La France au Rwanda

Les attaques contre Jean Carbonare (partie 1)

« Monsieur Smith, vous n’êtes pas un journaliste honnête » Jean Carbonare, 1er mars 1996.

Extrait du « chat » de Stephen Smith sur le site du Monde, le 06-04-2004 :

« C’est un fait qu’il n’y a pas eu beaucoup de journalistes pour couvrir l’actualité rwandaise avant le génocide. Mais il faut aussi dire que tout le monde pouvait prévoir une crise ou des massacres, mais personne n’a pensé à un génocide. C’est un peu comme aujourd’hui en Côte d’Ivoire, où tout le monde voit la crise et le risque de tuerie, mais où personne ne connaît l’issue ni l’ampleur de cette crise. Il faut garder à l’esprit aussi qu’aucun chercheur africaniste (1) n’a publié une tribune libre pour annoncer le péril qu’il aurait pressenti. »

Pourtant, Jean Carbonare, ancien président de l’association Survie, est celui qui a voulu empêcher le génocide des Tutsi de toutes ses forces. Ses témoignages sur l’implication française sur les exactions pré-génocidaires du régime ultra-raciste d’Habyarimana sont à couper le souffle. Avec une aigreur et une mauvaise foi caractéristiques, Stephen Smith va s’acharner à maintes reprises sur la personne de Jean Carbonare. Ce dernier est un des rapporteurs de la Commission internationale sur les violations des droits de l’homme au Rwanda. La Commission a séjourné au Rwanda du 7 au 21 janvier 1993. Elle était composée de quatre organisations humanitaires : la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), Africa Watch (département de Human Rights Watch), le Centre International des droits de la personne et du développement, et l’Union interafricaine des droits de l’homme. Elle a établi un rapport de 124 pages en mars 1993 et conclu à des pratiques génocidaires. La Commission a exhumé des charniers et constaté de nombreux massacres de Tutsis – hommes, femmes et enfants. Son rapport de 124 pages, rendu public en mars 1993 - soit un peu plus d’un an avant le génocide - fait état de tueries systématiques organisées par la mouvance présidentielle, voire par l’entourage du général Habyarimana.

Des représentants de l’association se rendent à l’Élysée afin d’alerter les autorités françaises sur la gravité de la situation et la nécessité de plus en plus pressante de réagir. Le pouvoir exécutif français reste imperturbable :

« [Début] 1993, Jean Carbonare, responsable de la FIDH, cherche à rencontrer M. Delaye pour lui remettre notamment un document vidéo de six heures, comportant des accusations et un témoignage (celui de Janvier Afrika, transfuge des "escadrons de la mort" organisés par l’épouse du président en place à Kigali) parfaitement accablants pour "l’ami Habyarimana". On ne peut préjuger des réactions de l’ex-conseiller à la présidence française : il a préféré refuser purement et simplement de visionner le document en question (…). Après quoi, l’Elysée, les lobbies et réseaux divers de la "Françafrique" continueront de soutenir financièrement, politiquement et militairement un régime dont la dérive génocidaire était déjà connue. Les massacres perpétrés depuis 1990, sortes de "répétitions générales" avant le bain de sang d’avril à juillet 1994, furent nombreux à le montrer. » (Jean Chatain, L’humanité, 20 mai 1998).

Témoignage de Jean Carbonare repris dans « La Françafrique », éd. Stock, 1998 :

« J’ai eu deux grands chocs dans ma vie. Le premier, lorsque j’ai découvert qu’en Algérie on avait institutionnalisé la torture. Le deuxième, en janvier 1993, quand j’ai vu des instructeurs français dans le camp militaire de Bigogwe, situé entre Gisenyi et Ruhengeri. C’est là qu’on amenait des civils par camions entiers. Ils étaient torturés et tués, puis enterrés dans une fosse commune que nous avons identifiée près du cimetière de Gisenyi » (Le Nouvel Observateur du 04 août 1994).

Un avertissement dans le désert (« La Françafrique », éd. Stock, 1998, p. 15) :

Le journal télévisé berçait cette soirée d’hiver comme les autres, ou presque. Nous sommes en 1993, à la fin du mois de janvier. Geneviève Mol est aux manettes du « 20 heures » de France 2. Elle a convaincu le présentateur-vedette, Bruno Masure, de convier un personnage inconnu, et pour tout dire incongru. Jean Carbonare veut évoquer un pays dont très peu de Français ont entendu parler : le Rwanda.

