La France au Rwanda

Retour sur les méthodes contestables de M. Smith

Où dans une première partie, vous pourrez lire de larges extraits du rapport d’Human rights watch sur les livraisons d’armes aux auteurs du génocide des Tutsi du Rwanda en 1994, ainsi que les commentaires du mensuel Billets d’Afrique.

La deuxième partie concerne le traitement par Stephen Smith de cette affaire dans Libération. Selon lui, le rapport d’HRW n’est pas crédible.

Dans la troisième partie, HRW tente de faire valoir son droit de réponse et conteste vigoureusement l’article de Stephen Smith.

La dernière partie voit le journaliste de Libération affirmer que l’ONG n’a pas tenté de se défendre face aux accusations dont elle a fait l’objet.

PARTIE 1

LE RAPPORT D’HUMAN RIGHTS WATCH SUR LES VENTES D’ARMES DE LA FRANCE AUX GENOCIDAIRES

SUPPLEMENT A BILLETS D’AFRIQUE N° 23 - JUIN 1995

Rwanda : l’engagement français dans le camp du génocide Un rapport d’enquête accablant d’Human Rights Watch

Au moment de boucler ce n° 23 de Billets, nous recevons le rapport d’enquête de Human Rights Watch : Rwanda/Zaïre, Réarmement dans l’impunité. Le soutien international aux perpétrateurs du génocide rwandais. Cette ONG civique américaine, fondée en 1978, s’est acquis une réputation considérable par son travail d’investigation et de vigilance sur les droits de l’homme. Co-initiatrice (avec, entre autres, la Fédération internationale des droits de l’homme) de la commission internationale d’enquête de 1993 au Rwanda, elle dénonça, un peu plus d’un an avant son déclenchement, les prémices du génocide. Le rapport qu’elle publie fin mai, issu de 4 mois d’enquête, est accablant pour la France et le Zaïre. Il est aujourd’hui de bon ton, à Paris, d’occulter la complicité de la France dans le génocide de l’an dernier - sous le prétexte qu’avant le printemps 1994 personne n’imaginait une telle extrémité. Supposons. Mais armer massivement le camp du génocide pendant et après sa perpétration, organiser la fuite de ses concepteurs et propagandistes, favoriser, au Zaïre et en Centrafrique, la reconstruction et l’entraînement d’une armée de 50 000 hommes qui achèvera « le travail », cela s’appelle comment ? Extraits... (les titres sont de Billets).

"Le camp du génocide se réarme...

« [...] Ceux qui ont perpétré le génocide rwandais ont reconstruit leur infrastructure militaire. [...] Les ex-FAR [Forces armées rwandaises] disposent de forces estimées à 50 000 hommes, réparties en une douzaine de camps. Elles tiennent les milices sous un contrôle plus étroit. Elles ont lancé des attaques à l’intérieur du Rwanda pour y déstabiliser une situation déjà précaire, obtenir de l’information et acquérir de l’expérience en vue d’une offensive future contre l’actuel gouvernement de Kigali. De plus, les ex-FAR et les milices hutues rwandaises se sont associées aux milices hutues en provenance du Burundi voisin, enflammant une situation déjà tendue à l’intérieur du Burundi et menaçant de régionaliser le conflit. [...] [Elles] continuent de jouir de l’impunité, sans aucune poursuite ni arrestation liées à leur engagement présumé dans le génocide de l’an dernier. [...]

... sous la protection du Zaïre et de la France

Les forces zaïroises proches du Président Mobutu ont joué un rôle pivot dans la réémergence en tant que force militaire puissante de ceux qui sont directement impliqués dans le génocide rwandais. [...] Human Rights Watch [HRW] a pu interroger des officiels représentant le "gouvernement en exil", tels le premier ministre Jean Kambanda [...] : ils déclaraient encore ouvertement, le 26 avril 1995, que le "gouvernement rwandais en exil" était basé au Zaïre. Derrière le Zaïre se tient la France.

