La France en Afrique

Quand Charlie hebdo et France Inter servent la soupe

Philippe Val, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, a accordé une page entière à Antoine Glaser, l’éternel jumeau de Stephen Smith , ce qui entérine la nouvelle ligne éditoriale tendance néocoloniale de l’hebdomadaire. Quelques semaines plus tard, les deux compères Smith et Glaser, en tournée promo de leur nouveau livre « Comment la France a perdu l’Afrique », enfoncent le clou sur France Inter.

Où est passé Gérard Biard, qui relayait régulièrement la lutte anti-françafricaine dans Charlie Hebdo ? Il se perd désormais chaque semaine dans un dérisoire entrefilet de la page 2, où son nouveau job est de résumer en quelques lignes les articles de la semaine. Et là, on lève les yeux au ciel quand on voit qu’il valide la thèse de Glaser (en plaisantant du genre « tout fout le camp, même la Françafrique ! Foccart, tu nous manques ! »). A en croire la rédaction de Charlie Hebdo, la Lettre du continent est un journal qui, « depuis 1985, informe scrupuleusement de tous les soubresauts politiques, économiques et sociaux en Afrique ». Surtout, ne dites pas à votre lecteur que ce canard à 730 € l’abonnement, toujours en osmose avec les services secrets français, est d’abord lu par des « décideurs de haut niveau », investisseurs et autres diplomates des lointaines contrées de la Françafrique.

Le titre même de l’article est en soi tout un programme : « La France n’a plus les moyens de jouer les bons pères de famille en Afrique », autrement dit, la France ne peut plus éduquer tous ces sauvages qui ne pensent qu’à s’entretuer, ceux-ci étant désormais trop nombreux. Une énième version à l’eau de rose du néocolonialisme français où les diplomates, déguisés en papa gâteau, reprennent une maxime célèbre de Foccart, « ce qui est bon pour la France est bon pour l’Afrique », jurant que leur paternalisme est désintéressé. Quant au néocolonisé, il est pris d’un « dépit amoureux ». Ingrat, il en redemande, et se permet d’insulter une France qui n’a plus les moyens de l’assister : il plonge logiquement dans le racisme antiblanc…

Rappelons tout de même qu’au Togo, c’est la Françafrique qui a instauré une dictature perdurant depuis quatre décennies. Cette dictature, plongeant le pays dans un véritable cloaque, ne tient qu’à un fil : le câble diplomatique reliant Lomé à l’Élysée.

« En Afrique, les USA s’intéressent à des secteurs stratégiques où la France est quasi-absente. Au golfe de Guinée, par exemple, qui fournit déjà un quart de leur importation de pétrole. » Encore de la grossière désinformation, quand on connaît le pillage à grande échelle de la part de Total (ex-Elf) au Gabon et au Cameroun, pays dont les dictateurs ont été placés par la France et sont toujours en place… « L’Afrique n’est plus un enjeu majeur pour personne, pas même pour la France ». Allons donc, c’est par pur philanthropisme que la pieuvre Bolloré exerce ses monopoles juteux sur des dizaines de pays africains. On dirait presque un article de Marianne Hebdo. Le reste de l’interview est de la même teneur, le tout étant signé de la main de Marianne Dautrey, un phénomène dont il faudra reparler, et Vincent Rigoulet. Ce dernier a autrefois brillé en tant que conseiller en communication du célèbre mercenaire françafricain IB.

Deux semaines plus tard, Philippe Val se paie un luxe inédit : rappeler à l’ordre les enfants d’immigrés qui hausseraient un peu le ton contre les discriminations. Bah oui, ils sont venus à cause de quoi et grâce à qui, les immigrés ? A cause des dictatures tropicales obéissant aux vieux démons du tribalisme, et grâce aux pays des Droits de l’Homme, qui dans sa grande mansuétude, leur a octroyé les bidonvilles puis les cités-dortoirs. Du preux négationnisme. Mais notre pilier de bistrot est un peu menteur et contradictoire puisqu’il m’affirmait la semaine précédente, lors d’un énième débat sur la théorie du complot, que la « Françafrique n’était plus ce qu’elle était ». Il faudrait savoir : si elle a existé, alors il faut parler de la mise en place par le système Foccart des dictatures dans les pays qui ont fourni une main d’œuvre immigrée en France. Résumons notre échange : je lui dis que c’est une bonne idée de brocarder les tenants de la théorie du complot, encore faut-il s’assurer que les règles minimum de la transparence démocratique soient instaurées. Or, avec l’impunité dont jouissent les paradis fiscaux, combinée avec une cellule africaine de l’Elysée qui se joue de tout contrôle parlementaire, tous les coups fourrés sont permis. Bref, aller plus loin dans l’analyse, et ne pas aller d’un simplisme à l’autre. « Si vous êtes capables de me parler de ces choses, alors c’est qu’il n’y a pas de problèmes » dit-il en substance. Sauf que si les manœuvres continuent, que les coupables s’évaporent à chaque fois, si la grande majorité de l’opinion publique est blousée, si ce sont des millions d’êtres humains qui meurent ou souffrent dans un noir silence, il y a quand même un léger problème. Il y va également de la responsabilité de la presse, mais là on touche un point sensible. Enquêter et dénoncer la complicité de génocide de l’Etat français au Rwanda m’apparaît autrement plus productif, si on considère que le journaliste est un citoyen avant tout [1].

