La France au Rwanda

Rwanda, l’espoir contre l’acharnement ethnique

Neuf ans après le génocide Rwanda, l’espoir contre l’acharnement ethnique

Par Jean-Paul GOUTEUX

Le Rwanda vient d’adopter le 26 mai 2003 une nouvelle Constitution ouvrant la voie à des élections démocratiques. Après le génocide des Tutsi qui l’a ravagé en 1994, ce pays s’affronte toujours aux démons de l’ethnisme. Et à ceux qui, de France ou de Belgique, s’acharnent sur ce pays en s’efforçant, dans les médias européens, d’occulter ce combat contre l’ethnisme ou d’en légitimer les champions…

Au nom de sa qualité autoproclamée " d’experte de la violence extrême ", Claudine Vidal vient de faire publier par le Nouvel Observateur du jeudi 19 juin, un article où elle s’acharne sur le Front patriotique rwandais (FPR), parti qui a su arrêter le génocide en 1994. Il est vrai que le FPR l’a fait contre les manœuvres politico-militaires françaises de soutien aux génocidaires et qu’il est parvenu depuis à reconstruire un pays dévasté.

Les Rwandais se sont prononcés sur une nouvelle Constitution avec 93% de oui. Des élections présidentielle et législative auront lieu en août et en septembre. Claudine Vidal s’abrite derrière une dépêche de l’AFP et deux communiqués, l’un d’Amnesty International et l’autre d’Human Right Watch pour dénoncer anticipativement ces élections comme non démocratique. Concernant l’AFP, tout le monde sait à quel point cette agence est contrôlée par les services secrets français. Dans La Nuit rwandaise, j’ai montré, faits précis à l’appui, comment ces deux ONG pouvaient également être manipulées et instrumentalisées (page 255 et suivantes de la version illustrée Izuba-L’Esprit Frappeur).

Claudine Vidal est obligée de dire que la nouvelle constitution abolit tout critère ethnique dans la définition de l’identité nationale et toute discrimination dans les droits des citoyens. Pour la première fois depuis l’indépendance les Rwandais auront à élire leurs députés, avec à l’Assemblée nationale et au Sénat un tiers de femmes. Mais, en bon journaliste, après avoir soufflé le chaud, elle souffle le froid : elle accuse le FPR de " cumuler des acquis et des privilèges qui en ont fait un quasi-parti unique, ou plus précisément un parti-État ". Pour conserver sa prépondérance, explique Claudine Vidal, le FPR fait interdire le principal parti d’opposition le MDR et incarcérer Pasteur Bizimungu, l’ancien président de la République. Ce que ne dit pas cette experte comme tous les désinformateurs qui s’acharnent sur ce pays pour des raisons personnelles et troubles, c’est que Pasteur Bizimungu a ouvertement déclamé sa profession de foi ethniste comme la nature du parti qu’il a fondé. Ainsi, dans une interview à Jeune Afrique, il explique que s’il y a des élections démocratiques 85% des élus seront hutus puisque 85% de la population est hutu. Il ajoute : " ici comme au Burundi, l`armée est monoéthnique. On ne peut pas diriger le Rwanda avec une armée à 100% tutsi, alors que 85% de la population est hutu ! ". Après l’incorporation de 20 000 soldats des ex-FAR, il s’agit d’un mensonge, copiant dramatiquement ceux usés jusqu’à la corde de l’argumentaire des extrémistes hutu burundais (déjà souligné par Jean-Pierre Chrétien dans Le Défi de l’ethnisme, Karthala 1997).

