La France au Rwanda

Témoignage d’Innocent Gisanura paru dans le livre d’Aegis Trust "We survived"

We survived. Genocide in Rwanda. 28 Personal Testimonies, Kigali memorial center in association with Aegis, 2006

Innocent Ndamyina Gisanura, We chose to fight back.

Avant le génocide

Mon nom est Innocent et je suis né dans le district de Gitesi de Kibuye, à la périphérie de la ville. Ma famille était constituée de Maman, Papa, et de huit enfants. Je suis le quatrième enfant. Le génocide a commencé quand j’avais 14 ans et que j’étais au lycée, au Groupe scolaire Nyamasheke, à Cyangugu. Ma famille entière a été tuée, père et mère inclus. Je suis le seul encore en vie.

Le génocide n’a pas tout à fait débuté en 1994 : nous pouvions en voir les signes avant, à l’école primaire et au lycée. À ce moment-là, des voitures explosaient, des étudiants étaient tabassés. Il y avait une atmosphère malsaine et on aurait dit que quelque chose était en train de se préparer. Mais 1994 fut l’apothéose, avec ce que j’ai pu voir de terrifiant, de bestial, au delà de tout ce que j’aurais pu imaginer.

Le génocide

Tout a commencé avec le crash de l’avion présidentiel, et, sous les ordres de soldats assassins et d’autres qui avaient planifié le génocide, permis fut donné de tuer les Tutsis. Le jour suivant, ils ont commencé à attaquer les maisons et tuer les gens. Dans notre voisinage, des gens étaient tués. Ils venaient pour nous expulser de nos maisons, les brûler, ainsi que voler notre bétail.

Quand les attaques ont commencé, ma famille a décidé de quitter la maison, et nous sommes allés à mon ancienne école primaire de Kirambo. Il y avait une église presbytérienne et un hôpital, et je me souviens que nous étions à peu près 10 000 personnes à se réfugier là. Mais nous furent attaqués par un groupe de soldats, gendarmes, gardiens de prison, et de personnes émanant des autorités locales. Ils sont arrivés à bord de voitures de l’Etat pour nous emmener au Stade de Kibuye, où ils avaient prévu de nous exterminer. Mais, en compagnie de mon père et d’autres hommes, je n’ai pas suivi les ordres. Au lieu de ça, nous nous sommes évadés dans les montagnes de Bisesero et de Karongi, là où nous pouvions riposter.

Résistance

Bisesero et Karongi sont deux hautes montagnes se faisant face. Il y a des forêts, mais elles ne sont pas denses, tant et si bien que nous pouvions voir toute attaque arriver, nous défendre ou prendre la fuite, ceci dépendant du nombre d’assaillants. Des hauteurs, nous avons pu voir la tuerie qui a eu lieu au stade. Cette nuit-là, certains ont pu s’échapper et nous rejoindre dans les montagnes. Ma mère avait été emmenée au stade, mais elle s’échappa plus tard à Bisesero avec d’autres survivants. J’avais six sœurs, et trois d’entre elles ont été tuées au stade.

À Bisesero, nous avons essayé de nous défendre, jour après jour, et à un moment donné nous avons espéré pouvoir survivre une semaine de plus. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. - le pouvoir étant entre les mains de militaires planifiant l’extermination des Tutsis. Nous avons tenu tête aux miliciens, policiers et gardiens de prison, tant et si bien qu’ils envoyèrent un détachement de la Garde présidentielle de Kigali, qui lui nous infligea, au final, une défaite. Nous étions à Bisesero depuis une semaine quand ils sont arrivés, une semaine sans aucun répit ; nous étions constamment dans les combats. Ça ne nous a pas empêché de continuer à nous défendre, car nous n’avions pas le choix. Nous luttions jour après jour. Les attaques féroces ont commencé vers le 17 avril. Elles étaient menées par la garde présidentielle, les gendarmes, des commandos issus des camps de Mukamira et de Bigogwe, ainsi que d’autres venus de Cyangugu. Nous n’avions qu’une seule option : nous battre avec courage et dévouement, munis de nos faibles forces. Nous avons donc choisi de ne pas nous rendre, mais plutôt de nous battre.

