La France en Afrique

Le temps béni des colonies

26 juin 1889, fondation de Bangui – et de la colonie française

Au centre de l’Afrique


Le temps béni des colonies


Plus d’un siècle de cochonneries. Les jolies colonies de la France en Afrique n’étaient pas toujours des jardins de roses. Particulièrement dans le territoire de l’Afrique équatoriale française, la barbarie sanglante telle qu’elle avait libre cours dans le Congo voisin du roi des belges Léopold II. Joseph Conrad en témoignait dans Au cœur des ténèbres. André Gide et Albert Londres découvriront à leur tour la cruauté de l’administration coloniale, pas si débonnaire que le prétendaient les hommes de la IIIème République. De l’empire à l’indépendance, De Gaulle aura tracé la voie pour que le crime continue. Et il continue.





26 juin 1889, fondation de Bangui – et de la colonie française qui sera stabilisée, en août 1894, par la fixation de la frontière avec le Congo de Léopold, et en 1899, avec les Anglais au Soudan.


Dès 1879, Rabah s’était désolidarisé du sultan Suleyman, successeur de son père arrêté par les Anglais au Caire. Suleyman acceptait de se soumettre. Rabah, non.

En 1882, Rabah installait sa capitale, aux sources du Gribingui.

En 1890, il étend son influence en faisant déposer un sultan au bénéfice de son neveu, Mohammed el Senoussi. Les « sénoussites » donneront longtemps du fil à retordre aux missions françaises qui peinaient à installer des postes dans ce quasiment inaccessible « centre de l’Afrique » qu’on appellera l’Oubangui-Chari.

Il faudra envoyer pas moins de deux « missions », ainsi qu’on désignait pudiquement les colonnes militaires, convergeant simultanément d’Alger et de Saint-Louis du Sénégal, pour renforcer celle déjà installée à Bangui, et enfin vaincre Rabah, le 22 avril 1900. Son empire ne lui survivra pas. Ce sera le véritable début de la colonisation française dans cette partie du monde.


Dès 1902, éclatent les premières insurrections contre la taxe de portage : les « indigènes » semblaient mal accepter qu’on les réquisitionne comme des animaux au bon vouloir des administrateurs, pour leur servir, entre autre, de chaise à porteur – ou pour des tâches bien plus rudes auxquelles on ne survivait pas toujours.


À la même époque le nouvel empire de l’Afrique équatoriale française qui s’étendait du Gabon au Tchad se confrontait toujours à l’opposition soudanaise d’El-Sénoussi, qui en 1910 faisait la reconquête d’une ville.

En 1911, El-Senoussi est victime d’une exécution sommaire, par un lieutenant Gründfelder qui était parvenu à procéder à son « arrestation ».

En rapport éventuel avec la consonance germanique du nom de l’assassin d’El-Sénoussi, quelques mois plus tard l’ouest du territoire de l’actuelle République centrafricaine est amicalement concédé à l’Allemagne pour former le Neu Kameroun. Geste amical qui ne semble pas avoir empêché la guerre de 14, dès le début de laquelle la France reprendra son « cadeau ».


En 1925 est à signaler l’arrivée d’un témoin non négligeable, celui qu’on appellera dans la foulée le « contemporain capital », André Gide. Il restera plus d’un an à sillonner la région, entre Bangui et N’djamena-Fort Lamy, sur les territoire du Tchad et de l’actuelle Centrafrique. L’expérience directe de l’escroquerie coloniale bouleversera le fondateur de la Nrf : « Désormais une immense plainte m’habite; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. À présent je sais : je dois parler. »

Il n’est pas abusif de dater de ce jour l’apparition d’une critique structurée du colonialisme. La dénonciation de ce scandale par Gide fera plus que du bruit. En novembre 1927, elle provoquera un débat à la Chambre des députés – après la parution de son premier livre sur le sujet, Voyage au Congo. Puis Retour du Tchad, en 1928. Livre que Philippe Soupault saluait ainsi : « Il faut donc que ce livre soit lu et médité par ceux qui estiment que la liberté n’est pas un mot et qui, en leur âme et conscience, refusent de se désintéresser de ce qui est humain. »

De ce voyage au centre de l’Afrique date la conversion de Gide à la passion politique qui, les années suivantes, le jettera dans les bras du Parti communiste jusqu’à son autre « Retour », d’Urss cette fois, qui provoquera à l’inverse son désengagement politique. Désengagement qui le conduira à la résignation totale, sous l’Occupation, quand le « contemporain capital » théorisera qu’il suffisait de ne pas se mouvoir au milieu de sa cage pour n’en point sentir les barreaux…

