La France en Afrique

QUE SE PASSE-T-IL AU CENTRAFRIQUE ?

Claude Yabanda croit dans la démocratie. Il le paye aujourd’hui [en mai 2006] dans une geôle obscure de Bangui. Et il vient s’ajouter à « la longue liste » de ceux qui auront été arrêtés, pour « atteinte à la sûreté de l’État » – ainsi que l’on qualifie le simple fait d’être opposant au régime. Le général Bozizé est « en train de transformer la République centrafricaine en une grande prison à ciel ouvert  » dénonce Centrafique presse. Après vingt années passées en exil en France, un doctorat spécialisé en télécoms, une action militante au sein des Verts, une famille, une entreprise, Claude Yabanda a tout laissé pour retourner à Bangui, en 2003, pour y appuyer le professeur Abel Goumba, devenu brièvement Premier ministre du général putschiste Bozizé. Depuis les origines de la décolonisation, Abel Goumba représentait une véritable légitimité, bafouée depuis bien longtemps. Bozizé tentait alors de légitimer son coup d’État en appelant autour de lui « toutes les tendances politiques  », ce qui pouvait sembler original dans un pays où les dictatures auront été plus souvent logées à l’enseigne du parti unique. Abel Goumba, avec Claude Yabanda comme chef de cabinet, restera à peine plus de huit mois Premier ministre. Il sera contraint d’accepter ensuite la charge symbolique de vice-président. C’était encore trop : Bozizé ne pouvait supporter la présence au Conseil des ministres du vieux sage, même soumis. Il le désignera alors au poste de « médiateur » – où il n’est d’aucun secours, même pour son ancien chef de cabinet, Claude Yabanda, incarcéré depuis plus d’un mois à l’heure où nous écrivons, sans motif légitime. [Il sera libéré, quelques mois plus tard, en novembre 2006. Ndlr] Claude aurait commis « l’erreur » de critiquer jusqu’au chef du FPP, – son propre parti –, le professeur Goumba, lorsque celui-ci désignera son fils comme chef du parti le 12 mars dernier, au mépris de tout principe démocratique. Que dit-on de Goumba ? « Il est vieux » – plus de 80 ans – « et c’est probablement pour ses enfants, ses petits-enfants, qu’il aura renoncé à sa posture historique de leader de l’opposition, et accepté d’être faire-valoir du régime de Bozizé », sous entendu, pour leur laisser quelque chose – à ses enfants. Le vieux combattant aura renoncé, confirmant la phrase de Brecht, qui veut que seuls ceux qui luttent toute leur vie sont réellement utiles à l’espérance humaine.

Claude, lui, fait partie de ces jeunes, étudiants et lycéens qui, à la surprise générale, se seront soulevés contre Bokassa, jadis, en 1979, provoquant sa chute. Des lycéens qui croyaient dans la démocratie, et parmi lesquels aujourd’hui, approchant de la cinquantaine, certains n’ont toujours pas renoncé. Bozizé, qui servait dans l’armée de Bokassa chargée de réprimer les lycéens de 79, n’a pas changé de méthode. Il y a moins de deux mois, à la mi-avril, d’autres jeunes gens sortaient dans la rue à leur tour – les enfants de ceux qui ont manifesté en 79 pourrait-on dire, issus des mêmes lycées que l’on appelle « les lycées des martyrs » en souvenir des nombreux morts que coûta alors la répression. Lors de cette manifestation en soutien à la grève de leurs maîtres qui réclamaient simplement d’être payés, des unités de la police et de la gendarmerie ont dispersé les lycéens en faisant usage de grenades lacrymogènes – et en tirant à balles réelles. On sait qu’il y eut des blessés, mais il n’y a pas de bilan de cette répression-là… En juillet 2003, les résultats des épreuves du bac tardant à être publiées, les lycéens manifestaient de même : les hommes de Bozizé tireront dans la foule d’aspirants bacheliers, faisant cette fois trois morts. Génération rebelle ? En 2001 déjà, les élèves des lycées de Bangui protestaient « d’être debouts », leurs salles de classes manquant de chaises et de table...