La vie à Bisesero était difficile. Il y eut des moments terribles, et c’est difficile à expliquer. Depuis le jour où je suis arrivé, j’ai vu des gens mourir atrocement et injustement. Ça m’a marqué à jamais. Même si j’ai eu la chance de survivre, c’est toujours un problème parce que je ne parviens pas à oublier. Ces scènes se rejouent dans ma tête comme dans un film, bien que ce ne soit pas de la fiction. Tout ça reste dans un coin de ma tête. C’était dur, mais nous avions vraiment cette volonté de résister, espérant que certains d’entre nous s’en sortiraient. Nous avons continué à nous battre. Ils n’utilisaient plus des fusils ordinaires : c’était désormais des balles à gros calibre, des lance-grenades, des roquettes, des anti-tanks, etc. Nous n’avions pas d’autre choix que d’utiliser des pierres et des arcs par les plus âgés d’entre nous ou ceux qui savaient manier ces armes. J’étais trop jeune pour avoir été initié à ces armes traditionnelles, donc j’utilisais des pierres et des bâtons, notre groupe faisant assez d’effet pour repousser les assaillants d’environ un mètre. Cette tuerie a continué tous les jours pendant presque tout le mois d’avril. Je ne peux oublier le terrible jour où ils ont tué mon grand frère.

Le 14 avril ils ont tué beaucoup d’hommes, dont mon père et d’autres membres de sa classe d’âge. Ces hommes vaillants avaient été pour nous des guides et nous avaient encouragé à faire face et à nous battre. Nous leur obéissions jour après jour. Mais le but des Interahamwe et des gardes présidentiels était d’éliminer tous ces hommes valeureux. Mon grand frère a été tué lors de leur première attaque et c’est aussi la fois où j’ai perdu mon père et mon oncle.

Nous nous battions contre la force militaire d’un État, et une de nos stratégies de défense était de se déplacer en grand nombre – l’éparpillement aurait rendu la chose plus facile pour eux. Leur objectif était de nous déloger des montagnes pour nous tuer plus facilement. Notre but était de rester là pour nous défendre et survivre le plus longtemps possible. Donc nous restions groupés, même dans nos déplacements. Même si j’étais jeune, j’allais au combat avec les adultes. Nous avions pris l’habitude de nous mélanger aux assaillants afin qu’ils ne puissent pas tirer. On se mêlait à eux, on les frappait avec des pierres et on tentait de leur arracher leur fusils. À ce moment-là, ordre leur était donné de battre en retraite afin de se réorganiser. Parfois ils prenaient leur mégaphone et nous disaient d’aller au stade, que nous ne serions pas tués. Mais c’étaient des mensonges ; il était hors de question d’abandonner nos positions, donc en ces temps-là, nous avions décidé de nous battre, ne voulant pas abandonner un pouce de nos positions. On se mêlait à eux et on se battait contre eux.

J’ai passé presque deux mois à Bisesero. J’y suis arrivé le 8 avril, j’en suis parti le 23 mai. Mais à la fin, nous étions peu nombreux et nous étions en pénurie d’eau et de nourriture. Se battre le ventre vide contre des individus armés, c’est difficile à faire. Nous étions affaiblis. Des officiels ont dit que 85 000 personnes ont été tuées ici, mais je pense qu’il y en a eu plus. Je pense qu’il y a dû y avoir dans les 160 000 tués, ou 175 000. Tellement de gens ont été tués – dans ma famille, tous mes frères et sœurs, mes parents, oncles. Je suis issu d’une famille élargie de 188 membres, tous descendants de mon grand-père, mais à l’arrivée des Français, ils avaient tous été tués excepté moi et mon oncle.