Extraits de l’apparition télévisée de Jean Carbonare, fin janvier 1993 au JT de Bruno Masure :

Bruno Masure : « [...] On vient de voir des images tout à fait effrayantes, et vous avez d’autres témoignages à donner sur ces violations des droits de l’homme assez terribles ».

Jean Carbonare : « Oui. Ce qui nous a beaucoup frappés au Rwanda, c’est à la fois l’ampleur de ces violations, la systématisation, l’organisation même de ces massacres. On a parlé d’affrontements ethniques, mais en réalité il s’agit de beaucoup plus [...] : c’est une politique organisée que nous avons pu vérifier [...]. On sent que, derrière tout ça, il y a un mécanisme qui se met en route. On a parlé de purification ethnique, de génocide, de crimes contre l’humanité dans le rapport que notre Commission a établi, et nous insistons beaucoup sur ces mots ».

Bruno Masure : « Alors, ce que vous dites, c’est qu’à la différence de ce qui se passe actuellement dans l’ex-Yougoslavie où on est un peu, malheureusement, spectateurs, là nous pouvons avoir un rôle beaucoup plus actif, nous pouvons agir sur l’événement ? ».

Jean Carbonare : « Oui. Deux choses m’ont frappé. D’abord, l’implication du pouvoir [rwandais]. [...] Tous les membres de la mission sont convaincus qu’il y a une responsabilité très grande, jusqu’à un niveau élevé dans le pouvoir. Notre pays, qui supporte militairement et financièrement ce système, a aussi une responsabilité ». Après avoir cité le cas d’une femme qui a perdu ses quatre fils, il poursuit : « Les femmes de la minorité tutsie voient leurs maris, leurs frères, leurs pères tués. Elles sont ensuite comme des bêtes, abandonnées, violées, maltraitées. [...] J’insiste beaucoup, nous sommes responsables. Vous aussi, Monsieur Masure, vous pouvez faire quelque chose, vous devez faire quelque chose... ».

« ... pour que cette situation change, parce qu’on peut la changer si on veut. On a trouvé des femmes terrées au fond de la forêt depuis des semaines avec leurs enfants ». Il poursuit, mais on entend les larmes remonter à fleur de voix. « On peut faire quelque chose pour elles. Notre gouvernement, en pesant sur les autorités de ce pays, qu’il assiste militairement et financièrement, peut très rapidement... En Yougoslavie, en Somalie, c’est un peu différent, c’est une situation qui nous échappe. Mais là on peut faire beaucoup. Nous-mêmes, et en entraînant aussi nos partenaires de la Communauté européenne et du monde occidental ».

Le 4 juillet 1994, le FPR gagne la guerre et met fin au génocide des Tutsi.

Interview de Jean Carbonare au Nouvel Observateur, 04 août 1994 :

« - Est-ce que vous pensez que l’on peut faire entièrement confiance au pouvoir mis en place après la victoire du FPR ?

- [...] L’année dernière, il y avait aussi des dérapages du côté du FPR. Mais la différence, c’est que dans le camp gouvernemental (le camp génocidaire, ndr), les exactions étaient systématiques, les populations étaient écrasées par le violence, en particulier les femmes ; le meurtre, le viol et le pillage se pratiquaient à tous les niveaux. Dans la zone du FPR, l’armée était bien tenue en main, les exactions, combattues et condamnées. Aujourd’hui, quand j’entends les nouveaux responsables s’engager officiellement à respecter les accords d’Arusha, et quand je vois parmi eux des hommes comme Nkubito et Bizimungu, je dis qu’il faut, avec toute la vigilance et les réserves d’usage, les soutenir, au lieu de leur intenter de systématiques procès d’intention. De toute façon, ils sont là. Alors autant les prendre au mot. [...] Mon optimisme se fonde surtout sur les conversations que j’ai eues avec les différents responsables. Ils me disaient que ce serait une erreur tragique de leur part s’ils utilisaient leur victoire pour confisquer le pouvoir au profit d’un groupe, et qu’ils étaient condamnés, au contraire, à installer le plus rapidement possible un gouvernement et une administration qui rassurent toute la population, [...] en jouant à fond la carte de la citoyenneté rwandaise, sans distinction d’ethnie ou de caste [...]. Mais le véritable espoir, c’est celui du développement, pour redonner au pays une dynamique qui puisse le reconstituer physiquement, et, dans une certaine mesure, mentalement : [...] l’engager à reconstruire quelque chose en commun [...] dans la perspective d’un projet de développement commun de la région des Grands Lacs. Quel grand rôle la France aurait pu jouer dans ce contexte si elle avait mis son influence et son poids dans la balance [...], au lieu de mener une politique exclusivement fondée sur la défense d’intérêts particuliers douteux, avec la complicité de dirigeants criminels. On ne dira jamais assez combien la tragédie rwandaise est l’aboutissement le plus extrême de trente années d’une politique de coopération franco-africaine profondément dévoyée (Jean Carbonare, Président de Survie, co-auteur du rapport de la Commission internationale d’enquête sur les droits de l’homme au Rwanda en 1993, Le Nouvel Observateur, 04/08/94). »