Plus récemment, fin janvier, mais loin de Bangui, à l’extrême nord, à Paoua, après une attaque d’insurgés, les forces gouvernementales, et en particulier des membres de la Garde républicaine, s’en prenaient à la population, tirant là encore sur les lycéens – et sur des enfants. « Des garçons âgés d’une dizaine d’années à peine auraient été tués. » « Un grand nombre des personnes tuées à Paoua et dans les environs seraient des lycéens. Au moins 35 personnes auraient été tuées par les forces gouvernementales régulières » dénonçait Amnesty international. Les associations de droits de l’homme centrafricaines évoquaient une centaine morts, pas seulement des enfants, mais aussi des enseignants, des chefs de village, des paysans, et 1200 maisons brûlées « par la sécurité présidentielle  », six mille personnes ayant dû se réfugier « dans la brousse ». Les réfugiés se comptent déjà par dizaines de milliers. L’Onu estime de 50 à 70 000, le nombre de personnes déplacées ayant besoin d’assistance. Depuis 2005, la ville de Goré, au sud du Tchad a vu arriver plus de vingt mille réfugiés centrafricains.

« La situation sécuritaire en République centrafricaine demeure précaire depuis la fin du processus électoral, en particulier dans les préfectures de l’ouest et du nord-est du pays » souligne un rapport du Secrétaire général des Nations unis soumis au Conseil de sécurité le 29 décembre 2005. Si le « processus électoral » n’aura pas apporté de détente, il est à noter que c’est depuis 2003 que le Haut commissariat aux réfugiés comptabilise 30 000 personnes dans les camps gérés par l’ONU au Tchad. Mais tout le monde s’accorde à noter que depuis 2005, c’est-à-dire depuis les élections plus que douteuses qui l’ont confirmé au pouvoir, investi de cette prétendue légitimité, le général Bozizé aura nettement fait monter le degré de violence de ses sbires.

Qui sont donc ces rebelles qu’affrontent les troupes de Bozizé ? Un rapport de l’Union africaine, rendu public fin 2005, décrit des « bandes fortement armées, souvent en tenue militaire, qui, en plus des exactions et des vols, auraient des revendications d’ordre politique et procéderaient à des enrôlements forcés  ». Selon ce même rapport, ces groupes armés « seraient composés d’anciens membres de l’unité de la sécurité présidentielle de l’ex-Président Ange Félix Patassé et de démobilisés de l’ancienne rébellion de l’actuel chef de l’Etat  ».

On aura remarqué que, dès octobre 2003, un général français, le général Jean-Pierre Perez, était nommé « conseiller en matière de défense » du président Bozizé. « La désignation du général Pérez s’est faite dans le cadre de la coopération, ça n’a rien à voir avec le mercenariat », semblait avoir besoin de préciser alors une source diplomatique française à Bangui. « La première chose à faire en RCA pour rétablir la situation, c’est de remettre à un niveau satisfaisant la sécurité, non seulement sur Bangui, mais sur l’ensemble du territoire centrafricain  », déclarait pour sa part l’ambassadeur de France au Centrafrique lors de l’entrée en fonction du général Perez. Suivant la méthode habituelle, les conseillers militaires françafricains concentrent leurs efforts sur la formation d’unités « d’élite ». Là il serait question d’en former « trois  ». Il n’est pas sûr que l’entretien, l’encadrement et la formation de bandes de tueurs soit le meilleur chemin pour garantir l’objectif proclamé d’« un niveau de sécurité satisfaisant sur l’ensemble du territoire  ».

Antérieurement, Patassé n’avait pas procédé autrement, cette fois « dans le cadre  » d’un contrat de « mercenariat  », avec le bien connu Paul Barril. Chargé de la sécurité présidentielle, celui-ci se voyait même bombardé responsable de la lutte anti-terroriste « intérieure et extérieure  » – on était après le 11 septembre. En même temps que ces fonctions de super-ministre de la « sécurité  », Barril commercialisait des services de « gardiennage » privé – pour arrondir ses fins de mois, peut-être. L’adjoint de Barril, en ces sombres débuts de XXIe siècle, un certain Abdoulaye Miskine, aura gagné son brin de célébrité en semant la terreur, au moins autant que ses compères de l’actuelle Brigade de sécurité présidentielle.