Au cours des combats j’ai été machetté à la tête et blessé par balle. C’est arrivé lors des derniers jours, quand les Français vinrent créer la Zone Turquoise. Ils sont venus avec leurs hélicoptères, disant qu’ils venaient nous sauver, que tout était fini et que personne n’allait être tué à présent. Nous pouvions également constater que les tueries avaient cessé. Nous sortîmes des forêts et des buissons où nous étions cachés, nous trouvant nez à nez avec eux. Mais leurs camions étaient remplis de miliciens et ils nous avaient fait croire qu’ils étaient plein de nourriture et d’habits. Ce n’était pas vrai.

Dès que nous sommes sortis de nos cachettes, ils se sont mis à nous attaquer, et c’est là que fut tué mon oncle. Ce jour-là, j’ai réussi à m’échapper malgré une blessure par balle. Nous étions entourés de miliciens et ils les ont envoyé finir le travail. Ils ont tué presque tout le monde, mais il n’ont pas réussi à m’avoir.

Quand j’ai été touché, je dirigeais un groupe d’à peu près 300 à 500 enfants âgés entre 12 et 16 ans dont la mission consistait à alerter les gens quand une attaque se profilait. Nous nous rendions alors près de l’ETO (Ecole technique officielle) à Kibuye et criions, tapions sur des tambours ou bien des jerrycans, ainsi que sur tout objet bruyant que nous pouvions trouver. De cette façon nous pouvions informer les gens de Karongi afin que ceux de Bisesero viennent leur prêter main forte. Et quand c’était Bisesero qui était attaqué, nous allions leur apporter du renfort. Le 19 avril, lorsque j’ai été touché, mon frère a également été tué au même moment. Il y a eu une attaque de la garde présidentielle avec leurs Jeeps rapides et ils m’ont touché alors que je regagnais nos positions. La personne avec qui j’étais m’a sauvé en me traînant jusqu’à nos positions. Ils m’ont touché à la jambe près du pied, mais je suis parvenu à m’échapper. J’ai couru avec mon oncle, mais ils l’ont touché et quand je suis resté avec lui, il m’a ordonné de partir en courant. Il me dit que son temps était venu et que j’avais une meilleure chance de survie jusqu’au lendemain et peut-être le jour d’après. Je lui ai obéi et suis parti, même si je ne voulais pas le laisser mourir tout seul. Mais il m’a fait partir.

Je me suis enfui et suis retourné dans mon voisinage dans la vallée de la montagne de Karongi. J’ai passé une semaine à cet endroit, me cachant du 23 au 28 avril dans une grotte sans nourriture ni eau. J’avais désespérément soif. Je ne pouvais même plus parler ni avaler de la salive – je n’en avais plus. C’était comme si ma gorge était en train de se fermer. Bien que j’étais dans un endroit contrôlé par des Français, des miliciens ainsi que la garde présidentielle, je pensais que je devais tout de même prendre le risque d’aller boire de l’eau parce qu’autrement j’allais mourir de soif. Mais je n’avais aucun moyen de me déplacer en sécurité et quand je me suis dirigé en direction d’un trou rempli d’eau où venaient boire les vaches, un groupe d’attaquants m’a trouvé. Je n’avais pas peur car c’était mon deuxième mois en tant que témoin des massacres. Je leur ai demandé de me laisser finir de boire d’abord, ce qu’ils ont accepté. Alors ils m’ont fait marcher avec ma blessure par balles en direction du trou où ils jetaient des gens après les avoir tués.