La Lettre du Continent, Antoine Glaser (« binôme » de Stephen Smith), 20 avril 1995 :

« En 1992, [Jean Carbonare] avait présidé la commission internationale d’enquête sur les massacres de l’ancien régime, puis, l’été dernier, il avait signé, dans le Nouvel Observateur, une prise de position très remarquée appelant à "faire confiance au FPR". »

Billets d’Afrique n° 23, juin 1995 :

Antoine Glaser, qui dirige la très informée Lettre du Continent (LC), distille une étonnante approche des problèmes du Rwanda et du Burundi. La page 8 de la Lettre du 20 avril est à cet égard édifiante. D’un côté Jean Carbonare, cet inlassable bâtisseur de paix depuis 40 ans (en France, en Algérie, au Sénégal, au Bénin,... ), celui grâce à qui ont été plantés plus de cent millions d’arbres sur le continent africain, celui qui a accepté bénévolement de quitter sa retraite pour initier au Rwanda des chantiers de reconstruction et de réconciliation (où travaillent côte à côte des veuves du génocide et des déplacés hutus), est présenté, via des citations déformées, comme le suppôt idéologique du FPR, un « conseiller spécial » nostalgique des méthodes « populaires » ...

Extraits de la « lettre ouverte à Monsieur Stephen Smith, journaliste à Libération » par Jean Carbonare en mars 1996 :

Monsieur Smith, vous n’êtes pas un journaliste honnête. Je viens de lire dans Libération votre numéro spécial sur le Rwanda, et vous ne serez pas étonné si je vous dis mon profond désaccord sur les formes et sur le fond de votre reportage. Nous nous sommes rencontrés lors de votre arrivée à Kigali, et j’avais immédiatement compris que vous étiez venu, non pas pour faire une évaluation de la situation actuelle, mais seulement pour régler des comptes avec les autorités tutsies, en réchauffant toutes les rumeurs, vraies ou fausses, qui circulent dans le pays.

Alors que tous les observateurs sérieux qui vivent sur place (et parmi eux de hauts fonctionnaires internationaux) reconnaissent que des progrès appréciables sont réalisés dans les domaines de la justice, des droits de l’homme, de la sécurité, des prisons, et que nous avons le devoir de soutenir et d’encourager ces progrès - malgré des dérapages qui n’impliquent pas la responsabilité des plus hautes autorités du pays -, vous venez, par vos écrits « orientés » et embrouillés, raviver toutes les peurs, toutes les haines, tous les antagonismes, toutes les violences potentielles.

Pour qui travaillez-vous, Monsieur Smith, et où voulez-vous en venir ? Grave question [...]

Tout d’abord, le titre choc : « Enquête sur la terreur tutsie », suivi d’un conditionnel : « Plus de 100.000 Hutus auraient été tués depuis avril 1994 », puis d’un présent : « Libération est en mesure d’avancer ». Avec la photo et sa légende : « Le 22 avril 1995, 2 000 "déplacés" hutus ont été tués par l’armée du FPR à Kibeho ».

Vous reprenez le thème de Kibeho à plusieurs reprises dans votre reportage sans éclairer le lecteur, et vous êtes malhonnête car vous [en] connaissez bien le contexte. [...] Vous connaissez aussi le rapport sobre et objectif de Médecins du monde, ainsi que les conclusions de la Commission internationale d’enquête demandée par le gouvernement rwandais.