Le vent ayant tourné, Bozizé renversant Patassé, cela leur vaut – à Barril, à Miskine comme à leur commanditaire Patassé –, d’être poursuivis devant la Cour Pénale Internationale. Un arrêt de la cour de cassation de Bangui le confirmait le 11 avril 2006. L’acte d’accusation leur reproche d’avoir « volontairement donné la mort à plusieurs individus avec préméditations, tortures et sévices, volontairement porté des coups ayant entraînés la mort sans intention de la donner, détenu et séquestré plusieurs individus, recelé des cadavres, pillé et détruit des biens appartenant aux victimes en réunion ou en bande ». Patassé est accusé d’avoir fait venir des mercenaires de diverses nationalités qu’il a placés sous la direction de Paul Barril – nommé Directeur national de la lutte contre le terrorisme international. L’acte d’accusation mentionne également une milice, «  connue sous l’appellation de Société centrafricaine de protection et de surveillance (SCPS)  », qui sévissait sous les ordres de Victor Ndoubabe et Paul Barril. Victor Ndoubabe, idéntifié par ailleurs comme le « chauffeur  » de Patassé, est le quatrième de la liste d’accusés transmise à la Cour Pénale Internationale. Le cinquième est plus connu : il s’agit de Jean-Pierre Bemba, fameux milliardaire et chef de milice zaïrois. Ses hommes seront particulièrement redoutés à Bangui cette année-là. Selon l’arrêt de la cour de cassation centrafricaine, Bemba devrait au fait d’être devenu entretemps vice-président du Congo-ex-Zaïre de bénéficier d’une immunité. Les élections approchent au Congo – et le criminel françafricain craint de perdre sa précieuse immunité. [Et à raison : Jean-Pierre Bemba sera arrêté à Bruxelles le 24 mai 2008, suite à un mandat de la Cour pénale internationale, en raison d’accusations de crimes contre l’humanité commis lors des incursions de ses troupes en République centrafricaine pendant la période allant du 25 octobre 2002 au 15 mars 2003. Le 4 juillet, Bemba comparaissait une première fois devant les juges. Ses avocats n’ont pas demandé la mise en liberté provisoire de leur client, attendant d’être en possession de toutes les pièces transmises par les autorités belges avant de se prononcer. L’audience de confirmation de charges doit se tenir le 4 novembre.] Propriétaire de plusieurs chaînes de télévision, il fait feu de tout bois pour alimenter autant que faire se peut son unique planche de salut politique : l’ethnisme à outrance. [Mais ne parviendra pas pour autant à s’imposer dans la joute électorale congolaise.]

Ainsi que le remarque la FIDH, « l’ordonnance ne distingue pas la responsabilité pénale de Miskine de celle de Paul Barril ». Et soutient : « À la lumière des pièces du dossier… que pendant les événements de 2002/2003 ils se sont rendus coupables de nombreuses exécutions sommaires et autres infractions ; que les personnes estimées à plusieurs centaines sont victimes des exactions commises » par les deux inculpés. « L’ordonnance mentionne des fosses communes identifiées aussi bien à Bangui que dans les villes de province, ainsi que des cas nombreux d’arrestations illégales », précise la FIDH. Le président de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, Sidiki Kaba, dénonçait le « silence assourdissant » du procureur de la Cour internationale, qui ne semble pas pressé de se saisir du dossier de l’officier français. « Son inaction favorise le climat d’impunité », soulignait-il. Et « son intervention, attendue par les victimes, pourrait au contraire prévenir la répétition de crimes les plus graves ». Le 23 mai, le procureur de la Cour pénale internationale était justement reçu à Paris par le ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, pour évoquer nombre d’affaires en suspens, sur lesquelles « toute la lumière » devrait être faite. Mais le dossier centrafricain n’était pas mentionné dans le communiqué du Quai d’Orsay. Sûrement un oubli.

Le co-accusé de Paul Barril, Abdoulaye Miskine est en passe de devenir encore plus fameux, depuis qu’il a pris la tête d’un mouvement « pour la destitution de Bozizé » – une de ces « bandes fortement armées » que signale le rapport de l’Union africaine. Le « général Miskine » faisait encore parler de lui, le 30 mai 2006, un communiqué parvenant à la presse dans lequel il pouvait se vanter d’avoir eut la peau du chef de la police politique – la SERD, responsable, entre autres, de l’arrestation de Yabanda –, Célestin Dogo. Le corps sans tête de ce « tristement célèbre assassin à la solde de Bozizé » aura été renvoyé à Bangui… Il semble que Dogo aura été victime de son enthousiasme. Sûr de sa capacité à terroriser quiconque lui opposerait une quelconque opposition, il était parti face à la rébellion affirmant qu’il saurait reprendre en main les troupes très peu motivées qui revenaient vers Bangui pour réclamer leur solde… La veille de la mort de son homme de main, Bozizé faisait encore un discours, dans lequel il traitait de « peureux  » et de « fainéants  » ses propres soldats dont une cinquantaine, du Bataillon mixte d’intervention et d’appui – possiblement une de ces « unités d’élites » dont prend soin le général Perez –, avaient quitté leur poste et avaient regagné la capitale centrafricaine pour y réclamer notamment leur solde – comme les professeurs des lycées de Bangui.