La France a livré des armes aux génocideurs en action

[...] HRW a appris du personnel de l’aéroport [de Goma] et d’hommes d’affaires locaux que cinq cargaisons y sont arrivées en mai et juin [1994 - après le 17 mai, date du vote par l’ONU de l’embargo sur les armes, et plus de 6 semaines après le déclenchement du génocide]. Elles contenaient de l’artillerie, des mitrailleuses, des fusils d’assaut et des munitions fournis par le gouvernement français. Ces armes ont été transférées au-delà de la frontière par des militaires zaïrois et livrées aux FAR à Gisenyi. Jean-Claude Urbano, alors consul de France à Goma, a justifié ces cinq cargaisons en expliquant qu’elles étaient l’aboutissement de contrats négociés avec le gouvernement rwandais avant l’embargo sur les armes. [...] [Il] a mentionné plusieurs autres cargaisons d’armes [...] venant d’autres sources que le gouvernement français [...], [déclarant] qu’elles « pouvaient » provenir de fournisseurs d’armes privés français. [...] Pendant la durée de l’opération Turquoise [juin-août 1994], les FAR ont continué de recevoir des armes à l’intérieur de la zone sous contrôle français, via l’aéroport de Goma. Des soldats zaïrois, alors déployés à Goma, ont aidé au transfert de ces armes par-delà la frontière. [...]

Elle a ménagé leur résurgence

Après la défaite [...], les troupes françaises ont désarmé les forces rwandaises qui traversaient la frontière vers le Zaïre, puis ont remis leurs armes aux autorités zaïroises. La France sachant la constance du soutien zaïrois à l’armement des FAR, la décision française [...] n’était pas vraiment appropriée. [...] Dans la zone sous contrôle français, tant dans le secteur de Cyangugu que dans celui de Gikongoro, des officiers de la MINUAR déclarent avoir vu des listes de personnes accusées localement de génocide ou d’autres activités criminelles, préparées par les autorités françaises de la zone. Certaines de ces personnes étaient détenues. Pourtant, à leur départ, les troupes françaises ne transmirent pas ces listes aux forces de la MINUAR. Avant leur relève par d’autres contingents de l’ONU, elles relâchèrent les prisonniers [...]. Les forces françaises ont laissé derrière elles au moins une cache d’armes dans la ville rwandaise de Kamembé, dans la zone de sécurité [...].

Elle a piloté leurs chefs

Selon des officiels de l’ONU, les militaires français ont emmené par avion des chefs militaires de premier plan, dont le colonel Théoneste Bagosora et le chef des milices Interahamwe Jean-Baptiste Gatete, ainsi que des troupes d’élite des ex-FAR et des milices : une série de vols au départ de Goma les a menés vers des destinations non identifiées, entre juillet et septembre 1994. Selon des témoignages recueillis par HRW, des militaires et des miliciens hutus ont continué de recevoir un entraînement militaire dans une base militaire française en Centrafrique après la défaite des FAR. HRW a appris de leaders hutus qu’au moins en une occasion, entre le 16 et le 18 octobre 1994, des membres des milices rwandaises et burundaises ont voyagé sur un vol d’Air-Cameroun de Nairobi à Bangui, capitale de la Centrafrique (via Douala au Cameroun), pour y être entraînés par des militaires français. [...]

L’allié zaïrois est un soutien indéfectible du Hutu power

Des compagnies d’avions-cargos [...], enregistrées ou basées au Zaïre, ont transporté la plupart des armes fournies secrètement [...]. Ces compagnies opèrent sous contrat avec des officiels du gouvernement zaïrois et des officiers de haut rang des FAZ (Forces armées zaïroises), habituellement alliés au président Mobutu. Elles ont transporté les armes de plusieurs points d’Europe ou d’Afrique [...]. Les pilotes ont établi de faux plans de vol [...] et de faux manifestes (les documents décrivant le contenu de l’avion-cargo). [...] En deux cas au moins, vérifiés par HRW, en mai et juin [1994], des avions revêtus de logos d’ONG ont livré, alternativement, des vivres et des armes sur l’aéroport de Goma. [...]

Les armes et les troupes se préparent

Beaucoup des armes lourdes et des équipements que les ex-FAR ont réussi à sortir du Rwanda, dont des véhicules blindés AML 60 et AML 90 fabriqués en France, des blindés équipés de mortiers de 120 mm, des armes anti-aériennes variées, des lance-roquettes, des obusiers, des mortiers et des camions militaires, ont été conservés en bon état dans une [...] base militaire près du centre de Goma. HRW a pu voir ces armes [...] et observer que des soldats des ex-FAR étaient responsables de leur entretien courant. [...] HRW a identifié cinq types de camps militaires dans l’est du Zaïre [Lac Vert au Nord-Kivu, Panzi près de Bukavu, le camp secret de Bilongue au Sud-Kivu, des camps "civils" militarisés dans la région d’Uvira (Kamanyola, Kanganiro, Lubarika, Luvungi et Luberizi), de petits camps de guérilla dans l’île Idjwi (lac Kivu)]. [...] Kamanyola est situé à seulement 800 mètres du Burundi et quelques kilomètres du Rwanda. [...] Selon des sources locales, les autorités zaïroises, civiles et militaires, ont menacé les journalistes et les militants des droits de l’homme à Goma et Bukavu, leur défendant de relater les activités des ex-FAR et des milices, ou l’emplacement de leurs camps. [...] Des militaires zaïrois et des officiers de la Garde civile ont autorisé des éléments des ex-FAR et des milices à résider dans certaines des bases militaires du Zaïre, et à y conduire leurs entraînements. [...] Des biens essentiels (nourriture, eau, couvertures et tentes) fournis par les ONG internationales aux camps de réfugiés ont été dérobés par les ex-FAR et les milices pour leur propre usage dans leurs bases militaires. [...] Certaines ONG paraissent contribuer indirectement à l’effort des ex-FAR pour rebâtir une infrastructure militaire. [...] Caritas internationalis a continué de fournir des vivres a deux camps explicitement militaires, Panzi et Bilongue. Ses représentants à Bukavu ont déclaré que leur organisation ne souhaitait pas distinguer entre bénéficiaires civils et militaires de son aide humanitaire.

