La France en Afrique

Total partout...Vigeo...Notat parle

Difficile d’échapper à l’emprise de Total cette semaine. De grands panneaux publicitaires sur une exposition à l’IMA sur l’Egypte antique tapissent déjà les murs du métro parisien depuis plusieurs mois, avec, à gauche de la photo du pharaon doré, le logo du mécène Total. Certains anti-pub n’ont pas résisté au plaisir de l’affubler du suffixe « -itaire ». Peut-être cette boutade sert-elle à rappeler la coresponsabilité du fleuron des entreprises françaises dans la marée noire de l’Erika(1), ou la catastrophe d’AZF, (2) filiale dudit groupe ? Toujours est-il que la période est plutôt à l’euphorie pour l’ex-Total Fina Elf, avec l’annonce dans les pages saumon du Figaro de bénéfices faramineux : plus de 9 milliards d’euros en 2004 (3). Les actionnaires sont aux anges. Plus parlante est l’annonce du chiffre d’affaires de Total : 122 milliards d’euros, soit presque l’équivalent de la moitié du budget de la France, ou 40 fois le PIB du Congo-Brazzaville, une des dictatures fétiches de feu Elf. Après y avoir financé une guerre de 10 000 à 50 000 morts à la fin des années 90 pour mieux contrôler le pillage des hydrocarbures(4), la sulfureuse Elf, jadis créée à la demande de De Gaulle et faux-nez des services secrets français en Afrique, est désormais sous « écran Total »(5). Rien de tel qu’une bonne fusion-acquisition pour se faire oublier. Dans le procès Elf, peu de gens savent encore que ce furent les nouveaux dirigeants, Philippe ’golden parachute’ Jaffré en tête, qui attaquèrent les anciens pontes pour corruption. Ce qui ne préjugeait pas d’une véritable enquête de fond, qui aurait remonté le fil jusqu’à de hauts responsables politiques. Pour pimenter la sauce, l’utilisation des paradis fiscaux et judiciaires par les protagonistes du système ont rendu les enquêtes si longues, si coûteuses et si peu efficaces que l’on a certainement vu du système Elf que le bout de la lorgnette(6). Sans oublier les désincarcérations prématurées des sieurs Tarallo et Sirven, profitant de la consternante « jurisprudence Papon ».

Mais revenons à notre semaine. Trois jours plus tard, Libération fait état de la grève de « 100% des maires des Alpes-de-Haute-Provence »(7). L’objectif est de dénoncer le projet de centaines de suppressions d’emploi à Saint-Auban. « Annoncer plus de 9 milliards de bénéfices quand il suffirait de 100 millions d’euros pour sauver Saint-Auban, c’est une provocation incendiaire », tonne Daniel Spagnou, président de l’association des maires du département. C’est alors que, dans la page d’en face, nous saute aux yeux une autre dépêche où Total n’est pas non plus présentée sous son meilleur jour : 40 ONG regroupées au sein du collectif « Total pollue la démocratie » exigent le retrait du groupe pétrolier de Birmanie. L’objectif clairement affiché étant de « mettre un terme au soutien moral et financier que sa présence constitue pour la dictature militaire ». (8)

Une annonce qui tombe à point nommé, quelques jours après un reportage fulgurant de 90 minutes au sujet des « placements financiers éthiques » en bourse. (9) Rendez-vous est pris dans une banque lambda, le journaliste se faisant passer pour un particulier. Répondant à la demande du client, le sympathique banquier lui montre une liste de placements répondant aux normes du label « Vigeo ». On y a l’agréable surprise d’y trouver Total. Le gros hic est que Total a de lourds investissements en Birmanie(10), siège d’un des régimes les moins recommandables de la planète (Il n’est pas inutile de rappeler qu’Aung San Suu Kyi, leader de l’opposition, vainqueur à plates coutures des élections et prix Nobel de la paix pour son action non-violente est martyrisée depuis plus de 15 ans). Suit une description peu flatteuse d’un régime aux abois, coupable d’exactions inimaginables et d’avoir recours au travail forcé de populations minoritaires. Les propos du responsable de Total en Birmanie sont à peine croyables. Ce monsieur, bien propre sur lui, clame à tout va que Total a contribué à l’arrêt des travaux forcés. Mais face aux objections du journaliste, qui vient à l’instant d’apercevoir plusieurs personnes travaillant au bord de la route entourés de vaillants militaires, l’énergumène répondra froidement : « Moi je pense que j’ai vu des militaires qui travaillaient, avec leur famille. Je pense que c’était simplement des militaires qui vaquaient à leurs occupations. » On pense alors aux tribulations de Bernard Kouchner, homme politique au firmament de la popularité, qui a adoubé, au moyen d’un rapport plus que complaisant, la présence de Total en Birmanie. Et ce pour la modique somme de 25 000 euros.