Quelques semaines plus tard sur France-inter, le couple Smith/Glaser ressort son attirail de brocante, avec cette fois-ci, dans le rôle du laquais, Frédéric Bonneau. L’émission s’appelle Charivari. Bonneau va gober pendant toute l’émission une kyrielle de pseudo-arguments sur la fin de la Françafrique. Après l’avoir située à de nombreuses dates différentes (1979 avec la chute de Bokassa, 1990 avec la fin de la guerre froide, 1997 avec l’arrivée de Jospin…), nos pieds-nickelés se sont cette fois-ci arrêtés sur 1994. Ils citent plusieurs événements, j’en retiendrai deux plus particulièrement : premièrement, « la mort d’Houphouët-Boigny et son enterrement ». Un dictateur qui meurt de sa belle mort, après plusieurs décennies de pouvoir sans aucune élection démocratique, vous appelez ça la mort d’un système ? Deuxièmement, « le génocide au Rwanda », sans aucune précision. Outrance de l’ambiguïté qui voudrait faire croire au néophyte, qu’à la minute même où la Françafrique se serait dérobée en catimini, les Africains se seraient lâchés dans le summum de l’horreur. En quoi le gigantesque massacre planifié de 800 000 Tutsi en trois mois, perpétré par un régime ultra-françafricain soutenu mordicus jusqu’à son dernier souffle, signerait-il la fin d’une époque ? Parce que la France aurait arrêté les génocidaires avant qu’ils commettent l’irréparable ou les aurait livrés à la CPI, plaçant la plus élémentaire des morales avant toute considération stratégique ? C’est tout le contraire qui s’est produit. La femme du dictateur Habyarimana sera par exemple accueillie en France avec une ravissante gerbe de fleurs et un chèque de 200 000 francs. Les exécrables livraisons d’armes continueront, et le soutien aux extrémistes du Hutu Power restera inconditionnel et tous azimuts.

Et le Togo ? demande Frédéric Bonneau. Réponse à chaud de Smith : « Le Togo ! Mais c’est affligeant. Vous ne pouvez pas, d’abord laisser quelqu’un, un dictateur au pouvoir pendant 38 ans, n’avoir pas de solution de rechange ensuite son fils fait une tentative de coup d’état, qu’il manque sous la pression des voisins, et vous dîtes, c’est pas grave, il a essayé, il n’a pas réussi maintenant il n’a qu’à faire une élection frauduleuse avec 1/3 du corps électoral qui est fictif et on va dire, entériner, lui envoyer un télégramme de félicitations… »

Frédéric Bonneau –Vous savez, en vous écoutant tous les deux, je me dis que peut-être que la Françafrique, c’est fini, mais que les mauvaises habitudes persistent…

Antoine Glaser –Oui, mais c’est, c’est, pff…(éclats de rire)

Stephen Smith (essayant de sauver les meubles en couvrant les éclats de rire) –C’est une structure évanescente !

Frédéric Bonneau (sifflant la fin de la récréation) –Je vous arrête, merci beaucoup, c’est passionnant !

Ce qui aurait été réellement passionnant, c’est de continuer l’émission et citer tous les endroits où la Françafrique a encore de beaux jours devant elle : rien moins qu’une vingtaine de pays d’Afrique…

11 juillet 2005, Stéphane Constant

Notes

[1] En 2007, Marianne Dautrey est toujours à Charlie Hebdo mais n’écrit plus sur l’Afrique. Charlie s’est rattrapé en publiant une interview de Marcel Kabanda sur le négationnisme autour de l’affaire Bruguière, et un article sur la théorie français dite de la « guerre révolutionnaire », appliquée au Rwanda par nos militaires (« Rwanda, un génocide qualité France » par Sylvie Coma, 18 avril 2007). En 1994, après quelques dessins odieux et désinformateurs sur le génocide, Charlie Hebdo avait aussi tenté de se rattraper après-coup.

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