Je leur ai demandé pourquoi ils faisaient ça. Je connaissais déjà la réponse mais je voulais l’entendre de leur bouche. Dans ma région, ils avaient un livre d’enregistrement qu’ils utilisaient pour répertorier tous ceux qui avaient été tués. Ma famille constituait la plus grande partie de la population de ce lieu et j’étais le seul à manquer dans leur livre. Ils me l’ont montré et m’ont dit m’avoir cherché. Maintenant qu’ils m’avaient trouvé, ils voulaient me tuer. Je leur ai demandé s’il acceptaient de répondre à une question. Ils furent d’accord et je leur demandai pourquoi ils voulaient me tuer. Ils me répondirent que c’était parce que j’étais un Tutsi, un ’’cafard’’, que le Rwanda n’était pas notre pays et que nous devions être exterminés. En me tuant, ajoutèrent-ils, ils me faisaient une faveur car ma famille entière et tous les Tutsis avaient été tués, ainsi donc continuer à vivre était inutile. Je leur ai demandé pourquoi ils voulaient me tuer, alors que je ne leur avais jamais fait de mal, alors que j’avais vécu en harmonie avec eux et leurs enfants. Ils m’ont dit de m’adresser au Seigneur parce que Lui avait créé les Tutsis et les avait abandonnés. Quand j’ai entendu ça je me suis dit que je ne pouvais rien ajouter de plus.

Quand bien même ils étaient haineux, je leur ai demandé une dernière chose. Ça m’était égal, parce que je savais qu’ils allaient me tuer de toute façon. J’avais vu la mort et je ne la craignais plus. Je leur ai demandé de me laisser prier et ils acceptèrent. Pendant ma prière, ils commencé à se plaindre que c’était trop long. Je leur ai supplié de me laisser finir, et ils furent d’accord. Ils ont recommencé à se plaindre en disant que ma prière prenait trop de temps et qu’ils devaient partir ailleurs pour tuer d’autres gens. Pour la troisième fois, ils me laissèrent prier, mais cette fois-ci ils ne me laissèrent pas finir. Ils m’ont tapé sur la tête avec une massue. Je suis tombé inconscient et ne sais pas quand ils m’ont machetté. Mais j’ai quatre traces de coups de machettes sur ma tête en plus de ma blessure par balle dans la jambe.

Du 28 avril au 2 mai, je suis resté là inconscient. Je me suis réveillé après avoir fait un cauchemar sur mon assassinat. Je gisais dans un trou. Je m’en extirpai avec difficulté. J’ai alors réfléchis à ce que je voulais faire par la suite et j’ai décidé d’aller dans la ville de Kibuye. Je me rendrais à l’hôpital et soit il me tueraient, soit ils me soigneraient. Et c’est ce que j’ai fait. J’avais vraiment besoin d’un endroit pour mourir tranquillement. De là où j’étais jusqu’à Kibuye, cela m’a pris deux jours, marchant et me cachant. J’y suis arrivé le 4 mai. Une chose dont je me souviens est que j’avais entendu à la radio que le FPR avait capturé Kabgayi et avait sauvé les personnes qui s’y étaient réfugiées. J’ai atteint la barrière au rond-point de Kibuye et des gens sont venus voir. Il y avait des soldats et l’un d’eux a voulu tirer sur moi, me traitant de ’’cafard’’. Je lui ai répondu que je venais de Bisesero et que je n’étais pas un cafard. Il me répondit en me demandant quelle était la différence entre un cafard du FPR et un Inyenzi de Bisesero. Je suis resté muet. Au moment où il allait tirer sur moi, son collègue lui demanda de me laisser tranquille car de toute manière j’étais en train de mourir de mes blessures. Il disait que me tuer lui apporterait malchance.

À ce moment-là, je ne me souciais de rien. Je n’avais qu’un but – aller à l’hôpital où je serais soigné ou tué. Quand je suis arrivé là-bas, une foule est venu me voir et a commencé à me frapper. Ils me demandaient ce que je faisais ici, et je leur répondit ’’pour être soit tué, soit soigné’’. Une femme s’est levée et m’a protégé. Elle leur dit qu’ils avaient déjà assez tué de gens et que si quelqu’un venait à me tuer, il aurait affaire à elle. Elle m’a emmené jusqu’à l’hôpital et m’a soigné. Mais les gens ne sont pas tous les mêmes. Dès que cette infirmière m’agrafait mes plaies, sa collègue venait les dégrafer. Cette situation perdurait, et pour finir elle lui a demandé ce qu’elle faisait. Sa collègue a fini par accepter qu’elle me soigne, à condition de ne pas utiliser les agrafes. Elle pouvait me donner des médicaments et tout ça, mais pas d’agrafes. Peut-être sa collègue pensait-elle que cela allait entraver ma guérison.