Recommandations de Human Rights Watch

À la Communauté internationale :

6 - [...] Désarmer les ex-FAR et les milices [...].

7 - Conditionner l’aide bilatérale et multilatérale au Zaïre au plein respect de l’embargo international sur les armes à destination du Rwanda, à la cessation de l’assistance aux ex-FAR, et à la décision d’arrêter les suspects de participation au génocide rwandais.

9 - Boycotter les compagnies d’avions-cargos connues pour livrer des armes aux ex-FAR [...].

À la France :

1 - Révéler pleinement la nature de l’aide militaire française, de l’assistance de ses services secrets et des transferts d’armes au bénéfice du gouvernement rwandais après le 17 mai 1994, y compris après l’exil de ce gouvernement en juillet 1994 - considérant que de telles actions ont soutenu une force dont il est généralement admis qu’elle a commis un génocide. En particulier, mais de manière non exclusive, fournir tous les détails sur les cinq livraisons d’armes aux FAR entre le 17 mai et la fin juin 1994, reconnues par l’ex-consul de France à Goma, de même que par des expatriés et des hommes d’affaires locaux employés à l’époque par le gouvernement français.

2 - Rendre publique l’information recueillie durant l’opération Turquoise sur la composition des FAR et des milices hutues, et sur les responsabilités individuelles de commandement, en vue d’aider le travail du Tribunal international pour le Rwanda.

3 - Rendre publique l’information sur le nombre et la nature des armes, munitions et autres équipements militaires, détenus par les FAR et les milices associées, qui sont tombés sous le contrôle des forces françaises durant l’opération Turquoise, et le sort final de ces armes et équipements.

4 - Préciser ce qu’il est advenu des armes légères et lourdes confisquées aux soldats et aux milices rwandais lorsqu’ils franchirent la frontière du Rwanda en 1994.

5 - Informer la communauté internationale sur les activités d’entraînement impliquant des membres des forces armées de l’ancien gouvernement rwandais, et des milices associées, qu’elles aient été assurées par des équipes d’instructeurs français de l’armée ou des services secrets, en service ou détaché, ou pratiquées sur des bases militaires françaises en Afrique, ou en France-même. Informer en particulier sur les activités d’entraînement qu’aurait menées la France en ses bases de Centrafrique et du Zaïre, de janvier 1994 à aujourd’hui."

Dans l’état de non-droit généralisé que la Françafrique cultive jusqu’à la caricature, de telles recommandations peuvent paraître incongrues. Pourtant, la France affiche sa présence en Afrique comme nécessaire à son « rang » - aux Nations Unies notamment - et la croit respectée au nom de certaines valeurs. Le nouveau Président de la République prendra-t-il conscience que cet édifice s’effondrera bientôt si la « patrie des droits de l’homme » laissait une partie d’elle-même se compromettre, non seulement avec le crime contre l’humanité, mais avec sa répétition ? Si le pouvoir actuel n’est pas coupable, qu’il sanctionne ceux qui le sont. S’il ne fait rien, c’est qu’il est complice. Appliquer ce raisonnement à l’actuel pouvoir rwandais à propos du massacre de Kibeho, c’est bien - même si, de la part de la France, cela paraît un peu impudent. Se l’appliquer à soi-même, à propos d’un génocide, c’est mieux.

