Négrologie - Les critiques

« Négrologie » : chère Afrique cauchemar

MANIERE DE VOIR N°79

Dans son livre Négrologie, Stephen Smith rend l’identité africaine responsable des maux du continent. Il écarte toute critique des rapports mondiaux et les apports de la sociologie. Une vision trop simple pour être juste

PAR FRED EBOKO, Socio-politologue, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement, Bondy, France.

LE TON DU LIVRE est donné d’emblée : « Le présent n ’a pas d’avenir en Afrique » (avant-propos). Négrologie, Pourquoi l’Afrique meurt, de Stephen Smith, est un nouveau pamphlet sur l’Afrique dans un style désormais éculé mais persistant d’une « Afrique qui meurt ». Non contente de mourir, elle se « suicide », assistée des larmes de ses fossoyeurs les « négrologues », à savoir ceux qui mentent à « l’Afrique » frappée par le « syndrome de victimisation » et portée par « les Africains incapables ». L’histoire du continent est largement réinterprétée sous le prisme des spécialistes de la révision de l’historiographie africaine (Bernard Lugan, etc.) : les colonisés « ont été conquis aisément, parce qu’ils étaient SOUS-développés » (page 89). Des explorateurs portugais à nos jours, en passant par l’esclavage (au sujet duquel l’auteur affirme qu’on masque la responsabilité des Africains qui ont vendu leurs « frères » et celle des Arabes), la vindicte est mise au service de faits contemporains sélectionnés sur le mode des drames et tragédies, par ailleurs bien réels.

Négrologie exprime simultanément deux idées : d’une part, une volonté d’analyser à travers le temps les dérives d’un continent marqué par des rapports de forces historiques qui ont joué en sa défaveur ; d’autre part, le livre appelle de ses vœux un nouveau regard sur les responsabilités qui seraient d’abord africaines, y compris dans les cas des dominations les plus radicales. Ces deux idées sont comme deux livres à l’intérieur d’un seul : le « premier livre » est un effort intellectuel orienté par une lecture réactionnaire - au sens propre comme au figuré - de l’Afrique passée et présente : le second est censé dire « la » cause du mal : l’identité des Africains. Cet clan est signe du sceau du mépris, du ressentiment et des pulsions racistes à peine masquées, même si l’auteur s’en défend. « La négraille est l’ensemble de la série noire, raillait en 1969, désespéré, Yambo Ouologuem, un jeune Malien de vingt-neuf ans » (page 29). L’Occident « ne changera pas la nature du monstre qu’il a créé - un Frankenstein noir — à force de tromper et de corrompre l’Africain, avec des verroteries sur la plage (...) » (page 115), etc. Enchaînant sur une citation du même Yambo Ouologuem (« Quant au Noir, lorsqu’il devient un individu, c’est un type brillant »), l’auteur se trahit par une pensée dans laquelle le fait d’être Noir induit un type de comportement : « Mais en tant que membre d’une collectivité, que sait-il [le Noir] faire d’utile ? » (page 191). C’est cela le fondement même du racisme ordinaire.

L’ORAISON FUNÈBRE ne doit pas porter, selon l’auteur, sur des causes extérieures à l’Afrique mais au cœur même de « l’identité africaine ». Ce sont les questions d’identité, notamment une, la revendication identitaire des « Noirs », des « Africains », qui sont la cause des tragédies africaines. Celles d’hier comme celles d’aujourd’hui. Cependant, les faits qui en attesteraient sont rares, les discours identitaires sont puisés dans l’histoire coloniale ou aux premières années des indépendances africaines. Le « premier livre » déborde de faits, de détails, de rappels historiques, d’analyses politique, économique, démographique et de commentaires sur lesquels nous reviendrons plus loin. Le « second livre » est vide ou plutôt il est uniquement rempli de ia vindicte, du mépris et de la haine de l’auteur pour ceux qu’il nomme « les Africains » ou encore le « Noir ». Ce que l’auteur reproche donc aux « Africains » est aussi ce que lui-même revendique pour eux : « une » culture différente. L’auteur voit la vie en noir et blanc comme ceux de ses interlocuteurs qu’il vomit sans jamais dire qui ils sont ni où ils sont, à part « les Africains », les « négrologues ». Cette ambiguïté parcourt tout l’ouvrage et en réduit l’acuité, en altère la portée critique, analytique et heuristique. Le livre devient une sorte de vase clos idéologique dans lequel l’auteur s’est enfermé en y invitant un fantôme (l’Africain afrocentrique qui représente tous les Africains). Cette prison empêche l’ouvrage d’être cohérent.