L’infirmière obtempéra et me dit qu’elle ferait de son mieux sans les agrafes. Elle m’a donné des antibiotiques, m’a lavé, nourri et même donné des vêtements, car ceux que je portais étaient affreusement sales. Je portais les mêmes vêtements depuis notre fuite du 8 avril. Elle a également engagé des Interahamwe afin de me protéger. Elle les payait pour qu’ils ne me tuent pas. Elle m’a assuré qu’elle ferait de son mieux et que si je mourrais, ce serait parce qu’elle ne pouvait plus rien faire de plus.

J’ai passé tout le mois de juin à l’hôpital. Je l’ai quitté le 2 juillet et me suis rendu dans la zone Turquoise, au camp militaire français situé dans le collège pour filles [ENT]. Même là, je ne pouvais pas m’y rendre par moi-même. Je me serais fait tuer sur le chemin, aussi l’infirmière m’a-t-elle confié à ces Interahamwe afin de me protéger. Ils m’ont fait marcher jusqu’à la porte de la base militaire française et s’en sont ensuite allés. Je n’ai réussi à rester un mois à l’hôpital que grâce à l’infirmière qui s’occupait de moi, me nourrissait, m’habillait, et même payait pour assurer ma protection. Quand les Interahamwe allaient tuer ailleurs, ils avaient pour coutume de laisser un mot d’ordre disant que s’ils me trouvaient mort quand ils reviendraient, il vaudrait mieux que mon tueur soit mort avant qu’ils ne reviennent. Ce sont là les termes sur la base desquels j’ai survécu, tandis que d’autres personnes à l’hôpital étaient tuées quotidiennement, en particulier les nombreuses filles qui avaient survécu au massacre du stade et qui étaient gardées pour être violées. Les miliciens tuaient n’importe laquelle des filles dont ils se lassaient de violer. Quand je suis arrivé à l’hôpital, il y en avait encore, mais elles ont graduellement été tuées par la suite.

L’infirmière qui m’a sauvé est toujours en vie. Son nom est Gitabita Nyirantaba ; elle a entre 45 et 50 ans, est mariée et a quatre enfants. Elle vit à Kibyue et travaille toujours à l’hôpital. À chaque fois que je suis à Kibuye en congé, je reste chez elle. Parfois j’y vais pour lui rendre visite. C’est immense ce qu’elle a fait pour moi. Je n’ai rien à lui donner en retour. Elle ne me connaissait même pas quand elle m’a sauvé. Elle avait juste vu des gens s’attrouper autour de moi et me torturer, et prit la décision de son propre chef de me sauver. Je pense que c’était la volonté divine. Alors je mets cette dame dans la catégorie des humains qui ont un cœur véritable.

Je suis allé dans la zone française et ils m’ont accueilli. Je me souviens que la première chose qu’ils m’ont demandé était si j’étais Hutu ou Tutsi. Ils m’ont posé la question en français et je leur répondis, malgré le fait que mon français n’était pas très bon. Je répondis à leur question mais ils pouvaient d’ores et déjà voir que j’étais Tutsi au vu de mes blessures. Ils m’ont laissé entrer et j’ai vécu là avec beaucoup d’autres gens.

Après le génocide

Le 17 juillet, les Français emmenèrent 50 d’entre nous au Congo [RDC]. Nous étions séparés en deux groupes, un qui allait à Nyarushishi, Cyangugu, et les autres à Goma. Le groupe de Goma était majoritairement constitué de gens blessés ou malades dont la convalescence nécessitait d’être encadrée. Je ne sais pas exactement pourquoi ils nous ont déplacé, mais je pense que c’était parce que les Français avaient une frontière commune avec le FPR et ils auraient pu avoir peur d’une attaque du FPR, qui nous aurait par la suite libérés.