PARTIE 2 : LES CONTRE-FEUX DE STEPHEN SMITH

Libération Lundi 31 juillet 1995, p. 8 Livraisons d’armes au Rwanda : retour sur un rapport contestable

Human Rights Watch accuse, sans preuves, Paris d’avoir armé les FAR. SMITH Stephen

La France a-t-elle livré des armes aux forces armées rwandaises (FAR) après l’imposition, le 17 mai 1994, d’un embargo par les Nations unies ? A cette question aux implications politiques et morales gravissimes compte tenu du génocide ayant, entre avril et juillet 1994, coûté la vie à un demi-million de Tutsis et d’opposants hutus, l’organisation américaine Human Rights Watch a répondu par l’affirmative dans un rapport accablant publié fin mai. Au terme d’une "enquête de quatre mois sur le terrain", Human Rights Watch accusait la France d’avoir soutenu l’armée du génocide "par des livraisons d’armes directes, en facilitant de telles livraisons en provenance d’autres sources et en prodiguant d’autres formes d’assistance militaire, dont l’entraînement" des FAR mais, aussi, de miliciens Interahamwe. Cependant, la seule source nommément citée par l’organisation humanitaire dément aujourd’hui en bloc les propos qui lui ont été attribués et des défaillances tant factuelles que méthodologiques jettent un doute sur la qualité de l’enquête.

Présenté dans le rapport de Human Rights Watch comme "consul de France à Goma", Jean-Claude Urbano aurait confirmé, le 15 février dans une interview avec Kathi Austin, la responsable de l’enquête, que la France a effectué "cinq livraisons d’armes aux FAR" après l’imposition de l’embargo de l’ONU à la mi-mai, d’autres livraisons - sous couvert de ventes d’armes privées - ayant eu lieu jusqu’en juillet. Cette échéance marque la fin des massacres et situerait l’arrêt du soutien français aux responsables du génocide en pleine opération Turquoise, entamée le 22 juin avec mandat de l’ONU.

Le 1er juillet, avec accusé de réception, Jean-Claude Urbano, en réalité vice-consul honoraire à Goma où il dirige une petite entreprise de bâtiment, a adressé un démenti formel à l’organisation américaine. Dans sa lettre, il explique que, à la différence d’un consul de France, il n’a pas été nommé par le Quai d’Orsay et n’a donc, de ce fait, "évidemment aucune qualité officielle". Mais, surtout, il nie avoir tenu les propos qui lui auraient été prêtés par Human Rights Watch pour "incriminer la France". En se réservant le droit d’engager des poursuites judiciaires, il exige de l’organisation que son démenti soit publié. Contacté par Libération, Jean-Claude Urbano précise que l’entretien avec Kathi Austin, "qui ne comprend pas plus le français que moi l’anglais", a eu lieu au Bar Nyara, à Goma, en présence d’un interprète zaïrois. L’Américaine, se présentant comme chercheuse d’un institut de sciences politiques à Washington, sans jamais faire état de son affiliation à Human Rights Watch, lui aurait montré un article paru le 23 juin 1994 dans le quotidien britannique The Guardian sous le titre "La France ne fait rien alors que des armes sont déversées (au Rwanda, ndlr) via l’est du Zaïre." Jointe à son tour, Kathi Austin confirme ces précisions.

Une fois l’article traduit oralement, par les soins de l’interprète zaïrois, Jean-Claude Urbano a-t-il confirmé sa teneur ? Kathi Austin l’affirme, le vice-consul honoraire le dément formellement. Quoi qu’il en soit, une conversation dans un lieu public entre deux personnes ne parlant pas la même langue, et dont l’une travestit son identité professionnelle et produit un écrit journalistique à des fins de confirmation, peut-elle être rapportée comme "déclaration d’un responsable local du gouvernement français exerçant des fonctions officielles" ? L’indélicatesse déontologique et, d’une manière générale, le handicap linguistique de Kathi Austin enlèvent du poids aux autres témoignages - tous anonymes - de "membres du personnel de l’aéroport, d’hommes d’affaires locaux, d’équipages de compagnies cargo et d’officiels zaïrois", recueillis par ses soins.

Le ton péremptoire du rapport - "Pendant toute la durée de l’opération Turquoise, les FAR ont continué de recevoir, via Goma, des armes à l’intérieur de la zone contrôlée par les Français..." - tranche avec l’imprécision des informations, d’ailleurs souvent qualifiées de simples "allégations". L’euphémisme pour ce que l’on appelle, d’ordinaire, des "rumeurs" est notamment employé au sujet de l’entraînement qu’auraient reçu des ex-FAR et miliciens Interahamwe sur des bases françaises au Zaïre et en République centrafricaine. Or, à moins de supposer que l’armée française ait entraîné des Rwandais au nez et à la barbe des journalistes présents sur les bases arrière logistiques de l’opération Turquoise, il n’y a pas d’autres lieux au Zaïre sous contrôle français depuis la rupture de la coopération militaire en... septembre 1991. Quant à la Centrafrique, la base française dans la capitale Bangui se situe en ville alors qu’à Bouar, dans le nord-ouest du pays, les employés locaux sont nombreux dans le camp Leclerc. Ici et là, lors du passage en février d’une équipe de télévision, restée sur place pendant une semaine, aucun témoin n’a fait état de la présence et, à plus forte raison, de l’entraînement de soldats rwandais.