Par exemple, les pages consacrées aux problèmes de l’intégration sociale des jeunes, c’est-à-dire du plus grand nombre, et aux causes structurelles et conjoncturelles de cette « éviction » des jeunes sont édifiantes quant à cette dissonance du livre. En quelques pages, le substrat de questions essentielles à la compréhension des réussites et échecs de l’Afrique contemporaine est réuni. L’exemple ivoirien n’est pas mal choisi. « En Côte d’Ivoire, longtemps parmi les Etais exemplaire.’ ; ayant consacré un tiers de leur budget aux dépenses d’éducation, "mieux vaut une année blanche qu ’une vie blanche " est, à la fin du XX" siècle, le slogan le plus populaire dans les écoles et les facultés, avec "cabri mort n’a pas peur de couteau ". Le résultat : leurs études avortées, tous les leaders successifs de la Fédération estudiantine de Côte d’Ivoire (Fesci) jouent, en 2003, des rôles de premier plan sur la scène politique... » Dès lors que l’auteur part de faits concrets, d’acteurs identifiés et nommés, pas de « négrologie » à l’horizon. Mais que disent tous ces acteurs politiques abidjanais dont les parcours dessinent bien les trajectoires de la société ivoirienne ? Que réclament-ils ? Quelle analyse font-ils de la vie politique et de l’avenir de leur pays, de leur région, de l’Afrique dans le monde contemporain ? Pas un mot de Fauteur. Et pour cause. Ils se meuvent dans des trajectoires qui n’ont rien à voir avec le damier qui divise l’esprit de Stephen Smith mais construisent des univers composites. Suivant leurs statuts, leurs ressources, leurs compétences ils s’adaptent (la « débrouille ») ou adaptent ces univers à leurs intérêts individuels dans des contextes de raréfaction des ressources de l’Etat (la « politique du ventre »). Et ces phénomènes de syncrétismes culturels dont Jean-Loup Amselle disait si bien qu’ils sont des « mélanges dont on ne peut dissocier des parties » [1] sont encore plus évidents. Dans la crise ivoirienne, lorsque les uns et les autres de ces jeunes parlent d’un pays étranger (la France en l’occurrence), ils ne se trompent ni sur celui-ci ni sur ses gouvernements successifs. Ce sont des critiques datées — voire chiffrées. Les uns reprochent à la France de ne pas avoir respecté un accord de coopération en matière de défense (on est bien loin du « Noir » de Smith hostile au « Blanc »), les autres réclament qu’elle soit « neutre ». Et lorsque des slogans hostiles à la France ont accompagné les défilés des « patriotes », ils étaient accompagnés d’appels malicieux à... George W Bush ! De cet exemple ivoirien, l’auteur passe sous silence un de ces syncrétismes culturels qui placent les jeunes Africains au cœur de cultures qu’ils assimilent fort bien. Pour qu’il y ait « gâchis » il faut qu’il y ait richesse... Smith ne veut pas la voir parce qu’il renoue avec les diatribes racistes du XIXe siècle, en inversant un peu les deux faces de la pièce. Un jeune des quartiers populaires d’Abidjan ou de Bouaké manie le nushi - argot mêlant des mots vernaculaires au français et à des images mises en lexique - en mobilisant des référents consuméristes de la globalisation comme ceux de sa vie quotidienne, aussi précaire soit-elle. De cette jeunesse-là, Stephen Smith en est conscient, même s’il en tait l’impasse au moment d’analyser les faits. Du même pays dont l’auteur nous dit fort bien que la crise actuelle tire sa source de l’effondrement des ressources du cacao et de l’erreur politique de ceux (M. Henri Konan Bédic et d’autres) qui ont voulu évincer un adversaire politique (M. Alas-sane Ouattara) en mettant en doute sa nationalité ivoirienne, il nous ressort aussi la très classique idée reçue du « Nord musulman » contre « le Sud chrétien/animiste »... Smith contre Smith. L’un informe, l’autre déforme. L’un dépeint un tableau à plusieurs dimensions, l’autre se crispe sur une dichotomie illusoire, sa « négrologie ».

