La France au Rwanda

Opération Turquoise. Bisesero : La vie au camp de Rwirambo puis le départ en camion, sous le signe de la maltraitance

Pendant ce temps-là, regroupés sur la colline de Rwirambo, les rescapés qui ne sont pas gravement blessés, censés ne pas être évacués au Zaïre, tentent de renouer avec la vie. Ils vont faire face à d’autres embûches et d’autres mauvais traitements.

Les Français ont convaincu les quelques rescapés encore munis de leurs armes traditionnelles de s’en délester, moyennant finance, leur disant qu’ils souhaitaient les exposer dans un musée. Cette situation les rend encore un peu plus vulnérables. De leur côté, les bourreaux n’ont pas de quoi s’inquiéter, comme l’a raconté Éric Nzabihimana à la commission Mucyo : « Il y avait de nombreux tueurs et des militaires des FAR qui passaient armés à côté de notre camp. Au bout d’un certain temps, ils ont commencé à les désarmer en se faisant prendre en photos par des journalistes. Un jour, je suis descendu au village de Mubuga et je me suis rendu compte que les militaires français rendaient les armes aux tueurs à Mubuga. Je l’ai vu de mes yeux. Et il y avait un militaire noir qui faisait partie du contingent français et quelques fois on discutait. Il m’avait dit de me méfier, qu’en fait, ils n’étaient pas venus sauver les Tutsis, ils étaient venus aider le gouvernement génocidaire, mais qu’ils étaient arrivés trop tard. » [Annexes du rapport Mucyo, 2008. témoin n°37.]

Dans un long entretien avec Cécile Grenier et Vénuste Kayimahe en 2003, Bernard Kayumba, rescapé francophone devenue maire du district de Karongi, l’équivalent de préfet de région, donne un compte-rendu détaillé de ses conversations avec les militaires français au camp de Rwirambo :

« Ce qui a été remarquable dans nos relations là-bas, c’est que leur intérêt ne portait pas sur nous. Cela se ressentait dans les entretiens que nous avions avec eux. Moi particulièrement, je causais avec eux très souvent. Ils voulaient toujours me faire dire que je savais où se trouvaient les soldats du FPR, que parmi les réfugiés de ce camp, il y en avait qui collaboraient avec le FPR et que je les connaissais, que je connaissais la façon d’opérer du responsable du FPR, des choses comme ça. Je leur répondais que moi je ne savais pas tout cela. Ils insistaient pour me faire comprendre qu’il était impossible que parmi nous, il n’y ait pas de militaires du FPR. Je leur disais non. Finalement, ils ont voulu me convaincre que ce lieu où nous nous trouvions, si le FPR continuait à se battre, serait un terrible champ d’affrontements et que nous allions alors tous y périr. (...) Tu vois, ils voulaient nous faire comprendre qu’eux nous assimilaient à ceux-là qui combattaient contre eux. Bien que nous fussions là avec eux, les Français pensaient que nous n’étions pas ce que nous paraissions, pas des rescapés mais des soldats du FPR qui se seraient infiltrés là. Ils nous le disaient. Ils disaient que les soldats du FPR n’avaient pas d’uniformes, qu’ainsi ils allaient s’infiltrer et pouvoir arriver par là, ou se mêler aux simples citoyens et qu’alors eux (les soldats français) seraient exterminés. (...) Mais ce qui accentuait le plus leur fureur, c’était de voir se faire battre ce pouvoir qu’ils avaient soutenu de toute leur force, auquel ils avaient tout donné, alors qu’ils n’avaient épargné aucun effort pour lui permettre de gagner. Ils réalisaient que cette honte qu’emportait le gouvernement battu, c’était aussi leur honte, qu’ils la partageaient comme ils avaient partagé le reste, comme leurs complices. Ainsi, ils estimaient qu’ils devaient faire tout leur possible pour remettre les choses à leur place, c’est-à-dire faire en sorte que les armées de Habyarimana reprennent le pouvoir. » Bernard Kayumba discute en particulier avec un soldat : « Il m’a dit : “Les soldats de Habyarimana, même si on leur donnait toutes les munitions de la terre – ça, il l’a dit – cela ne servirait à rien ; (...) Ce sont des incapables.” (...) Lui, il m’a confié qu’il connaissait bien le Rwanda, qu’il figurait parmi les premiers soldats français envoyés au Rwanda. Il m’a lui-même raconté s’être battu dans les Birunga et l’Umutara, et qu’après il était retourné chez lui, avant de revenir durant le génocide. Tu comprends qu’il connaissait le problème. » [Entretien avec Cécile Grenier et Vénuste Kayimahe le 4 février 2003 à Kibungo.]