Le moins qu’on puisse observer, c’est que l’objectif proclamé de la mission du général Jean-Pierre Perez – la restructuration de l’armée – aura bien mal été rempli. Comme on voit, un des problèmes principaux entretenus par la pitoyable dictature de Bozizé, aura été la destructuration complète de l’armée. En plus de n’être simplement pas payée, l’armée souffre surtout de l’ethnicisation systématique de ses cadres – tous devant provenir du « village du président » dans cette théorie, partout appliquée, de l’organisation néo-coloniale française. Dès avant Bozizé, Patassé, – également très entouré de conseillers militaires français comme on a vu –, avait institué le système qui veut que les officiers ayant bénéficié d’une formation de qualité sont relégués dans des positions sans autorité, et remplacé par des individus n’ayant que la vertu d’appartenir au village présidentiel. Avant Bozizé, et avant Patassé, il y a avait le général Kolingba, dont le grand maître de la Françafrique, Jacques Foccart, disait : « Il s’en sort bien. » Au grand jeu des chaises tournantes que la Françafrique a reservé à la malheureuse République centrafricaine – « centre-à-fric-haine  » selon le mot d’un opposant –, de s’être maintenu plus de douze ans au pouvoir, ce n’était pas si mal, aux yeux de celui qui restera comme le concepteur de cette sale façon de faire de la politique. Dans l’esprit de Foccart, il était tout à fait clair que celui qui s’en « sortait bien », c’était surtout le colonel de la DGSE, Jean-Claude Mantion, le proconsul qui gouvernera le Centrafrique dans l’ombre de Kolingba tout au long de ces années – ou ne faut-il pas plutôt dire que c’était le général Kolingba qui était dans l’ombre de Mantion ? C’est en tout cas à eux que l’on doit d’avoir inauguré la politique d’ethnicisation systématique de l’encadrement de l’armée.

Si les qualités proprement militaires de l’armée ne sont pas du meilleur niveau, il semble par contre que les méthodes rwandaises – qui constituent l’essentiel de ce que peut enseigner aujourd’hui l’armée française –, puissent encore faire leur effet. Le 11 mai, les organisations africaines de Droits de l’homme, réunies en Forum, n’auront pas manqué de souligner que « les violations des droits de l’homme persistent avec la particularité qu’elles sont commises par certains éléments des forces de défense et de sécurité appartenant au corps de l’armée affecté à la sécurité présidentielle, le bataillon présidentiel de sécurité “BPS” qui bénéficient d’une totale impunité  ». Faut-il souligner ici que les “conseils” du général Perez et des deux cent militaires français chargés, avec lui, de la restructuration des forces armées, sont destinés en premier lieu… à la formation du dit « bataillon présidentiel » ?

Et tout ça pour quoi ?

L’Onu estime que, « contrairement à de nombreux pays au sud du Sahara, la pauvreté humaine s’est accentuée aux cours des dix dernières années » en République centrafricaine.

Laissons le mot de la fin à un commentateur centrafricain dont le diagnostic est on ne peut plus précis : « À y regarder de plus près, ce sont bien les pratiques néocoloniales françaises qui plongent ces peuples dans la misère en soutenant des dictatures maquillées ensuite en démocratures et en instituant comme régent du pré carré des crapules dont les armées se fondent sur un pouvoir clanique dans la plus pure tradition coloniale.  » « Or les médias français, assujettis pour bon nombre au lobby militaro-industriel (80% de l’édition française étant détenue par des marchands d’armes), ne sont pas en mesure de penser cette face cachée de la politique africaine de la France et reprennent en écho le fameux discours néocolonial à l’égard des peuples africains. » « Quant au système monarchique de la Ve République, il ne permet quasiment aucun contrôle parlementaire de la politique africaine de la France. »

Tout est dit.

MS

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