SI LE LIVRE PARLE de « l’Afrique qui meurt », il parle surtout de bien autre chose. De Stephen Smith face à ceux qui prônent non pas « une autre Afrique » mais une autre idée de l’Afrique : les afrocentristes/afroradicalistes. Pour autant, à aucun moment l’auteur n’ose désigner ou analyser lui-même les causes de ce jeu de bascule qui guide son livre : entre le ras-le-bol des drames à répétition et quelque chose qui ressemble à une blessure personnelle. Que l’on me permette ici de « résoudre » cette question en convoquant l’auteur que Stephen Smith apprécie le plus, selon ses dires, parmi les spécialistes de l’Afrique : Achille Mbembe. Les réponses de ce dernier aux lectures critiques de son ouvrage De la postcolonie [2] nous offrent, par ironie, la possibilité de synthétiser le face-à-face insidieux qui guide le livre de Stephen Smith : le racisme post-colonial contre l’afrocentrisme. Parlant des discours éculés sur « l’Afrique et les mondes jusqu’il y a peu colonisés », Achille Mbembe stigmatise, dissèque et dénonce trois tendances emplies d’idées reçues. Mbembe explique : « Le premier, il faut bien l’appeler l’afro-pessimisme. (...) Gouverné par la haine des Noirs, puis par ignorance ou par mépris du continent et de tout ce qu ’il représente, le discours afro-pessimiste est un discours malveillant et irrationnel. De manière générale, on le reconnaît à son mode d’expression : symptoma-tique de cette maladie quasi congénitale de ! ’Occident qu ’est le racisme, se déployant sans frein, dans une sorte de vierge énergie et d’absence de discipline. Vient ensuite l’africanisme. Sclérosé. Touché, je dirais mortellement, par son incapacité à peser philosophiquement, de façon transversale (comparative). (...) Troisième discours : l’afro-radicalisme, l’afrocentrisme et leurs diverses variantes (...). Aussi bien l’afroradicalisme que l’afrocentrisme participent d’une approche polémique du monde derrière laquelle se cachent souvent médiocrité intellectuelle et conservatisme mal éclairé [3]. »

Stephen Smith fait une « négrologie » sans sujets. Parce qu’elle s’appuie sur peu de cas concrets africains contemporains, la « logique » meuble le « vide » par un ressentiment dont on ignore les origines. La critique légitime donne alors lieu à des soliloques très pauvres empiriquement et plus malsains les uns que les autres. Un peu comme si Stephen Smith disait au « grand public » qu’en chaque Africain rencontre il entend les discours de Malcolm X et voit les pratiques de Mobutu. En bref, l’auteur est pris par le vertige identitaire de la minorité d’une minorité qu’il érige en « majorité », pour les besoins de la cause. Il peut alors s’appuyer sur les « Africains », insidieusement promus en « adversaires ». Paradoxalement et malheureusement, les afrocen-tristes représentent le principal appui de son argumentation et du contresens de son ouvrage. Faut-il rappeler que s’il existe un continent dont les « voix intérieures » sont assez peu entendues à l’extérieur (la majorité des discours et écrits sur l’Afrique sont issus de l’extérieur de l’Afrique), c’est sans doute l’Afrique ? Transformer des voix déjà si peu nombreuses en des cris grossiers que partagerait la majorité des Africains, au prétexte qu’une minorité d’entre eux véhicule des discours radicaux, c’est une imposture. Au vu du succès de librairie du livre, l’exercice confine à la prestidigitation. En somme, le livre s’insurge contre des « adversaires » presque muets dans le concert international en leur intimant l’ordre de se taire.

Notes

[1] Jean-Loup Amselle, Logiques métisses, Payot, Paris, 1990

[2] Achille Mbembe. De la postcolonie, Karthala, Paris.2000.

[3] Achille Mbembe. « La réponse aux critiques d’Achille Mbembe ». dossier « Lectures.Autour d’un livre » consacré au livre, Politique africaine. Paris, n°91, oct. 2003. p. 189.

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