La France au Rwanda

Péangate : lettre ouverte à Métro

Samedi 22 avril 2006,

M. Bourboulon, rédacteur en chef, Mme Cousin,

Dans votre édition du jeudi 2 février 2006, vous avez accordé une interview de Pierre Péan, auteur du livre « Noires fureurs, Blancs menteurs », consacré au Rwanda pour la période 1990-1994.

Les questions posées

J’ai été très étonné de l’absence totale de contradiction dans les questions posées pour cette interview intitulée « Les mensonges rwandais ». De nombreux spécialistes, dans la presse française et belge, ont pourtant exprimé les plus sérieuses réserves au sujet de cet ouvrage polémique. Pour un sujet de cette gravité – un des trois génocides reconnus du 20ème siècle -, j’ai la conviction que les lecteurs étaient en droit d’obtenir des informations contradictoires. A ce sujet, de nombreux ouvrages, documentaires, et rapports existent et sont accessibles. Il est donc à déplorer que cette interview ait pris des allures de publi-reportage ainsi que ses distances avec le professionnalisme dont METRO se réclame. Avec justesse, dans votre article du 13 avril 2006, vous avez mis en exergue, au sujet du film « Zulu Love Letter », une remarque du réalisateur Ramadan Suleman selon lequel la France devrait cesser « de soutenir les dictateurs de leurs anciennes colonies ». Pendant la guerre froide, la raison d’Etat avait bon dos quand il s’agissait, non seulement de soutenir, mais d’instaurer des régimes tyranniques. Le Rwanda, pourtant ex-colonie belge, faisait les frais de cette politique française en Afrique. Depuis les années 90, le soutien aux régimes dictatoriaux est devenu honteux, alors pour pouvoir le perpétuer, il y a deux solutions : le dissimuler (validation d’élections truquées, etc.) ou le justifier (en niant les atteintes au droits de l’Homme, etc.). Cette politique de justification a atteint son paroxysme au Rwanda et a mené tout droit à un génocide perpétré sans que médias et politiques s’en « aperçoivent » [1]. Le livre de Pierre Péan rentre dans cette même logique de justification.

Quelle thèse officielle ?

« Le journaliste Pierre Péan démonte la thèse officielle sur les circonstances du génocide qui a eu lieu au Rwanda en 1994 ». De quelle « thèse officielle » parle-t-il ? Voyons ce que nous dit la présentation de l’éditeur : « Très vite, les médias opposent victimes, les Tutsis, et bourreaux, les Hutus ; et ils désignent les coupables de cette folie meurtrière sans précédent, qualifiée de génocide : la communauté internationale, (…) ; et, en premier lieu, la France, soutien du président Habyarimana, qui aurait formé les milices Interahamwe qui ont traqué systématiquement les Tutsis. Son opération militaire (Turquoise), décidée tardivement, n’aurait servi qu’à masquer sa compromission " néo-colonialiste " avec le régime génocidaire. Ainsi l’histoire se fige-t-elle dans une version voulue et imposée par le vainqueur : Paul Kagame (…) » En d’autres termes, la thèse officielle qu’il présente est celle de médias aux clichés réducteurs et aux conclusions trop rapides et simplistes, et d’une France vilipendée, coupable, néo-colonialiste. C’est malheureusement TOUT LE CONTRAIRE qu’on martelé l’immense majorité des grands médias (télés, radios, journaux…), et ce en phase avec les responsables politiques de l’époque. François Mitterrand, déclare en novembre 1994 : « Que peut faire la France lorsque des chefs locaux décident de régler leur querelles à la machette[…] ? Après tout, c’est leur pays » [2] Et le Canard Enchaîné de rappeler ce que disait Michel Roussin, alors Ministre de la coopération : « Les événements du 06 avril ont hélas ressuscité les vieux démons rwandais » [3] Dominique de Villepin, en septembre 2003 sur RFI, parler sans sourciller de « génocides » au pluriel. [4] Sans parler d’Edouard Balladur, d’Hubert Védrine… que des marginaux ! La thèse des affrontements interethniques, des sauvages qui s’entre-tuent à la machette sera ainsi ressassée des milliers de fois… L’ONU, qui a été créée au lendemain de la Shoah dans l’esprit du « plus jamais ça ! » et a reconnu après-coup sa responsabilité criminelle dans son abandon du peuple rwandais, finira par qualifier sans appel de génocide les massacres à échelle industrielle qu’ont subis hommes, femmes, enfants, nourrissons, vieillards, pour le simple fait d’être nés « Tutsi ». En France, il aura fallu dix ans, et la sortie notamment du livre de Patrick de Saint-Exupéry pour que la réalité du génocide des Tutsi rwandais émerge. Dans la foulée, une Commission d’enquête citoyenne se crée, débouchant sur un dépôt de plaintes contre des éléments de l’armée française pour complicité de génocide. C’est sous ce prisme qu’il faut voir la tentative de manœuvres grossières de la contre-attaque de Pierre Péan & Cie, tombant à point nommé quelques semaines avant le dixième anniversaire de la mort de François Mitterrand.

