La France au Rwanda

Opération Turquoise. Rubengera, un carrefour très stratégique

L’histoire de l’opération Turquoise n’est encore que parcellaire. Si plusieurs camps français, comme Nyarushishi et Gikongoro, ont fait l’objet de nombreux témoignages, bien des zones n’ont pas été étudiées, comme celles de Bwakira et Mwendo. Notre enquête n’étant pas centrée sur l’opération Turquoise, nous ne traiterons pas de l’ensemble de cette opération. Mais, au gré des témoignages recueillis, il nous est apparu essentiel de dénoncer certaines exactions, parmi les plus graves, d’autant plus qu’elles relèvent pour la plupart de témoignages inédits à ce jour.

Rubengera est situé à un carrefour stratégique entre la route qui va à Gisenyi et celle qui arrive à Kibuye. Au croisement est donc érigé un barrage meurtrier où officient nombre de miliciens. Éliel Nsanzabera, qui se cachait dans la région, décida de tenter sa chance au groupe scolaire de Rubengera. Il avait entendu dire que les Français y recueillaient les rescapés : « Le groupe scolaire avait deux portails. Au premier portail, je vis un Blanc français avec un fusil. Je toquai et le suppliai de venir m’ouvrir, mais lui se contentait de me fixer. Je contournai et me dirigeai vers l’autre portail sud qui était gardé par un Interahamwe avec un gourdin et un militaire français. Le gars avec un gourdin me demanda : ‘‘C’est quoi ton problème ?’’ Je lui répondis que j’avais entendu dire que les Français accueillaient les gens qui n’avaient nulle part où aller. Il me demanda : ‘‘D’où viens-tu ?’’ Je répondis : ‘‘De tout près d’ici, à Gihara.’’ Il me demanda encore : ‘‘Qui est ton père ?’’ Je lui dis : ‘‘C’est Eulasto Kayumba.’’ Il me gronda : ‘‘N’est-ce pas lui qui a péri au stade ?’’ Je répondis par l’affirmatif. Tout à coup, il se fâcha et s’approcha dangereusement : ‘‘N’est-ce pas les tiens qui sont en train de nous causer ce gâchis ? Attends que je te règle ton affaire !’’ Le voyant approcher, je m’enfuis sous l’œil contemplatif du militaire français. » [Entretien le 2 septembre 2012 à Kigali.]

À l’époque, il est tout aussi dangereux, pour un rescapé, de s’aventurer près des Français le long de la route. Orose Nisengwe, milicien originaire de Gisenyi, est passé par Rubengera et Kibuye lors de sa fuite : « Partout, les Français montaient leurs armes et nous protégeaient, et les massacres des innocents se poursuivaient. Par exemple, près du pont Muregeya. Les Français protégeaient la population en fuite, tout en participant aux combats contre l’armée du FPR. J’étais moi-même en fuite avec les autres, tenant nos armes. Après avoir traversé le pont, des Tutsis ont été massacrés par les Interahamwe en présence des Français. Je peux vous amener et vous montrer où leur artillerie était basée. Et ils continuaient à prendre des gens, disant qu’ils allaient les secourir mais la vérité est qu’ils les tuaient tout le long du chemin. » [Annexes du rapport Mucyo, témoin n°76.]

François Rudakubana, un habitant de Rubengera, a assisté à de nombreuses scènes : « Après environ trois jours, nous avons vu les militaires français transporter ces réfugiés tutsis là où se trouvait le bureau d’un pasteur qui avait été tué par les génocidaires. C’était à l’écart, dans un coin caché. Il est évident que ces réfugiés y étaient tués, parce qu’après cette opération, nous avons vu un camion conduit par un militaire français avec à côté de lui un autre Français. J’ai vu de mes propres yeux ce ramassage de cadavres à trois reprises. Les camions des Français transportaient ces cadavres pour les enterrer dans la forêt à Gafumba. (…) Je vivais non loin de cette forêt où avait été creusée la fosse commune et, une fois, j’ai vu de mes yeux le même camion y jeter des cadavres. Je ne suis pas tutsi donc je ne me cachais pas. Souvent, je me rendais à Gitikinini [il s’agit d’un grand arbre situé tout près de l’entrée principale du collège] et je suivais tout ce qui se passait. Ces camions, je les ai vus au moins trois fois. En fait, le camp des réfugiés installé au collège était un camp hutu, mais dans lequel on pouvait trouver quelques Tutsis. Au départ, il y avait des réfugiés tutsis qui y ont été rejoints par les Hutus et d’autres Tutsis qui venaient de différents endroits. À un moment donné, le nombre de ces réfugiés s’est multiplié et les Français ont demandé aux gardes, les personnes auxquelles ils avaient donné des fusils et qui assuraient la sécurité du camp, de trier, sur base des cartes d’identités, les Tutsis qui étaient parvenus à se faufiler parmi les réfugiés en provenance de différents endroits. C’est ainsi que les réfugiés hutus les repéraient et les signalaient aux gardes qui les faisaient parvenir aux Français qui, à leur tour, les amenaient et les tuaient à l’endroit ci-haut mentionné. Le cas de ces Tutsis assassinés et enterrés à Gafumba ne doit pas être confondu avec celui des réfugiés qui mourraient de la dysenterie et qui y étaient également enterrés. Les cadavres des Hutus morts de dysenterie étaient transportés à pied vers la fosse commune, qui n’était pas éloignée du camp du collège, dans des brancards de fortune, très souvent accompagnés de leurs parents ou amis. Le chargement, par les gardes engagés et armés par les Français, des cadavres des Tutsis dans le camion se faisait à un endroit auquel les réfugiés n’avaient pas accès et dans la discrétion, derrière le bloc dans lequel se trouvait le bureau du pasteur tué. Juste à côté, il y avait une petite forêt touffue, certainement que c’est là qu’on allait les tuer. Les deux cas ont eu lieu et sont à ne pas confondre. » [Chapitre Rubengera, Rapport Mucyo, 2008.]