Les responsabilités sont partagées entre l’APR, les miliciens... et certaines ONG qui, volontairement ou involontairement, ont créé une grave confusion parmi la population au moment des premiers départs en lui demandant de ne pas quitter les camps. Pourquoi prenez-vous un fragment d’une situation pour en faire une vérité « globale » ? [...] Pourquoi ne parlez-vous pas des témoins du génocide (hutus et tutsis confondus) qui disparaissent régulièrement dans les collines, et de ceux qui ont intérêt à ce que ces voix se taisent définitivement ? [...] Pourquoi ne dites-vous pas aussi que le pouvoir est largement partagé entre les deux ethnies ; le président de la République, le premier ministre, le ministre de l’Intérieur, le ministre des Affaires étrangères, et d’autres encore [sont hutus]... Les pouvoirs régionaux et locaux sont également bien ouverts à ces Hutus « terrorisés » dont vous parlez... Oui, pourquoi ? [...]

Il y aurait encore beaucoup à dire sur votre reportage à propos du « camp de Gabiro » : Vrai ? Faux ? Je pense que vous n’êtes pas sérieux et que vous ne respectez pas vos lecteurs en vous contentant d’un seul témoignage pour étayer votre démonstration. Je vis à Kigali depuis bientôt deux années et je peux vous dire qu’en parcourant le Rwanda aujourd’hui, vous rencontrerez "des deux côtés" nombre de témoins qui vous raconteront les événements les plus bouleversants avec une grande sincérité. Mais il faut être prudent quant aux chiffres et au contenu même des récits.

Un ami rwandais me disait récemment : « Tu peux parcourir notre pays aujourd’hui, tu ne pourrais pas trouver "un Rwandais normal". Chacun porte ses peurs, ses haines, ses souffrances profondes, et les victimes, comme les bourreaux, mettront des années, peut-être des générations, à guérir ». [...]

Aujourd’hui, des Rwandais lucides et courageux pensent qu’ils n’ont qu’un seul chemin à suivre pour s’en sortir : c’est oublier et combattre tout ce qui sépare [...] et retrouver un projet commun ouvert à tous les enfants de ce pays : « Ni Hutus, ni Tutsis, tous Rwandais. » Votre papier est malfaisant parce qu’il exacerbe les différences, ramenant sans cesse Hutus et Tutsis les uns en face des autres. [...]

Je vous ai proposé d’aller visiter des chantiers et des lieux où des représentants des deux groupes réapprennent à travailler et à vivre ensemble. Des dizaines de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, d’assassins, de rescapés... reconstruisent, se rencontrent, recommencent à s’écouter, à se respecter. [...] Kibongo, Gitarama, Runda, la faculté de théologie de Butare, etc. sont des lieux où très lentement, très difficilement, la vie, l’espoir commencent à renaître. Je vous ai aussi suggéré d’aller un dimanche après-midi au grand stade de Nyamirambo à Kigali, assister à un match de football. Vous auriez pu y voir des équipes « mixtes », soutenues par un public « mixte », et des supporters enthousiastes fêtant fraternellement la victoire de leur équipe.

Certains dimanches, on peut y rencontrer le général Kagame, qui vient très simplement avec le premier ministre (un Hutu « terrorisé »), et qui devise fraternellement avec lui durant la partie. Ces deux responsables du pays sont respectueusement salués par le public à leur arrivée et au moment de leur départ du stade. Pourquoi, Monsieur Smith, n’avez-vous pas voulu rencontrer ces signes, ô combien fragiles mais tellement porteurs d’espoir ? Ils n’entraient probablement pas dans votre schéma ! [...]

Reste un dernier point personnel, puisque vous mettez personnellement en cause dans votre reportage, et qui touche mes activités actuelles au Rwanda ainsi que ma position de président d’honneur du mouvement Survie. Au cours de notre entretien, je vous avais précisé :

- que je n’étais pas conseiller du président de la République mais simplement chargé de mission dans les domaines de la reconstruction et de la relance de l’agriculture avec la jeunesse et autres activités de développement. Les Rwandais [sont] assez grands et n’[ont] pas besoin de conseils.

- qu’en temps que président d’honneur du mouvement Survie, je ne voyais pas d’incompatibilité entre cette responsabilité et mes activités au Rwanda. Les membres de Survie jugeront.

[...] Vous écrivez que j’ai "appelé à faire confiance au FPR", en déformant mes paroles et en escamotant l’essentiel de ma déclaration, écrite dans Le Nouvel Observateur : « Faire confiance au nouveau pouvoir à Kigali, jusqu’à preuve du contraire » [...] Aujourd’hui, je maintiens ces déclarations mais vous n’êtes pas obligés de partager mes vues. [...]

