarations de Bruno Delaye, on peut rétrospectivement dire qu’il aura distillé, dans le feu de l’action, tout l’éventail de la propagande élyséenne. Ces discours épouvantables, proférés dans les antichambres de la République, ont été révélés petit à petit [8]. Il aurait fallu que la presse, en lien avec les spécialistes, en fasse le plus large écho. Le grand public en aurait été informé à temps...

Bruno Boudiguet


Bruno Delaye en quelques dates

1981 : conseiller technique au cabinet du ministre de l’Industrie Pierre Joxe
1981-1985 : conseiller technique au ministère des relations extérieures sous Claude Cheysson et Roland Dumas
1985-1987 : fonctionnaire délégué aux affaires internationales auprès des ministres du Commerce extérieur Edith Cresson et Michel Noir
1991-1992 : ambassadeur de France au Togo
1992-1995 : conseiller du Président de la République François Mitterrand (responsable de la cellule africaine de l’Elysée)
1995-2000 : ambassadeur au Mexique (en remplacement de Paul Dijoud)
2000-2003 directeur de la coopération scientifique à la Direction générale de la coopération internationale et du développement (DGCID)
2003-2007 : ambassadeur de France en Grèce
2007 : ambassadeur de France en Espagne


Notes

Notes

[1] Film documentaire Kigali, des images contre un massacre, 2006, ADR productions

[2] éditions Golias, 2007

[3] Sylvie Klinkemallie, op. cit., annexes

[4] Gérard Prunier, Rwanda, le génocide, éd. Dagorno, 1999

[5] Libération, 18 mai 1994

[6] les citations suivantes sont tirées de l’ouvrage de David Servenay et Gabriel Périès, Une guerre Noire, éd. La Découverte, 2007, p. 311

[7] Alison des Forges, Aucun témoin ne doit survivre, éd. Karthala, 1999

[8] A part l’article d’Alain Frilet

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