Interrogée au sujet de l’implication directe du gouvernement français, Kathi Austin affirme avoir "quelques preuves matérielles", mais, pour protéger ses sources, ne veut pas donner de précisions. En leur absence, au sujet des cinq livraisons prétendument "décrites" dans le rapport de Human Rights Watch, on apprend en tout et pour tout que deux de ces vols auraient eu lieu le 25, puis le 27 mai 1994... De même, l’accusation concernant l’entraînement des miliciens n’a pour fondement qu’une source de seconde main, un exposé présenté en avril 1995 à l’université John-Hopkin de Washington par Rick Orth, un "important analyste de l’Afrique de l’armée américaine". En une seule phrase et sans indiquer l’origine de son information, Rick Orth prétendait alors que des militaires français "continuaient d’entraîner des miliciens (rwandais, ndlr) même après le départ de leurs soldats en uniforme en décembre 1993". Ce qui revient à dire que les 25 coopérants français du détachement d’assistance militaire d’instruction (Dami), restés sur place, auraient formé des Interahamwe. L’unique témoignage qui l’affirme est celui de Janvier Afrika, l’ex-membre repenti des escadrons de la mort, dont Kathi Austin ignore le nom (voir Libération du 21 juin 1994 et du 4 avril 1995).

La France a-t-elle livré des armes aux FAR en violation flagrante de l’embargo décrété par l’ONU ? Le rapport de Human Rights Watch ne permet pas de trancher la question. Pas plus qu’il n’établit ni l’ampleur ni les circonstances exactes des livraisons qu’aurait reçues l’ex-armée gouvernementale. Deux semaines après la publication de l’enquête américaine, un rapport d’Amnesty International sur le même sujet indique, comme provenance de l’armement fourni aux FAR, la Bulgarie, l’Albanie et des traficants d’armes basés en Grande-Bretagne. Amnesty, qui ne met pas en cause la France, fait état d’avions-cargos enregistrés au Ghana, au Nigeria, en Ukraine et en Russie, dont le rapport de Human Rights Watch ne fait pas mention.

PARTIE 3 : Le Droit de réponse censuré

Joost Hiltermann :

Décembre 1995 Comme le savent nombre d’entre vous, nous nous sommes opposés au quotidien Libération sur la façon dont il a couvert les conditions du réarmement des forces du gouvernement rwandais responsables du génocide de 1994. Notre propre enquête nous a permis de rassembler grâce à plusieurs témoignages, des preuves irréfutables de la participation de la France à des livraisons d’armes aux FAR. au cours du printemps 1994 en dépit de l’embargo des Nations Unies décrète contre le Rwanda. Les informations relatives aux transferts d’armes violant l’embargo proviennent de multiples contacts avec des officiels locaux, des officiers de l’armée zaïroise, des équipages des compagnies de frets aérien ainsi que des membres du personnel des agences internationales et des organisations humanitaires présente » M » place.

Ces preuves ont été exposées dans le rapport ntitulé "Réarmement dans l’Impunité’. Soutien International aux Auteurs du Génocide Rwandais" publié en mai 1995, DM » un article paru dans Libération le 31 juillet dernier, Stephen Smith a tenté de discréditer notre rapport en jetant un doute sur le témoignage d’une de nos nombreuses sources.

Beaucoup d’entre vous nous ont interrogé sur la suite que nous avons donnée à l’article de Stephen Smith. Parce que Libération a refusé de publier notre réponse, nous avons joint l’article de M. Smith ainsi que la lettre envoyée à Libération à II fb » en anglais et en français. N’hésitez pas à nous contacter si vous avez d’autres questions.

Joost R. Hiltermann Directeur

Le droit de réponse d’Human Rights Watch censuré par Libération

LE 29 MAI 1995, Human Rights Watch Arms Project a publié un rapport intitulé « Réarmement dans l’impunité : soutien international aux auteurs du génocide rwandais ». Ce rapport fait le point sur la façon dont les responsables du génocide ont entrepris de reconstruire une force militaire, principalement au Zaïre, et sont en train de se réarmer pour retourner au Rwanda. Le rapport met sur la sellette plusieurs membres de la communauté internationale dont la France, le Zaïre, l’Afrique du Sud, la Chine et les Seychelles qui ont contribué activement à l’effort de réarmement, soit en fournissant directement des armes aux forces rwandaises hutu, soit en facilitant l’acheminement d’armes en provenance d’autres pays. Le rapport se fondait sur les résultats d’une enquête approfondie d’une durée de quatre mois, en Afrique centrale.