Quand j’étais chez les Français, je découvris qu’une de mes sœurs était encore en vie et servait d’épouse pour un Interahamwe. Les Français faisaient des sorties pour retrouver les gens, et je leur ai parlé d’elle et ils vinrent la trouver. Ils parlèrent au milicien, et quand ils revinrent, ils me dirent qu’elle était sa femme et qu’elle n’avait pas besoin d’être sauvée. Ils refusèrent de l’amener et en conséquence de ça, elle fut tuée en octobre 1994. Quand les Français quittèrent Kibuye, les miliciens s’enfuirent, alors que le FPR prenait le pouvoir. Les Interahamwe tuèrent tous ceux qui étaient encore là, dont ma sœur.

Ça faisait deux mois que j’étais en RDC quand nous sommes revenus au Rwanda. Nous ne savions pas que tous les Interahamwe de Kigali et de tout le pays viendraient vivre dans le camp où les Français nous avaient amenés, près de Mugunga. Ils ont essayé de nous tuer. La Croix-Rouge et d’autres organisations humanitaires conjuguèrent leurs efforts pour tous nous ramener chez nous, nous étions 50. Ils nous conduisirent à Goma ; nous avons traversé la frontière et sommes finalement arrivés à Ruhengeri, là où il y avait un poste de la Croix-Rouge. C’était là notre destination, puisqu’il avaient aménagé un endroit pour nous dans une maison pour orphelins du génocide. Nous avons vécu là-bas à partir de janvier 1995. Ce n’était pas facile de retourner chez nous, et je ne sais pas comment la Croix-Rouge a réussi à faire ça.

À Ruhengeri, j’ai vécu dans l’orphelinat et j’ai poursuivi mes études. Je me devais de commencer une nouvelle vie, car la vie d’orphelin ne m’offrait pas beaucoup de perspectives. Par chance, de la famille éloignée à Gisenyi me retrouva et m’amena vivre auprès d’eux. J’ai retrouvé une vie de famille, et j’étais comme adopté par eux.

Je suis retourné à Kibuye pour la première fois en mai 1995. J’y vais en tant que visiteur mais je ne vis pas là-bas. Tout d’abord, je n’ai là-bas aucun endroit où habiter. Il n’y a pas de logement – toutes nos maisons ont été détruites. Pendant les vacances, je vais soit à Gisenyi ou à Kibuye et viens voir ce qui me reste de famille. Je rends également visite à l’infirmière qui m’a sauvé, et je vais aussi dans les montagnes. Quand les vacances sont finies, je retourne soit à Gisenyi, soit à Kigali où je suis inscrit en tant qu’étudiant à l’Institut des sciences, de la technologie et du management à Kigali.

Quand je suis à Kibuye, je me sens très triste, c’est incommensurable. Je ne peux pas oublier Kibuye sous prétexte que j’y ai vécu des mauvais moments. C’est chez moi. Où que j’aille dans ce monde, je n’oublierai jamais que je suis né à Kibuye. Plus important encore, je ne peux pas oublier que j’y ai eu une belle vie dans un foyer apaisant, ayant été élevé par mes parents, mes frères et sœurs, avec tout ce dont j’avais besoin – l’affection de mes parents, de mes frères et sœurs, de toute ma famille... et même de tous les Tutsis. Nous étions heureux et je ne peux pas oublier la vie à Kibuye. J’ai eu de bons et de mauvais moments là-bas. J’y ai perdu toutes ces personnes, mais ça reste quand même chez moi. Je peux passer une demi-heure au rond-point à me rappeler qu’ils voulaient me tirer dessus. Je ne peux pas oublier l’hôpital où j’ai passé un mois, sans aucun droit d’y être. Kibuye m’a marqué à vie. Je me dois d’y aller, et si possible emprunter les chemins où nous étions pendant le génocide, essayant de sauver nos vies.

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