Il semble que cette dernière pensée ait été bien comprise de la conscience d’une grande part de la gauche française qui laisse encore aujourd’hui le monopole de la critique anti-coloniale à une poignée de citoyens pour la plupart groupés autour de l’association Survie – pas bien nombreux. Quatre-vingt ans après le voyage de Gide, si Claude Yabanda – longtemps militant parmi les Verts parisiens, faut-il le souligner – n’y avait été arrêté [le 29 avril 2006, libéré en octobre suivant] entendrait-on parler du Centrafrique ? Même à Survie, on oublie ce « petit » pays coincé entre le Tchad et le Cameroun.

Mais qu’avait vu Gide ? Entre autres, « l’inquiétante mortalité parmi les indigènes réquisitionnés pour le chemin de fer de Brazzaville à Pointe-Noire ». Il croyait néanmoins pouvoir se féliciter, en annexe de son livre, de l’envoi par le ministre des colonies d’une commission d’enquête, témoignant « d’un zèle humanitaire efficace qui ne se payait pas de mots ».

En 1929, c’est au tour d’Albert Londres, lui aussi au sommet de sa gloire, de dénoncer, dans Terre d’ébène, ce qui ne s’appelait pas encore Françafrique. Parti pour un séjour de quatre mois sur les traces de Gide, il était justement là lorsqu’arrive la dite « commission d’enquête » envoyée par le ministère :

« Vous veniez sur la foi des méchants qui prétendaient que les nègres mouraient sur les chantiers des « Batignolles » ? On allait vous montrer comment on les traitait. Le jour où vous débarquiez à Pointe-Noire, des détachements modèles se formaient à Brazzaville. En même temps, les chefs de chantier du Mayombe cachaient les malingres dans la forêt [...]. Chacun fut revêtu d’un costume kaki que, depuis huit jours, on confectionnait en hâte. On leur donna une couverture d’un kilo cinq cents grammes, une musette garnie d’une assiette, d’une cuiller, d’un paquet de thé ! Puis un savon et une serviette. [...] »

Plus sérieusement, le fameux journaliste constatait que la construction de ce chemin de fer, confié à « Batignolles », une entreprise de BTP encore fameuse de nos jours [SPIE-Batignolles], aurait « coûté un homme par traverse » « D’Ouesso, cent soixante quatorze hommes furent mis en route. Quatre-vingt arrivèrent à Brazzaville, soixante-neuf sur le chantier. Trois mois après, il en restait trente-six. »

Il estimait qu’« entre octobre 1926 et décembre 1927, trente mille Noirs avaient traversé Brazzaville “pour la machine” et que l’on n’en rencontrait que mille sept cents entre le fleuve et l’océan ! » Un chantre moderne du « temps béni des colonies », Gilbert Comte, estimait prudemment à dix-huit mille, les morts de ce chantier.

Mais Albert Londres avait aussi était terrifié par les conditions de travail des exploitations forestières – en particulier du caoutchouc, « qui fit périr près de la moitié de la population, entre 1890 et 1940 », rappelle Francis Laloupo.


Il y a quatre-vingt ans, le grand bruit de la voix du « contemporain capital », renforcée de celui du non moins fameux prince du journalisme, n’empêchera certainement pas que « le crime continue ».

En 1928, Karinou, qui avait déclenché un soulèvement général contre le régime colonial, était massacré et, en 1929, c’était le tour d’un leader historique de la résistance, Bérandjoko, combattant la colonisation depuis 1906.

La guerre de Kongo-Wara qui avait soulevé les espoirs du peuple durera jusqu’en 1932, mais André Gide comme Albert Londres avaient changé de préoccupation.


En 40, c’est cette même Afrique équatoriale française où Félix Eboué, le gouverneur du Tchad – noir de Guyane –, offrira sa première base à la France libre.

En janvier 1944, avant d’achever l’entreprise de « libération », à l’heure où tous les territoires d’Outre-mer – à l’exception « momentanée » de l’Indochine – avaient suivi l’exemple de ce morceau d’Afrique, de Gaulle reviendra, à Brazzaville, pour participer à une « conférence sur l’avenir de l’empire », où il semblera promettre la fin du scandale dénoncé par Gide et Albert Londres.