Ismaël Kamali, originaire de Gitarama et âgé de quinze ans à l’époque, a vécu dans le camp pour déplacés établi au collège de Rubengera. Il explique aussi qu’il a vu des militaires français former des civils auxquels ils demandaient de traquer les Tutsis : « Lorsque j’étais dans le camp, je me réveillais très tôt le matin et je voyais les Français former chaque matin certains jeunes du camp. Ils leur apprenaient le maniement de fusils et de grenades, la façon de procéder pour échapper aux éclats de grenade, ainsi que les systèmes de camouflage. (...) Toutes les formations se faisaient très tôt le matin sur le terrain de la paroisse et se terminaient vers sept heures. Ils ont donné à ces formés des promesses de fourniture d’armes qu’ils allaient utiliser pour assurer leur sécurité sur le chemin de l’exil, mais ils persistaient à leur demander de rechercher tout Tutsi qui se cachait dans le camp, leur rappelant que ce sont ces derniers qui les faisaient fuir. (...) Dans le camp du collège, il y avait quelques rescapés tutsis que nous avions rencontrés en chemin. Les Français étaient hostiles à ces rescapés et nous disaient qu’il fallait chercher à tout prix les Tutsis qui seraient parmi nous, que c’étaient eux qui nous avaient fait abandonner nos biens. Certains d’entre nous ont avoué qu’il y avait des Tutsis dans ce camp et les leur ont amenés. Les Français ont ordonné de les amener dans leur camp et ils allaient les tuer dans une maison en ruine qui était au bord de la route, à côté d’un lieu où l’on avait incendié une voiture. Moi-même, [j’ai pu constater qu’] ils y ont tué 12 personnes dont 4 femmes. En effet, ils venaient prendre les personnes accusées d’être tutsis ou Inyenzi pour les amener dans leur camp. Nous croyions qu’ils allaient les ramener mais, par après, nous entendions qu’elles avaient été tuées. Les Français prenaient certains réfugiés pour aller évacuer et enterrer les cadavres au bord de la route. En contrepartie, ces réfugiés recevaient des cartons de biscuits. Nous l’avons appris des personnes qui étaient partis les enterrer et qui nous le disaient à leur retour. (…) J’ai aussi vu des réfugiés tutsis être tués sur ordre des Français dans le terrain du collège de Rubengera même. Les Tutsis qui leur étaient apportés étaient emmenés dans une de leurs tentes au collège de Rubengera. Ces gens-là étaient tués, j’en ai vu qui ont été emmenés dans la petite forêt qui borde le collège. Puis, j’ai aussi vu des cadavres que des membres de la sécurité civile faisaient sortir de la petite forêt sur le terrain qui se trouve derrière un bâtiment de l’école. Un camion conduit par un militaire français, avec à ses côtés un autre militaire français, y était stationné et des Interahamwe chargeaient les cadavres sur le camion, puis ils mettaient une bâche noire pour les recouvrir. J’ai vu cette scène plusieurs fois. Beaucoup de Tutsis y ont été tués sur ordre des Français. » [Annexes du rapport Mucyo, 2008. Témoin n°48.]

Le rapport Mucyo explique qu’après avoir constaté les recoupements entre ces deux témoignages, les enquêteurs ont effectué une vérification sur le terrain : « La Commission s’est rendue sur place et a demandé séparément à François Rudakubana et à Ismaël Kamali de montrer les lieux des faits, en particulier le petit terrain derrière le bloc de classes où ils avaient vu des cadavres de Tutsis en train d’être chargés dans des camions dans l’enceinte du collège de Rubengera. Le récit des faits et les lieux montrés par les deux témoins correspondaient. » [La Nuit rwandaise n°5, p. 390.]