L’espoir au Rwanda, c’est de sortir de l’ethnicité et du racisme biologique que recouvre ce terme. L’enjeu au Rwanda est donc le même qu’en Allemagne après 1945, où il était d’extirper l’idéologie nazie qui avait saisi tout un peuple. L’ethnisme est un racisme institutionnel mis en place depuis la colonisation. C’est toujours, aujourd’hui comme hier, une manipulation politique utilisée principalement par les ethnocrates hutu. Les dirigeants français qui avaient joué avec l’ethnisme et parié sur le Hutu Power les ont soutenu ouvertement et militairement de 1990 jusqu’au génocide et même pendant son déroulement en 1994… et après, alors qu’ils régnaient impunis dans les camps d’exilés hutu du Zaïre. Sortir de l’ethnicité, ce n’est pas rien, c’est une raison forte qui légitime l’interdiction du MDR héritier directe du MDR-Parmehutu. Le parmehutuisme professait que les véritables rwandais étaient les Hutu, désignés comme " peuple majoritaire " voire simplement comme " le peuple ", les Tutsi étant assimilés à des envahisseurs étrangers, fourbes et malfaisants, et même deshumanisés en " cafards ". Cet intégrisme ethnique a été formulé en 1957 dans le Manifeste des Bahutu et a servi de fondement en 1961 à la première République, auto-qualifiée de " hutu ", placée sous la coupe du parti unique-ethnique MDR-Parmehutu. Depuis cette époque les Tutsi minoritaires ont été les victimes d’un racisme meurtrier comparable au nazisme. Le génocide de 1994 en a été le point d’orgue. Ce refus de l’ethnisme est donc aujourd’hui une nécessité évidente issue de cette histoire douloureuse.

Cet acharnement à combattre le nouveau Rwanda conduit ces " experts " a feindre d’ignorer l’ethnicité pourtant proclamée des adversaires du régime (comme Claudine Vidal en France, mais d’autres, comme Filip Reyntjens en Belgique, moins dissimulateurs, l’approuvent ouvertement). Ainsi l’article dissimule la menace à peine voilée d’un nouveau génocide faite par " l’honorable " Pasteur Bizimungu : " Nous sommes persuadés que si les choses continuent, les Hutu vont fourbir leurs armes et, d`ici à dix, quinze ou vingt ans, ils vont chasser les Tutsi. Avec les conséquences qu`on imagine. " (toujours dans la même interview faite par Valérie Thorin, Jeune Afrique No. 2112, du 3 au 9 juillet 2001). Ou encore des propos qui banalisent le génocide : " La guerre de 1990 n`est pas encore finie. L`armée de Habyarimana n’a pas été vaincue, elle est partie au Zaïre [grâce à l’aide militaire française pendant l’opération Turquoise]. Toute une armée, formée, équipée [par la coopération militaire française]. Quand vous êtes vainqueur, vous imposez vos conditions et négociez une situation claire. Aucune démarche de ce genre n`a été entreprise. " L’ancien président semble oublier que cette armée venait de commettre au Rwanda l’extermination de la minorité tutsi. Comme si c’était un détail sans importance et qu’il était normal et légitime de négocier avec des génocidaires. C’était exactement la position de la diplomatie française à l’époque.

Le soutien implicite de ce genre d’opposants au Rwanda n’est sans doute ni innocent, ni gratuit.

Jean-Paul Gouteux

Chercheur à l’IRD, Jean-Paul Gouteux a notamment publié, en 2002, "La Nuit Rwandaise, L’implication française dans le dernier génocide du siècle " Izuba éditions - L’Esprit-Frappeur.


L’article de Claudine Vidal est reproduit ci-dessous :

Nouvel Observateur Semaine du jeudi 19 juin 2003 - n°2015 - Monde

Neuf ans après le génocide Rwanda, l’espoir en trompe-l’oeil

Par Claudine Vidal

L’adoption d’une nouvelle Constitution ouvrant la voie à des élections démocratiques devrait permettre à la société rwandaise de surmonter enfin ses traumatismes. Et pourtant...

Les rwandais se sont prononcés par référendum le 26 mai sur une nouvelle Constitution. Le projet a obtenu 93% de oui. Aucune organisation n’avait appelé à voter non. Des élections présidentielle et législatives devraient suivre en août et en septembre. Ces consultations électorales, les premières depuis le génocide de 1994, mettront fin à la période dite "de transition". La Constitution reconnaît le multipartisme, prévoit l’élection au suffrage universel et direct du président de la République (pour un septennat renouvelable une seule fois) ainsi que d’une Chambre des députés. Elle abolit tout critère ethnique dans la définition de l’identité nationale et toute discrimination dans les droits des citoyens. Pour 4 millions d’électeurs, le référendum devrait inaugurer une vie politique "normale" et plus démocratique que par le passé puisque, pour la première fois depuis l’indépendance, ils auront à élire leurs députés. En outre - et c’est une clause révolutionnaire eu égard à la prépondérance traditionnelle de l’autorité masculine - l’Assemblée nationale et le Sénat comprendront un tiers de femmes.