Je regrette qu’aujourd’hui vous participiez à une campagne visant à disqualifier les autorités de Kigali qui, je le pense de toutes mes forces, font ce qu’elles peuvent avec les moyens mis à leur disposition. Malgré cette campagne qui voudrait « enfermer le malheur » dans le Rwanda, des signes très fragiles mais visibles commencent à apparaître sur le terrain : ils confortent mon optimisme et ma confiance quant à l’avenir de ce pays. [...]

Kigali, 1er mars 1996.

Jean Carbonare

Libération, La mission sur le Rwanda priée d’être transparente. Un collectif réclame la publication des auditions à huis clos, par Stephen Smith, mardi 13 octobre 1998 :

« Depuis l’appel du collectif, en mars, revendiquant une enquête parlementaire sur les responsabilités françaises au Rwanda, l’ONG Survie s’est ajoutée aux signataires (associations pour la défense des droits de l’homme, organisations humanitaires et personnalités du monde académique). Cette adhésion a suscité des débats, Survie étant un lobby partisan et son président d’honneur, Jean Carbonare, conseiller à la présidence rwandaise. »

Billets d’Afrique n°64, novembre 1998 :

Ceux qui préfèrent la prolongation de l’amnésie des crimes coloniaux et néocoloniaux savent que le rapport final [ de la Mission d’Information Parlementaire sur le Rwanda ]sera attendu sur un certain nombre de questions précises. Faute de pouvoir y répondre, on aimerait disqualifier ceux qui les poseront. C’est dans ce contexte que Stephen Smith nous a attaqués frontalement dans Libération (13/10/1998) : « Survie étant un lobby partisan et son président d’honneur, Jean Carbonare, conseiller à la présidence rwandaise ». Puisqu’il y a “démonstration” en forme de juxtaposition (!), commençons par préciser que notre ancien président Jean Carbonare (devenu président d’honneur) a effectué bénévolement une série de missions au Rwanda après le génocide pour y organiser des chantiers de reconstruction, cofinancés par les agences des Nations unies. Il s’est concentré sur le logement, dont la pénurie est, on le sait, une source majeure de conflits. Sur les chantiers qu’il a initiés travaillaient côte à côte des veuves rescapées du génocide et des personnes qui y ont “assisté”. Ce genre de parti pris l’honore, et nous honore. Pour que cette action soit autre chose qu’une micro-réalisation, il a forcément rencontré les pouvoirs publics. En ce sens, il les a « conseillés ». Mais imagine-t-on ce septuagénaire, qui a voué sa vie au développement des plus pauvres à travers l’Afrique, se livrer à quoi que ce soit de déshonorant ? Pour Stephen Smith, le seul fait d’avoir tenté ou fait quelque chose dans le Rwanda post-Habyarimana vous classe parmi les suspects.

Quant à Survie, ce sont quatre cents citoyens qui, depuis 15 ans, militent publiquement pour des objectifs publics : que l’aide au développement serve réellement à lutter contre la misère ; que soit mis un terme aux dérives criminelles de la politique franco-africaine ; que soient prévenus les dangers de banalisation du génocide. Cette action est portée pour l’essentiel par des bénévoles, avec l’argent de cotisants. L’ensemble couvre une large palette d’opinions. Oh le vilain lobby !

Mais ce que nous révélons dérange, justement parce que nos propos ne peuvent être réduits à un clivage partisan : dans tous les partis républicains nous avons rencontré des hommes et des femmes qui ne peuvent plus supporter ce qu’on fait en leur nom ; et d’autres qui profitent du système. Dernier point : Survie croit que le politique est plus que jamais nécessaire. Nous prenons le risque de nous prononcer en ce domaine, y compris dans des régions ou des domaines troublés. Un risque que beaucoup nous abandonnent volontiers... En contrepoint, nous n’avons jamais refusé à personne de nous montrer que nous nous étions trompés - puisque notre perspective politique est celle de la capillarisation des contre-pouvoirs.