Au carrefour de Rubengera, les militaires français ont confisqué les armes des miliciens... pour en redistribuer d’autres le lendemain. Karenzi, rescapé, assiste à ce manège : « Tout ce que je peux confirmer, c’est que j’ai vu les Français de mes propres yeux désarmer les Interahamwe de leurs fusils. Je me souviens aussi qu’ils les redistribuaient le lendemain. Ils ont fait ça maintes fois. Je l’ai vu personnellement quand on était arrivés à un endroit appelé ‘‘Foyer’’ à Mushubati. Ils ont ramassé tous les fusils et désinstallé une barrière qui y était dressée – même à Kibuye, ils avaient usé du même procédé, ils avaient raflé beaucoup de fusils, mais… pour les redistribuer plus loin au bord du lac Kivu ! On était vraiment là quand ils les redistribuaient. » [Entretien le 2 septembre 2012 à Kigali.] Alexis Ntare, milicien, témoigne qu’ils ont reçu de nouvelles armes de la part des Français : « Ils nous ont autorisés à retourner sur notre barrière après nous avoir donnés d’autres armes et grenades. Tout de suite, nous sommes retournés sur la barrière tout en respectant leurs directives. Ils nous ont recommandé de leur envoyer toute personne tutsie que nous trouverions. Sur la barrière, on avait la mission de se saisir de toute personne suspectée d’être Inkotanyi, déserteur FAR ou fauteur de troubles dans les camps de déplacés. Toute personne arrêtée devrait être conduite au camp des Français. (…) Ils ligotaient et tapaient toutes les personnes suspectées d’être Inkotanyi que nous leur amenions. Ils les mettaient dans un cachot de fortune. Quand ils devenaient nombreux, nous les mettions dans des camions qui les amenaient à Busaho, au bord du Lac Kivu où ils étaient fusillés et jetés dans le lac. Moi-même, j’y suis allé deux fois mais les Français, eux, s’y sont rendus plusieurs fois. (…) Une autre fois, un policier communal du nom de Marere, qui était toujours avec les militaires français à leur barrière installée à l’entrée de l’école occupée par ces derniers, est venu à notre barrière nous dire que les Français voulaient nous voir. Nous l’avons suivi immédiatement car nous croyions qu’ils allaient nous donner des rations de combat. Cependant, arrivés au collège de Rubengera, deux militaires français nous ont dit qu’ils avaient du travail pour nous. Ils nous ont montré un groupe de neuf ou treize Tutsis, les mains liées derrière par des cordelettes bleues, et nous ont ordonnés de les amener vers le talus situé derrière l’école et de les tuer. Nous les avons tués avec des gourdins et évacués vers Gafumba dans des camions appartenant aux militaires français. » [Annexes du rapport Mucyo, 2008. Témoin n°2.]

Esther Nyiraneza, rescapée née en 1985, est témoin de nombreuses disparitions dans le camp où elle est réfugiée : « Nous sommes arrivés au collège de Rubengera le 5 juillet 1994, c’était vers vingt-deux heures. Ils prenaient les hommes rescapés en disant qu’ils les aideraient à chercher d’autres survivants dans les cachettes. Nous attendions et ils ne revenaient pas. Lorsque nous allions chercher du bois de chauffage, nous retrouvions les corps. Quelqu’un était donné à un Français, qui le donnait à un Français, et ainsi de suite jusqu’à la sortie du camp. Je me souviens des voisins Kayigema, Ntababahanga, ils ont disparu de cette manière. Il y avait beaucoup d’hommes au camp des Français quand on est arrivé, et quand nous sommes repartis rejoindre la zone du FPR, il en restait dix-huit. » Au camp, les Français font des femmes tutsies leurs esclaves sexuelles : « Celles que les Français prenaient, ils disaient qu’ils les prenaient pour employées, c’étaient des jeunes filles. Elles étaient plus âgées que moi. Parmi elles, il y a ma cousine. » [Entretien à Kibuye en novembre 2013.] La mère d’Esther, Venancie Mukamunana, confirme ces enlèvements meurtriers : « On croyait qu’ils venaient pour sauver les gens. Mais après les avoir rassemblés, ils appelaient les miliciens pour les tuer. Les Français venaient pendant la nuit, en disant : ‘‘Viens, on va te donner à manger’’. Après ça, on apprenait que ces hommes qui étaient sortis étaient déjà morts. C’est arrivé à une trentaine de personnes. Une grande partie des hommes a disparu de cette manière. Il n’y avait pas de fusillade, c’étaient des disparitions une par une. Les filles qui parvenaient à sortir étaient violées par les Français, sans qu’ils viennent les prendre directement dans les salles. » [Ibidem.]

Le bilan provisoire, pour Rubengera, est accablant. Loin des caméras, il semble que les petits camps excentrés de l’opération Turquoise proches de la zone FPR ont été le théâtre de nombreuses atrocités commises directement par des militaires français, dans la droite ligne du génocide. Fin juin, le capitaine Bucquet dirigeait la zone de Rubengera. Deux décennies plus tard, on le retrouve à l’Élysée, nommé adjoint du chef d’état-major particulier par François Hollande.

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