Notre rapport a été cité à de nombreuses reprises et a notamment été à l’origine d’une invitation de la Commission d’enquête sur les armes des Nations unies récemment créée. Cette Commission a notamment ouvert des enquêtes sur tous les rapports relatifs à l’entraînement militaire et aux transferts d’armes aux anciennes forces gouvernementales rwandaises et dans la région d’une manière générale. Nous avons présenté, en séance privée, des preuves plus détaillées que ce que nous permettait le rapport public, en dévoilant notamment des indices sur nos sources d’information. Dans les vingt-quatre heures qui ont suivi cet exposé, des membres de la Commission se sont rendus en Afrique Centrale pour commencer leurs propres recherches en se basant en partie sur les faits relatés dans notre rapport. Les recherches initiées par la Commission sont en cours.

Le 31 juillet, le quotidien Libération publiait un article d’un de ses correspondants, Stephen Smith, sous le titre « Livraisons d’armes aux Rwanda : retour sur un rapport contestable - Human Rights Watch accuse sans preuves Paris d’avoir armé les FAR ». Dans son article, M. Smith s’efforçait de discréditer le rapport de Human Rights Watch en mettant en doute le témoignage d’une seule source parmi celles interrogées par Human Rights Watch. La personne en question, ancien vice-consul honoraire de France à Goma, au Zaïre, a accepté que ses propos soient utilisés publiquement et nous a donné des détails concrets sur les livraisons d’armes françaises au gouvernement rwandais de l’époque, au mois de mai et de juin 1994. Au cours d’un entretien avec M. Smith à la suite de la publication du rapport de Human Rights Watch, le témoin est apparemment revenu sur les déclarations précédemment faites à notre enquêteur. Une copie de l’article de Libération est jointe à ce courrier.

Le 31 août, Human Rights Watch a répondu à Libération par une lettre à publier dans ses colonnes en tant que droit de réponse. Cette lettre en anglais et sa traduction française sont jointes avec ce courrier,-

Le 11 octobre, Pierre Haski, l’éditeur de la section internationale de Libération faisait connaître par lettre à Human Rights Watch la décision de Libération de ne pas publier notre droit de réponse : *Je comprends votre désir de protéger la réputation de votre organisation mais les arguments que vous employez ne répondent pas à ceux avancés par notre reporter. »

Droit de réponse à publier dans Libération

L’article de M. Stephen Smith « Livraison d’armes au Rwanda : retour sur un rapport contestable », publié dans Libération du 31 juillet, remet en cause un rapport réalisé avec de grandes précautions par la division Arms Project de l’association Human Rights Watch sur l’assistance militaire accordée aux auteurs du génocide par, entre autres pays, la France, en attaquant la crédibilité d’un des nombreux témoins interrogés.