Départ et transfert en zone FPR

Après la victoire définitive du FPR, qui se saisit du dernier bastion gouvernemental le 17 juillet, Paul Kagame exige que les rescapés de la zone Turquoise puissent, s’ils le désirent, rejoindre la zone libre. Or la présence des rescapés dans la zone Turquoise, baptisée “zone humanitaire sûre’’, est l’alibi principal qu’ont les Français pour justifier leur présence. Ils vont donc tenter de persuader les rescapés de Bisesero de rester dans leur zone, c’est-à-dire de les transférer dans le grand camp de Nyarushishi. L’anecdote de Maurice Sakufe est savoureuse : « Ils nous ont posé la question : ‘‘Entre nous et le FPR, vous aimez qui ?’’ Alors, nous n’avions pas voulu dire que c’étaient les Inkotanyi, nous avons dit les Français. ‘‘Donc si vous aimez les Français, on vous amène avec nous à Nyarushishi !’’ On leur a indiqué qu’on préférait quand même rallier la zone des Inkotanyi. Alors, ils se sont fâchés et ont tout de suite arrêté de nous donner à manger. » [Entretien le 13 novembre 2013 à Kigali.]

La quasi-totalité des rescapés osent refuser l’offre des Français de rejoindre leur camp. « Pendant trois jours, on a rien eu à se mettre sous la dent », constate Pascal Bashyaka. [Entretien le 6 novembre 2013 à Mumubuga, Bisesero.]

« Ils ont voulu nous forcer à aller à Nyarushishi. Nous avons refusé. Ils ont tout coupé, tout. Même l’eau », insiste Ézéchiel Ndayisaba. [Entretien le 19 avril 2013 à Kibuye.]

« Ils nous ont même arrachés des mains ce qu’on était en train de manger »518, dit Siméon Karamaga. [Entretien le 14 avril 2013 à Rwirambo, Bisesero.] Même écho chez le rescapé Casimir Ruzindana. [Entretien le 15 avril à Gititi, Bisesero.]

« Ceux qui attendaient leur départ ont souffert de la faim. Ceux qui n’ont pas pu résister sont retournés sur les collines chercher de quoi manger et certains, comme Mutezintare, se sont fait tuer par les Interahamwe », s’indigne un autre rescapé. [Annexes du rapport Mucyo, témoin n°36.]

Pendant trois jours, les camions des Français vont transférer les rescapés à la limite de la zone FPR, à Rambura, située sur la route entre Kibuye et Gitarama. « On nous avait vraiment entassés, on aurait dit des haricots, ou d’autres choses, comme si on n’était pas des personnes. On n’avait pas le droit de protester. Certains ont été malades et sont morts après. Il s’agit de deux personnes. L’une des deux, je vois très bien qui c’est, sans pouvoir me souvenir de son nom. Il était dans le même camion que moi. L’autre, c’est un adolescent, le fils de Basomingera », se souvient Amon Nyakayiro. [Entretien le 15 avril 2013 à Kanyinya, Bisesero.]

Emmanuel Mukeshimana, né en 1982, rescapé du massacre à Muyira, est lui aussi embarqué dans un camion, direction Rambura. Il se souvient également de cet enfant : « Ce petit garçon avait à peine douze ans. Un Français a aussi frappé sur les parties génitales un vieux nommé Serugusha qui avait uriné. Il en est devenu presque infirme. On a dû le transporter à l’hôpital. Il habite aujourd’hui à Gitesi. » [Entretien le 11 avril 2013 au Mémorial de Bisesero.]