Un million de morts en trois mois (avec un taux d’extermination cinq fois plus élevé qu’à Auschwitz). Et il a fallu que le génocide des Tutsi rwandais touche à sa fin – les soldats de l’opération Turquoise arrivent fin juin, le génocide est stoppé par les troupes du FPR le 4 juillet - pour que le grand public comprenne qu’il se passait des événements gravissimes au Rwanda. Ce n’est que lors de l’écroulement du régime génocidaire « Hutu Power », qui entraîne de force des centaines de milliers de civils pour s’en servir comme bouclier, que la machine médiatique s’emballe. Pas pour parler du génocide des Tutsi rwandais qui vient d’avoir lieu, mais des colonnes de réfugiés Hutu dans lesquelles se sont fondus les miliciens génocidaires. Encore aujourd’hui, une très grande majorité de l’opinion publique française serait bien incapable d’affirmer, sans crainte de se tromper, lequel de ces deux groupes – Tutsi ou Hutu - a été génocidé. De même, il a fallu quatre ans et la persévérance de rares journalistes pour que l’Etat français se questionne, décide la mise en place d’une petite Mission d’information parlementaire (sans conséquences juridiques) et ponde un rapport dont le contenu est édifiant, mais aux conclusions plus que fuyantes et sans effet, dans le déshonneur le plus complet… S’agissant du rôle de la France, du soutien diplomatique, économique, et militaire aux génocidaires, les faits n’ont pas fini de provoquer douleur et effroi. Quasiment seuls, les membres de la minuscule association Survie hurlaient dans le désert quand se déroulait l’innommable et défilaient tous les jours aux Invalides. Non par sympathie pour Paul Kagame, dont ils ont toujours dénoncé les crimes de guerre, mais pour stopper l’extermination d’un groupe humain.

Génocide planifié ou fureur populaire après l’attentat contre l’avion de Habyarimana ?

Depuis 2000, date de son premier article sur ce fameux attentat ayant coûté la vie au Président Habyarimana, Pierre Péan nous explique que le juge Bruguière, adepte notoire de la raison d’Etat, va incessamment prouver la responsabilité du FPR. Seuls quelques rares journalistes bien introduits ont pu lire les conclusions d’un rapport décidément fantomatique. Plus sérieusement, c’est l’idée même que l’attentat soit l’élément central du génocide qui devrait inquiéter, par sa perversité. Les sous-entendus sont alors évidents : ce sont donc les victimes (Tutsi) qui sont coupables. Coupables d’avoir déchaîné la folie furieuse des Hutus. Comme si la mort d’un président devait immanquablement provoquer l’anéantissement de tout un groupe humain. A cela, il faut ajouter que l’un des points centraux de la définition d’un génocide inclut une intention, une volonté, une froide préméditation, une sophistication qui ne laisse rien au hasard. Affirmer haut et fort, au mépris des faits, que « la preuve de la planification n’existe pas », c’est utiliser une technique bien connue chez les négationnistes. Oserait-on, si ce n’est dans une revue faurissonnienne, publier un article intitulé « Les mensonges juifs », demandant la révision d’une histoire complexe, pointant la responsabilité des juifs dans leur génocide et niant toute planification de ce crime absolu ?

Il n’est pas besoin de s’étendre sur le sujet. Cette lettre est un appel à prendre vos responsabilités et donner un droit de réponse que vous devez à tous, car un génocide est l’affaire de toute l’humanité.

Stéphane Constant

Notes

[1] Que ce soit dans la presse ou aux journaux télévisés, il a fallu attendre bien souvent la fin du génocide pour voir clairement exposé le terme « génocide » : pour exemple, Le Monde en a parlé le 8 juin.

[2] Dominique Franche, Généalogie du génocide rwandais, éd. Tribord, 2004, p.7.

[3] Albert Hilbold, Puissiez-vous dormir avec des puces. Journal de l’après-génocide au Rwanda, éd. Homnisphères, 2003, p. 88.

[4] C’est cette fameuse phrase qui est le point de départ du livre « L’inavouable. La France au Rwanda » de Patrick de Saint-Exupéry, éd. Les arènes, 2004.

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