Trève de flashback. Nous sommes de retour à Paris avec le rédacteur en chef de 90 minutes dans les locaux de Vigeo dirigée par une certaine Nicole Notat. Paul Moreira vient de parcourir le site www.vigeo.fr, et y a trouvé des actionnaires plutôt encombrants :des marchands d’armes notamment, comme "Thalès ou EADS", des entreprises trempées jusqu’au cou dans la Françafrique, ou la BNP-Paribas...et Total ! Evidemment, il faudrait vraiment être paranoïaque pour soupçonner Vigeo de complaisance dans l’octroi de ce fameux label « éthique ». C’est ce que confirme l’ex-présidente de la CFDT dans un magnifique exercice de langue de bois : « Nous ne taxons pas négativement une entreprise qui va s’implanter dans un pays non démo­cratique. [...] Les droits de l’Homme est un domaine à part entière, donc aujour­d’hui le domaine droits humains est analysé par Vigeo, mais pas forcément intégré de manière autonome par nos clients. (.) je leur donne rendez-vous sur la réalité, et la capacité, le cas échéant, à détecter des comportements qui seraient non conformes à nos règles de déontologie et à l’indépendance. » Réponse de Paul Moreira : « Et qu’est-ce que vous répondez à ceux qui pensent que Total, malgré un gros problème de droits de l’Homme, était bien noté par vous parce qu’il fait partie de vos actionnaires ? » L’interview s’arrêtera là. Le journaliste a franchi la ligne jaune, Nicole est énervée et déclare cette entrevue terminée.

BB article paru dans Pressafrique

Références

(1) Lire François LILLE Pourquoi l’Erika a coulé. Les paradis de complaisance Survie/L’Esprit frappeur, juin 2000, 110 p.

(2) Sur AZF, lire

(3) Le Figaro du 18 février 2005

(4) Lire « Noir silence » de François-Xavier Verschave, premier chapitre.

(5) « Elf sous écran Total » est le titre d’un chapitre de « Noir silence »

(6) Pour comprendre l’enjeu de l’abolition des paradis fiscaux et du secret bancaire, lire « La déclaration de Paris », emmenée par la juge Eva Joly.

Pour lutter contre les abus du secret-défense, dans la lignée du Freedom of Information Act étasunien

Texte du collectif « Total Fina Elf ne doit pas faire la loi en Afrique »

(7) Libération du 22 février 2005

(8) Plus d’infos

(9) 90 minutes du 8 février 2005. Pour un compte-rendu écrit détaillé, lire l’article de Pierre Caminade dans Billets d’Afrique de mars 2005

(10) Allez sur Google et tapez les mots clés « birmanie » avec « aung », vous trouverez en première position.le site où Total défend sa présence en Birmanie : http://birmanie.total.com/index.htm

L’ONG qui lutte contre la dictature birmane et ses soutiens : cliquez ici Voir également l’article d’Indymedia

Lire le livre d’Alain Clements « Birmanie TOTALitaire » chez Dagorno, avec des articles de Michel Sitbon et de Françis Christophe (disponibles chez info-birmanie pour la modique somme de 2 euros)

Total travaille aussi main dans la main avec l’atroce régime des généraux en Algérie : la tribune

Sur le boycott, un article d’Alain Mathieu

Voir également la pièce de Nicolas Lambert, « Elf la pompe Afrique ». Article sur le site de la Fédération des Congolais de la Diaspora

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