Siméon Karamaga, très amer, parle lui aussi des conséquences funestes de ce voyage en camion : « Il n’y avait pas moyen de respirer. On ne voyait pas de l’extérieur, on vomissait là où on était, et quand on demandait qu’on nous donne rien qu’un trou pour pouvoir respirer, ils nous disaient que c’étaient pour nous protéger des Interahamwe. Je me rappelle d’ailleurs que dans le camion où j’étais, il y a des personnes, quand on est arrivés là-bas, qui étaient malades et qui sont décédées par après. Ils étaient nombreux, enfin, pas tant que ça. Je me souviens de certains noms : Iyamuremye et Matoroshi, ce dernier étant d’ailleurs très jeune, n’ont pas pu supporter le voyage. On a essayé de les soigner mais c’était trop tard. Après quelques jours, ils sont morts. Il y avait aussi d’autres personnes dont je ne pourrais pas citer les noms. » [Entretien le 14 avril 2013 à Rwirambo, Bisesero.]

Ézéchiel Ndayisaba évoque un autre drame : « Il y avait une femme enceinte. Ce jour-là, elle a avorté à cause du fait que nous étions entassés dans le camion. Elle a commencé à saigner au cours du voyage. Il lui restait deux mois de grossesse. Le bébé est mort-né. Il était à Jacqueline Uwamariya. Elle est morte de maladie en 1997. » [Entretien le 6 novembre 2013 à Mumubuga, Bisesero.]

« Les gens tapaient sur le camion pour leur dire d’arrêter, car certains étaient en train de mourir. Eux ne répondaient rien et continuaient leur chemin. Quand nous sommes arrivés, plusieurs personnes étaient au bord de la mort. Ils ne pouvaient plus marcher, ils restaient là, couchés, à cause de ce voyage. On venait aussi de passer plusieurs jours sans manger », se souvient Vincent Usabyimfura. [Entretien le 13 novembre 2013 à Gishyita.]

Il est difficile d’évaluer le nombre exact de décès : « Combien en sont morts ? C’est difficile à dire. Je dirais trois ou quatre dans mon camion. Je sais qu’il y a eu beaucoup de morts parmi nous, mais je ne saurais pas dire exactement combien », raconte Innocent Nkusi, mais beaucoup d’autres n’ont pas été témoins de décès dans les camions. [Entretien le 15 avril 2013 à Kanyinya.]

« Ils ont bâché les camions comme si on fermait des sacs de haricots. Ils nous ont expliqué que c’était pour nous cacher des Interahamwe, alors que nous voyions bien que ces derniers n’étaient pas plus forts qu’eux », remarque Michel Kayihura. [Entretien avec Serge Farnel le 18 avril 2009 à Kibuye.]

En effet, les camions traversent les contrées désormais maudites de la ‘‘Zone humanitaire sûre’’, croisant des miliciens haineux sur le bord de la route, leur adressant des quolibets et leur jetant des pierres. Dans d’autres dispositions, les soldats français, surarmés, auraient largement été en mesure d’intimer l’ordre aux Interahamwe de cesser ces agissements, tout en laissant respirer ces rescapés à l’agonie. Ribanje Munyampeta, 72 ans aujourd’hui, est un peu le comique du village. Il entame une danse, et dans un éclat de rire communicatif, se souvient du moment où ils aperçoivent enfin le bout du tunnel : « Heureusement, à Rambura, nous avons rencontré des gens qui nous aimaient. On a rencontré le FPR. On a même mangé ! » [Entretien le 15 avril 2013 à Gititi, Bisesero.]