Ce référendum devrait être porteur d’espoir : la reconstruction politique du pays étant désormais engagée, la société rwandaise pourrait surmonter ses traumatismes et entreprendre de faire vivre sa jeunesse dans un climat d’apaisement. Pourquoi, alors, ce "climat politique intérieur de plus en plus lourd" qu’évoque par exemple une dépêche de l’AFP en date du 24 mai ? Pourquoi ces fortes inquiétudes exprimées par Amnesty International et par Human Rights Watch (respectivement les 22 avril et 8 mai) sur la situation d’oppression politique qui prévaut au moment même où est engagé un processus institutionnel de libéralisation démocratique ?

Le régime a été contraint de mettre fin à la "transition" qui officialisait l’interdiction du débat politique public. En effet, le pouvoir actuel ne pouvait plus, sans perdre toute crédibilité, maintenir un système qui aurait dû être aboli depuis quatre ans. Les années de transition ont été mises à profit par le Front patriotique rwandais (FPR) pour cumuler des acquis et des privilèges qui en ont fait un quasi-parti unique, ou plus précisément un parti-État. A l’heure du référendum, selon le rapport de Human Rights Watch, "douze ministres sur quinze, les juges de la Cour constitutionnelle et de la Cour de Cassation, le procureur général de la République, onze des douze gouverneurs…" sont des membres du FPR. Un examen détaillé des institutions du pays confirmerait la mainmise de ce parti sur l’ensemble des positions de quelque importance.

Comment ouvrir le jeu électoral sans mettre cette hégémonie en péril ? Théoriquement, la réponse est simple : il suffit de bloquer l’opposition. Pratiquement, la solution mise en oeuvre exige un dispositif complexe. Un seul parti, le Mouvement démocratique républicain (MDR), est capable de faire obstacle aux visées du FPR. Une commission de l’Assemblée nationale de transition a donc procédé à une enquête sur le MDR, qui s’est trouvé accusé de "divisionnisme", nouveau terme pour "extrémisme ethnique". Une liste de coupables nommément désignés a donc été publiée et les enquêteurs ont demandé la dissolution de ce parti. Pasteur Bizimungu, l’ancien président de la République, aurait été un possible challenger de l’actuel président : il est donc incarcéré depuis plus d’un an et le parti qu’il voulait créer a été interdit. Enfin, comme le prescrivait la "loi fondamentale" propre à la transition, les partis n’ont pas été autorisés à tenir des réunions publiques et à recruter des adhérents. L’interdit n’a bien évidemment pas concerné le FPR, qui ne s’est pas privé d’appeler à des meetings organisés par des autorités locales où les participants étaient fermement invités à rejoindre ses rangs. Ce travail méthodique d’étouffement de l’opposition a été complété par la mise au pas des journaux indépendants, l’emprisonnement de journalistes et des diatribes violentes à l’encontre des organisations de défense des droits de l’homme, accusées, elles aussi, de favoriser le "divisionnisme".

Aussi répressives soient-elles, ces pratiques se déroulent au grand jour et font l’objet de force discours qui les légitiment. D’autres sont plus silencieuses : les arrestations, suivies de mises au secret, les "disparitions" inexpliquées de personnalités très connues et moins connues, les assassinats, tandis que prennent la fuite ceux qui craignent de voir venir leur tour. L’atmosphère de terreur qui en découle achève de briser les velléités de résistance publique, d’autant plus que le président Paul Kagame a menacé, fin mars, de "blesser" les "divisionnistes". Personne, au Rwanda, ne pense qu’il s’agit là de vaines paroles.

Le succès du référendum, préparé avec de telles méthodes, ne surprendra pas les observateurs. Il reste que le gouvernement rwandais fait appel aux bailleurs de fonds internationaux pour assurer le coût des élections prévues : les donateurs (dont l’Union européenne) auront-ils le sentiment d’avoir aidé les électeurs rwandais à exercer leurs droits civiques et politiques ? Pour y croire, il leur faudra une très remarquable volonté d’aveuglement.

C. V.

Directeur de recherche émérite au CNRS, Claudine Vidal, spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la violence extrême en Afrique, a notamment publié, en 1991, "Sociologie des passions, Rwanda, Côte d’Ivoire" (Karthala) puis, en 2002, avec Marc Le Pape "Côte d’Ivoire, l’année terrible" (Karthala)

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