Stephen Smith, Le monde du 18 mars 2004, extrait :

« [Paul Quilès] s’est indigné des "affirmations sans preuve" de l’association Survie, qui reproche aux députés d’avoir pratiqué "l’autocensure" et "abdiqué devant la raison d’Etat". Présidée, en 1994, par Jean Carbonare, un Français qui était alors conseiller de Paul Kagamé, Survie, aujourd’hui dirigée par François-Xavier Verschave, a initié, avec d’autres ONG, dont la Cimade, une "commission d’enquête citoyenne" qui entend examiner, du 22 au 26 mars, "l’ensemble des éléments à sa disposition faisant peser sur la France le soupçon d’une complicité multiforme avec l’un des plus graves crimes du XXe siècle". »

Extrait du communiqué de Survie du 18 mars 2004 :

« En quelques mots, qui se voudraient destructeurs, Le Monde dénature l’itinéraire de l’ancien président de Survie Jean Carbonare. Celui-ci, condamné à mort par les Allemands, a passé plus de trois décennies à lutter sur le terrain pour le développement des populations les plus démunies, en Algérie et au Sénégal. Ayant eu connaissance des prémisses du génocide dans le cadre d’une mission d’enquête internationale d’organisations de droits de l’Homme au Rwanda, il a en quelque sorte prédit dès 1993, en direct sur France 2, ce qui allait arriver un an plus tard. Après le génocide, il a proposé à ce pays son expérience dans la reconstruction et le développement rural. Devenu pour environ deux ans consultant sur ces sujets auprès du Président rwandais Pasteur Bizimungu (et non Paul Kagamé comme l’indique Le Monde dans son édition du 18 mars 2004), Jean Carbonare a été remplacé à son poste de président de Survie à l’Assemblée Générale suivante, en 1995, par François-Xavier Verschave. Il est devenu président d’honneur de notre association. »

Notes (1) Jean-Pierre Chrétien, historien, directeur de recherches au CNRS, s’est consacré à l’étude de la région des Grands Lacs depuis 30 ans. Lors d’une interview à Libération le 31 janvier 2004, les journalistes lui demandent si on peut le présenter comme un africaniste. Il répond :

« Non, justement pas. Je suis un historien qui travaille sur les sociétés africaines. Africaniste renvoie à une vision particulière de l’Afrique, essentiellement celle de l’ethnologie. Le mot africaniste implique l’idée d’un autre monde, longtemps considéré comme inaccessible, exotique. C’est l’image de l’Afrique traditionnelle, comme si le traditionnel donnait une réponse en soi. On décrit, on classe, on fixe une sorte de photographie de l’Afrique, en fait une photographie de la fin du XIXe. Comme s’il avait fallu attendre la conquête européenne pour que le film commence. Cette vision implique que tout changement vient de l’extérieur. Nous, historiens, insistons au contraire sur la banalité des situations africaines.

Vous avez l’impression qu’en France on reste marqué par une tradition africaniste ?

Quand on doit expliquer des situations, on cherche l’expertise ethnologique : qu’est-ce qui se passe en Sierra Leone, au Soudan, quelles populations, quelles traditions ? Je pense à la région des Grands Lacs. Qu’est-ce qu’être hutu et tutsi au XIXe siècle, à la fin de la colonisation ou aujourd’hui ? Il est évident que la conception que l’on se fait de ces collectivités n’est pas la même, elle a bougé. On n’a rien dit si on dit : « C’est un héritage du passé. » C’est une vision qui refuse aux sociétés africaines d’être actrices de leur propre destin, de leur propre histoire. »

(2) Un « arrêt sur images » est revenu en 1998 sur l’intervention au JT de Jean Carbonare. En toile de fond, la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda, dont on ne sait pas encore si elle va secouer ou non le cocotier de la Vème république. Philippe Lançon écrit un article dans la rubrique « Télévision » de Libé (19 mai 1998, « Après coup. Le mépris. »). Extraits. « Qui s’en souvient ? Le 28 janvier 1993, un membre de la Fédération internationale des droits de l’homme, Jean Carbonare, est l’invité du journal de Bruno Masure, à 20 heures sur France 2. Arrêt sur images, consacré dimanche au Rwanda dans les médias, rediffuse cet entretien oublié. (…) Tout de même, Daniel Schneidermann, animateur d’Arrêt sur images, s’étonne de tant d’indifférence. "Mais cela, s’énerve Hubert Védrine, son invité, tout le monde le sait à l’époque..." En 1993, il était secrétaire général du président Mitterrand. "Tout le monde sait quoi ?" lui demande Schneidermann. Védrine : "Que le problème de la cohabitation entre Hutus et Tutsis n’est pas réglé..." "Le problème de la cohabitation" : Védrine est un diplomate pur-sang. Il faut admirer ses euphémismes, tangentes verbales à une tartuferie un brin suffisante qui, tout de même, finit par se dévoiler : "Ce pseudo-avertissement sur le génocide, c’est une présentation comme ça pour ameuter le chaland", ajoute-t-il sèchement à propos des images de Carbonare. Le mépris est un assez bon conseiller diplomatique. »

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