Quelques temps plus tôt, en 1941, Churchill et Roosevelt avaient promulgué la Charte de l’Atlantique, garantissant à tous les peuples coloniaux qu’ils seraient libres de choisir leur forme de gouvernement – dès que le conflit mondial serait réglé. C’est dans ce contexte, avant que la guerre ne finisse, que De Gaulle trouvait utile de préciser la position de la France. Et de formuler au passage le programme du néo-colonialisme. Tout en finesse.

Si la France se résignait, après un demi-siècle de colonisation sauvage, à envisager « libéralement » les « temps nouveaux », ce n’était pas à cause de la Charte de l’Atlantique, Bien sûr, mais en raison de son « génie immortel » capable d’élever, « par degrés », « les hommes vers les sommets de dignité et de fraternité où, quelque jour, tous pourront s’unir »

Le chef de la France libre ne pouvait, au passage, que rendre hommage à ces « terres d’outre-mer » où, « dans l’extrémité » d’une « défaite provisoire », il avait trouvé une « base de départ » pour la libération de la France. Rappelons que c’est effectivement au Tchad que s’était constituée la fameuse division Leclerc qui devait entrer dans Paris huit mois plus tard.

Aussi « libérale » que soit l’intention apparente du discours, le fondateur de la nouvelle France appelait en fait à l’institution d’une « Communauté », censée établir « un lien définitif » entre « la Métropole et l’Empire ».

Mais, sensible à l’esprit du temps, l’esprit de la Résistance au nom de laquelle il pouvait prétendre représenter la France de l’après-guerre, il avouait devoir céder à la « volonté ardente et pratique de renouveau ».

« Il n’y aurait aucun progrès qui soit un progrès », disait-il, « si les hommes, sur leur terre natale, n’en profitaient pas moralement et matériellement, s’ils ne pouvaient s’élever peu a peu jusqu’au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires ». C’était à « la France de faire en sorte qu’il en soit ainsi ».

Le cynisme de tels propos – leur racisme implicite –, est, rétrospectivement, trop lourd à soupeser. Jusqu’à aujourd’hui, la France dont parlait de Gaulle aura « fait en sorte » que tous les meilleurs gouvernants africains soient systématiquement éliminés s’ils ne se soumettaient au diktat néocolonial, travaillant méthodiquement à « élever » et – soutenir – le plus souvent des brutes.

Loin d’offrir une quelconque autodétermination des peuples colonisés, le père de la Vème République appelait à des « réformes impériales de structure » que « la nation française » déciderait « dans sa souveraineté », comme bon lui semblerait.

N’hésitant pas à « entamer l’avenir », le Général fixait son objet à la conférence : « Vous étudierez ici, pour les soumettre au Gouvernement, quelles conditions morales, sociales, politiques, économiques et autres vous paraissent pouvoir être progressivement appliquées dans chacun de nos territoires ». Et l’objectif à atteindre : que ces « territoires », « s’intègrent dans la communauté française avec leur personnalité, leurs intérêts, leurs aspirations, leur avenir ».


Dès 1946, Barthélémy Boganda était élu député de l’Oubangui-Chari, ainsi que s’appelait encore ce qui deviendra la République centrafricaine.

Constamment réélu en dépit d’une farouche opposition du parti colonial, en 1952 Boganda remporte tous les sièges de l’Oubangui-Chari, avec le Mouvement pour l’Evolution Sociale des Peuples d’Afrique Noire qu’il a fondé en 1949.


En 1958, Barthélémy Boganda s’oppose au projet néo-colonial d’émiettement de « l’empire » en de petits pays destinés à rester dans l’orbite de la « métropole ». Il recommande la création des États-Unis d’Afrique Latine, une République indépendante composée des pays de l’Afrique Equatoriale Française.

Président de la république centrafricaine, avec Abel Goumba comme Premier ministre, Barthélémy Boganda mourra dans un très opportun accident d’avion, en mars 1959, dès avant la proclamation de l’indépendance.

Son successeur naturel, Abel Goumba, sera vaincu aux élections par David Dacko, le candidat du parti français, qui, en décembre 1960, n’hésitera pas à mettre Goumba en prison – et à dissoudre le Mesan, le parti de Boganda.

En 1963, Dacko réinstituera un parti du même nom, unique et obligatoire – tous les citoyens devant y « adhérer »…

En 64, fort de ces méthodes « démocratiques », Dacko est « réélu » avec 99,99% des voix.