Si l’on en croit M. Smith, le témoin de Human Rights Watch, ancien représentant de la France à Goma au Zaïre, revient à présent sur les déclarations détaillées qu’il a faites à M"* Kathi Austin, directeur du département Afrique à l’Institute for Policy Studies. M°* Austin a effectué les recherches sur le terrain en tant que consultante de Human Rights Watch pour le rapport « Réarmement dans l’impunité : soutien international aux auteurs du génocide rwandais » daté du mois de mai 1995. Lors de son entretien avec M"" Austin, M. Jean-Claude Urbano, l’ancien vice-consul honoraire de France à Goma, s’est lui-même présenté comme un ancien représentant de la France qui, en tant que tel, était à même d’évoquer officiellement les activités françaises liées aux livraisons d’armes aux Forces armées rwandaises (FAR) via Goma. Il était ainsi unanimement considéré dans la communauté locale comme « le consul de France » et de facto comme un représentant du gouvernement français. Si Human Rights Watch a mentionné le titre présumé de M. Urbano, ce dernier n’est pas cité en tant que représentant officiel du gouvernement français, mais en tant que simple témoin parmi d’autres en raison de sa connaissance personnelle des événements en question. L’entretien avec M. Urbano s’est déroulé le 15 février entre 9h30 et 10h45 dans son bureau et non dans un bar, tel que le relate M. Smith. Il était entendu auparavant que l’entretien porterait spécifiquement sur le problème des armes françaises. M. Urbano a accepté que ses propos, traduits par un interprète rémunéré par M* Austin, soient utilisés publiquement. De fait, le témoignage de M. Urbano n’a fait que confirmer ce que nous avions déjà appris d’autres témoins visuels, parmi lesquels cinq personnes qui ont directement participé aux différentes étapes de l’expédition de cinq cargaisons d’armes, envoyées par le gouvernement français en mai et juin 1994, aux FAR au Rwanda, via Goma. Selon M. Urbano, ces envois se justifient par l’existence d’un contrat de vente signé avant l’embargo sur les armes, imposé par l’ONU, le 17 mai 1994. La force obligatoire du contrat ou la recherche de bénéfices commerciaux auraient donc précédence sur l’impératif moral de lutte contre le réarmement des auteurs du génocide. M"" Austin a découvert que M. Urbano n’était pas seulement au courant de l’existence de ces cinq envois (ainsi que d’autres en provenance d’autres pays), mais il était aussi à même de donner des détails sur la nature des armes et leurs conditions d’acheminement - le type d’appareil et le calendrier de certains des vols. Le caractère très détaillé des informations fournies par M. Urbano remet en cause l’affirmation de M. Smith selon laquelle la fiabilité de nos informations est entachée par des problèmes de traduction. De fait, M. Smith a lui-même évoqué cinq livraisons d’armes et de munitions à Goma, en mai 1994, dans un article publié dans Libération du 4 et 5 juillet 1994. Dans ce même article, il utilise des « sources » non identifiées parmi lesquelles « des expatriés français bien placés » qui expriment leur « certitude » que ces livraisons d’armes ont été "payées par la France ». Human Rights Watch a en effet reçu récemment une lettre de M. Urbano dans laquelle il nie avoir reçu et livré des armes aux FAR. Human Rights Watch n’a jamais soutenu que M. Urbano était personnellement engagé dans ces livraisons d’armes. D. a simplement été cité comme témoin en raison de sa connaissance intime de ces opérations. Dans sa lettre, M. Urbano se déclare "Particulièrement étonné » que Human Rights Watch affirme qu’il « avait eu connaissance de l’origine et de la destination des livraisons d’armes pendant la guerre du Rwanda ». La surprise feinte de M. Urbano est en contradiction totale avec la connaissance détaillée des envois d’armes dont il a fait preuve lors de l’entretien.

M. Smith se plaît à souligner le fait que Human Rights Watch ne révèle pas ses sources. C’est là cependant une pratique courante aussi bien parmi les journalistes que parmi les organisations de protection des droits de l’homme qui consiste à ne pas révéler l’identité de leurs sources d’information lorsque cela peut mettre leur vie en danger. Ceci est particulièrement crucial pour ceux qui continuent à vivre et travailler au Zaïre et qui s’exposent à des risques importants en révélant les détails du marché local des armes.

M. Smith conteste aussi nos affirmations selon lesquelles la France aurait participé à l’entraînement des milices rwandaises et burundaises dans ses bases militaires situées en République centrafricaine à l’automne 1994. Par ailleurs, cela ne nous étonne guère qu’une équipe de télévision, par définition très visible, qui n’est restée qu’une semaine en RCA en février 1995, n’ait pu découvrir ces faits. À l’inverse, M"e Austin a, pendant quatre mois, enquêté sur le terrain et développé des contacts avec plusieurs informateurs, parmi lesquels beaucoup avaient peur de parler au début. L’information sur cette formation militaire provient de chefs hutu responsables de l’envoi des miliciens en RCA. Ces mêmes personnes nous ont aussi communiqué la liste d’un groupe de personnes envoyé en RCA, dans ce but, en octobre 1994. J

Nous apprécions les efforts consacrés par Libération * et M. Smith à l’examen de ce rapport et de ses conclusions, notamment sur le rôle de la France dans le réarmement des auteurs du génocide. Nous sommes convaincus que notre rapport ne fait qu’effleurer les conditions de la participation de la France. La question qui se pose est la suivante : si le gouvernement français n’a rien à se reprocher, pourquoi alors refuse-t-il de discuter de ces questions avec nous et pourquoi les autorités françaises semblent-elles si irritées chaque fois que celles-ci sont posées par d’autres gouvernements ? Nous espérons sincèrement que M. Smith continuera son enquête sur le rôle du gouvernement français au Rwanda.