Autres sources, constat similaire

« Sur la colline, les suspicions réciproques ont la vie dure. Fin juillet, quand les protecteurs en treillis invitent les rescapés à choisir entre le statu quo et le transfert vers les secteurs tenus par le FPR de Paul Kagamé, le verdict est unanime. ’’Tous ont choisi le départ, note Eric. Dès lors, les Français cesseront de nous fournir vivres et boissons. Et deux d’entre nous, partis en quête de nourriture, seront tués à la machette.’’ Devenu maire du district d’Itabire, l’ancien instituteur n’a pas oublié la confidence d’un Turquoise, prénommé Eric lui aussi : ’’En fait, nous ne sommes pas venus vous secourir, mais épauler le gouvernement intérimaire hutu. Hélas, il était trop tard.’’ L’inertie envers les gourous locaux de l’holocauste laisse pantois. À Gishyita, l’école qu’occupe le détachement tricolore jouxte le camp d’entraînement où le bourgmestre enseigne aux miliciens le maniement du fusil. ’’Les Français nous voyaient monter et descendre de Bisesero, admet l’un d’eux. Ils nous suivaient à la jumelle, mais n’ont jamais rien dit.’’ » [Vincent Hugeux, « Retour à Bisesero », L’Express, 12 avril 2004]

« Au bout de trois semaines, d’autres différends se manifestèrent entre les soldats français et les survivants. Ils parlèrent à Eric de l’avenir des survivants de Bisesero. « Les Français m’ont demandé si nous voulions rester avec eux ou si nous voulions rejoindre les soldats du FPR. J’ai consulté les autres rescapés et nous avons préféré aller dans la zone du FPR. »

L’attitude des soldats français changea immédiatement. Les Français se sont fâchés et ont refusé de nous donner encore des biscuits et du lait. Philimon Nshimiyimana a lui aussi remarqué la réaction négative des soldats français lorsque les réfugiés exprimèrent leur préférence de manière claire. « Au bout de trois semaines, nous avons exprimé notre désir de rejoindre les soldats du FPR qui étaient à Kivumu. Cette décision a mis les Français en colère, à tel point qu’ils ont mis un terme à leur aide. »

Les soldats français transférèrent la plupart des réfugiés vers la zone contrôlée par les soldats du FPR, dans la commune Kivumu, à Kibuye ; certains furent conduits au camp de Nyarushishi, à Cyangugu, où ils rejoignirent les survivants de Cyangugu.

Chadrac se souvient du moment où les soldats français revinrent, de la protection qu’ils leur offrirent au départ et de l’amertume qui se développa par la suite. « Les blessés ont été transportés à l’hôpital. Ils ont donné aux survivants de quoi manger et des savons pour se laver. Suite à la mauvaise vie que nous avions menée, nous avions les jambes gonflées et nous marchions péniblement. Au bout de trois semaines, on nous a transférés vers la zone du FPR à Nyange car c’était notre souhait. Après avoir remarqué que nous n’avons pas voulu rester avec eux, les soldats français se sont fâchés et ont arrêté de nous fournir des vivres. »

Léoncie était elle aussi consciente de la tension qui régnait avec les soldats français. « Quelques jours après leur arrivée, ces Français nous ont demandé si nous voulions rester avec eux ou si nous voulions aller dans la zone des soldats du FPR. Tout le monde a choisi de se rendre dans la zone du FPR. Dès ce moment, les Français se sont fâchés et ils ne nous ont plus donné à manger. Ensuite, ils nous ont conduits dans la zone du FPR, dans la commune de Kivumu. Les soldats du FPR nous ont ensuite conduits à Kabgayi. »

Maurice a dit que les Français avaient demandé aux réfugiés s’il y avait des Inkotanyi [membres du FPR] parmi eux ; ils s’enquirent ensuite de leur opinion au sujet du FPR. « Ils nous ont demandé qui nous préférions, les Français ou les Inkotanyi. Nous avons bien entendu répondu en leur faveur. Lorsque nous disions que nous souhaitions rejoindre les Inkotanyi, ils nous refusaient des biscuits toute une journée. C’était une punition. Des journalistes de RFI nous obligeaient à chanter pour eux. »

Les réfugiés passèrent une semaine à Kivumu, sous la protection du FPR, puis ils furent conduits par les soldats du FPR vers Kabgayi, à Gitarama. » [Résistance au génocide, Rapport d’African Rights, avril 1998]

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