Ces performances ne devaient pas suffire au parti néo-colonial qui semble avoir craint alors l’ouverture vis-à-vis de la Chine maoïste tentée par Dacko. En 1966, pour éviter que la République Centrafricaine ne tombe « aux mains des rouges », un sous-officier de l’armée coloniale, ancien de la guerre d’Indochine, Jean-Bedel Bokassa, sera promu à la tête du nouvel État – dont il dissout aussitôt la Constitution, conservant toutefois le régime de parti unique instauré par Dacko. L’ambassade chinoise est fermée dans le même mouvement, Bokassa renonçant aux avantageux contrats d’assistance que son prédécesseur avait eu l’audace de conclure avec Mao.


En 1979, après s’être proclamé empereur à l’image de Napoléon, sa majesté Bokassa 1er était déposée par Giscard. En août, alors que l’intervention militaire est déjà décidée, le président français consulte son homologue sénégalais, Léopold Sedar Senghor, encore président du Sénégal mais préférant déjà le séjour dans sa maison de Normandie. Qui mettre à la place de Bokassa ? L’histoire mentionne un conseiller aux affaires africaines, probablement René Journiac, manager de l’Afrique en général et du Centrafrique en particulier, celui qu’on pouvait appeler « le Foccart de Giscard », qui aurait déconseillé le choix de Dacko.

Les deux présidents en décideront autrement. Ce serait Dacko. Cette décision sera tranchée comme un détail de dernière minute, alors que le fameux 11e régiment de parachutiste d’infanterie de Marine était déjà « pré-positionné » à N’djamena, prêt à intervenir. Quant à David Dacko, il était simplement désigné président contre son gré, tremblant de peur à l’idée que le coup ne marche pas, craignant d’avance la vengeance de Bokassa. Entre deux paras, on dit qu’il n’écoutait même plus les recommandations que Journiac lui assenait dans l’hélicoptère qui le portait au pouvoir – permettant au passage de rétablir la République.

Giscard parti – Mitterrand et Guy Penne ayant remplacé le tandem Giscard-Journiac, pour gouverner l’Afrique à la manière instituée par De Gaulle-Foccart –, Paris changeait à nouveau de cheval et appuyait le coup d’État du général Kolingba, en septembre 1981.

Aux côtés de Kolingba, c’est un colonel de la DGSE, Jean-Claude Mantion, qui exercera la réalité du pouvoir pendant presque treize ans. On doit à celui-ci, en particulier, la réorganisation de l’armée sur le principe ethniste, ses cadres provenant tous de « l’ethnie présidentielle ».

On fera de même au Tchad, au Togo, au Gabon, au Cameroun, en dépit de l’absurdité de ce principe qui est une promesse de guerre civile dès qu’intervient un changement à la tête de l’État… Ainsi que le Centrafrique l’aura vérifié plus souvent qu’à son tour, dans la valse des dictateurs-pions installés par « la Métropole ».

Dans la foulée de la « démocratisation » imposée par Mitterrand à son discours de La Baule, en 1990, Kolingba sera finalement écarté, au profit d’un autre candidat de la Françafrique, Ange-Félix Patassé, qui avait antérieurement servi Bokassa.

En 1996, l’armée française doit faire intervenir 1400 hommes pour maintenir le pouvoir ethniste de Patassé. L’année suivante, il faudra appeler en renfort quasiment toute la Françafrique , en mobilisant rien de moins que six pays – le Burkina Faso, le Tchad, le Gabon, le Mali, le Sénégal et le Togo – pour sauver à nouveau Patassé.

En mai 2001, à l’occasion d’une première tentative de coup d’État, la répression ethniste – contre les Yakomas, ethnie d’origine de Kolingba –, atteindra des sommets. Celle-ci sera encadrée par le responsable de la sécurité « anti-terroriste » de Patassé, l’officier français Paul Barril – un « spécialiste », déjà largement compromis au Rwanda. Avec l’aide d’Abdoulaye Miskine, Barril bénéficiera alors du renfort de la françafricaine armée libyenne, ainsi que du milliardaire mobutiste Jean-Pierre Bemba et de ses milices sans foi ni loi.

En 2003, le vent tournait à nouveau, et le général Bozizé était intronisé, encore une fois avec l’aide de l’armée française – et l’appui du dictateur françafricain tchadien Idriss Déby. Patassé ne partira pas bien loin, au Togo. Dès 2004, l’adjoint de Barril – et l’homme de main de Patassé –, Abdoulaye Miskine, organisait l’instabilité dans le nord du pays – à la frontière tchadienne…

Est-ce que ça va durer longtemps, cette farce ?


MS

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