Joost Hiltermann Directeur du Human Rights Watch Arms Project

PARTIE 4 : Mensonges Smithiens : « HRW n’a pas cherché à défendre ces accusations » Billets d’Afrique n° 33

Depuis la fin juillet 1994, Stephen Smith règle on ne sait quels comptes avec le gouvernement de Kigali. Il s’en défend en déclarant que l’histoire rwandaise démontre la nécessité d’une extrême vigilance. Certes. Mais cette sollicitude serait plus crédible si elle n’était pas à sens unique. Il y a quand même eu un génocide. Ses auteurs et ses complices courent toujours (sauf Bagosora) et il n’y a aucune raison pour que leur dangerosité ait faibli.

Or non seulement Stephen Smith n’enquête guère sur ce que font et deviennent tous ces Messieurs (il y brûlerait certaines de ses sources), mais il s’emploie à disqualifier ceux qui mènent un tel travail.

Il existait à Libération une autre “ligne” d’investigation sur le dossier rwandais : elle a été écartée.

Evoquer la complicité de la France avec le camp du génocide, et son jeu actuel dans la région, ce serait, selon Stephen Smith, de « l’auto-flagellation ».

Lorsque Human Rights Watch (HRW) a publié un rapport sur les livraisons d’armes au Hutu power - d’origine française en particulier (cf. Billets n° 23) -, il a taxé l’enquêtrice d’HRW, Kathi Austin, d’« indélicatesse déontologique » (Libération, 31/07/1995), discréditant à partir de ragots quatre mois de recherches sur le terrain : un interview se serait passé dans un bistrot (il eut lieu en fait dans le bureau du vice-consul de France à Goma) ; la présence d’un interprète zaïrois (un professionnel) aurait déformé les propos (comme si un traducteur zaïrois était forcément incompétent...) ; etc. Il a même obtenu que Libération ne publie pas le droit de réponse proposé... En juillet 1995, Stephen Smith admettait que la réalité de livraisons d’armes par la France au camp du génocide, pendant les massacres, aurait des « implications politiques et morales gravissimes ». Or il écrivait, le 4 juin 1994 : « Toutes les sources sur place - y compris les expatriés bien placés - expriment leur “certitude” que ces livraisons d’armes ont été “payées par la France” » : le gravissime était donc, déjà, plus que probable. Mais, depuis juillet 1994, Stephen Smith a changé de cap...

Croissance, N° 68, Mars 1999 Retour sur un rapport, 02/1999 (Stephen SMITH) :

« Cette cécité [de la France au Rwanda] a été coupable mais pas criminelle. Le travail rigoureux des parlementaires fait un sort aux fantasmes conspiratoires qui, par naïveté ou engagement partisan, avaient tenu lieu d’enquête sérieuse. Rien ne subsiste de la coupable amitié qu’auraient entretenue, sinon leurs pères présidentiels, Jean-Pierre Habyarimana et Jean-Christophe Mitterrand. Rien ne subsiste de la “cannabis connexion” ou du trafic d’armes dont le Rwanda aurait été la plaque tournante. Nulle trace non plus des soldats antillais de l’armée française qui, le 6 avril 1994, auraient abattu l’avion du président Habyarimana et qui se seraient trahis par le port du béret “du mauvais côté”.

La France n’a pas violé l’embargo sur des livraisons d’armes décrété par les Nation unies, contrairement aux affirmations de Human Rights Watch qui n’a pas cherché à défendre ses accusations. Enfin, rien n’est venu accréditer l’entraînement des milices hutues par des instructeurs français ».

[Stephen Smith livre ici l’un des plus beaux comprimés de sa “déontologie”. Le rapport parlementaire ne peut « faire un sort » à toutes ces accusations d’importance et de qualité variables (ici savamment amalgamées ou déformées), puisque les rapporteurs avouent n’avoir pas pu ou voulu enquêter sur la plupart de ces sujets. En particulier sur les livraisons d’armes officieuses. (…)Dans Libération du 4 juin 1994, il écrivait : « Toutes les sources sur place - y compris les expatriés bien placés - expriment leur “certitude” que ces livraisons d’armes [aux forces du génocide] ont été “payées par la France” ». Certes, ces livraisons n’étaient pas officielles, mais le payeur effectif (la France) violait bien l’embargo.

Stephen Smith décroche le pompon avec son bout de phrase sur Human Rights Watch (HRW) - dont il avait disqualifié l’enquête et discrédité l’enquêtrice (Libération, 31/07/1995). HRW s’était défendue en adressant à Libération un droit de réponse. Mais Stephen Smith a tout fait pour que le texte ne soit pas publié...

Ici, il jette tout son poids pour tenter d’accréditer ce qu’il sait lui-même être des contre-vérités. Pourquoi ?].

Commentaires