Synarchie

Le secret des services

Où l’on apprend plein de choses rigolotes – ou terrifiantes – sur l’histoire des services secrets, en regardant de près une « histoire officieuse », œuvre d’un auteur qui se qualifie lui-même de « bon vecteur » pour les dits « services » lorsque ceux-ci ont quelque chose à faire savoir – ou à cacher. Peu de « révélations », mais un tableau d’ensemble de ces institutions qui travaillent obstinément à faire qu’on ne comprenne pas bien à quoi elles servent.

Où il est permis de comprendre, par exemple, que la « guerre des polices » est une fumisterie.

Où, au contraire, on entend parler, pour la première fois depuis longtemps, du 2bis avenue de Tourville, siège historique de la « sécurité militaire », aujourd’hui point de coordination du renseignement occidental.

Perdue parmi des centaines de pages, une perle, petite phrase chargée de sens : « les mécanismes économiques qualifiés de libéraux ne peuvent fonctionner au seul profit des grands groupes capitalistiques que sous le couvert d’un ordre policier de plus en plus pesant, impliquant un lourd flicage des esprits, c’est-à-dire une investigation secrète des idées ».

À méditer à l’heure où la réforme du renseignement, principale entreprise du nouvel État policier, est supposée parvenir à son terme.

NDR : article publié sur medialternative

[On trouvera mention ici incidemment de la DCRI, Direction centrale du renseignement intérieur, la nouvelle police politique instituée par Nicolas Sarkozy – et installée sur les terres de son ami Patrick Balkany, à Levallois-Perret.

C’est que ce texte aura été composé avant l’élection présidentielle – et avant l’institution de ce nouvel organisme, dont on peut dire aujourd’hui qu’on n’a pas encore pris toute la mesure, tant l’extension que peut prendre aujourd’hui la police politique est spectaculaire. Notons toutefois que si la DCRI a réuni en son sein les Renseignements généraux et la DST, cette fusion a laissée intact le fameux service des Renseignements généraux de la Préfecture de Police parisienne, le RGPP, où la France se gouverne depuis des lustres. La refonte engagée par l’hyper-président n’en est pas moins significative. Il faut relever dans ce chapitre la création du poste de coordonateur national des services de renseignements, confiée à Bernard Bajolet, ex-ambassadeur à Alger et à Damas – entre autres choses.

Installé au 14, rue de l’Élysée, sous la main du Président – tel, jadis, Jacques Foccart… –, celui-ci a sous sa coupe l’ensemble des services, mettant définitivement un terme aux légendes de « guerres des services » que Madelin tentait d’accréditer dans le livre commenté ici. Plus significativement encore, l’institution de ce poste de « coordonateur » fait passer de la tutelle de Matignon à celle de l’Élysée le contrôle de la police secrète. Rappelons que jusque-là les « services » étaient contrôlés par le SGDN – Secrétariat général de la défense nationale –, un organisme dépendant du Premier ministre, ce dernier ayant à théoriquement répondre devant le Parlement. C’était du temps où l’on se souciait encore d’apparences démocratiques…]

Pour se distraire, pendant la fièvre électorale qui devait conduire Nicolas Sarkozy à l’Élysée, on pouvait trouver, en passant par une librairie de gare, Dans le secret des services, un livre de Philippe Madelin, achevé d’imprimer en mars 2007, chez Denoël. Plus de quatre cents pages.

Jouant cartes sur table, l’auteur se revendique bien informé. « Journaliste à TF1, je suis considéré comme un bon véhicule d’idées », dit-il, se souvenant des temps de la « cellule de l’Elysée » mitterrandienne, où s’est formé le système qui sévit encore aujourd’hui. « Nous, les journalistes porte-voix », dit-il aussi – pour décrire comment il entend son métier. « Bien informé », il semble.

On apprend au passage, entre autres choses, du vocabulaire : ce qui compte, le renseignement « humain », on l’appelle « humint », « dans le jargon ». Dire « humain » comme tout le monde leur arracherait la gueule, à ces gens si habitués à ne pas l’être…

« Totalement sous-estimés », selon Madelin, les dangers modernes, apparus le 11 septembre.

Pourtant, dans le monde entier, « les Services » ont « des moyens d’écoutes d’une puissance stupéfiante », reconnaît l’auteur. Mais leurs analyses seraient « défaillantes ».

Et des agents, il y en a partout, « sur tous les fronts ».

Cela ne manquerait ni de moyens techniques, ni de moyens « humains » – humint.

Mais, « ces fonctionnaires sont-ils armés contre les nouvelles menaces, tout en s’imposant l’application des principes fondamentaux de la démocratie ? », se demande significativement l’auteur. S’il semble poser la question, il y répond en fait d’emblée, dès les premiers mots du livre, dans le titre de son avant-propos : « le désert du renseignement français »…

*

Comprendra-t-on quelque chose à ce livre, si l’on n’en donne pas d’emblée la clef ?

Philippe Madelin se propose de faire valoir que les « services » sont bien peu de choses. Comme la totalité de la littérature que ces « services » inspirent à leur sujet, il s’agit toujours d’exposer les limites médiocres de leurs entreprises, terriblement affaiblies par la redoutable « guerre des polices », perpétuellement entravées, jamais vraiment soutenues par aucun des gouvernements successifs, sous aucun régime...

Ainsi commence-t-il : « Depuis toujours l’armée française a entretenu une profonde répugnance pour le renseignement. » « La culture stratégique privilégiait les aspects opérationnels au détriment du renseignement ». « Malgré son évidente utilité, l’espionnage est peu ou point pratiqué depuis longtemps déjà. »

Depuis le Père Joseph, jusqu’aux fameux lieutenants de police des derniers temps de l’Ancien régime qui savaient tout sur tous, plusieurs sont en droit de se retourner dans leurs tombes. Le Secret du Roi – sous Louis XV – aura vu Gilles Perrault lui consacrer trois tomes vertigineux, mais non, notre auteur n’aura rien noté jusqu’à Fouché – sous Napoléon. En ces lointains débuts de XIXe siècle, on doit à Fouché, entre autres choses, l’instauration du « BQ », le « bulletin quotidien », synthèse des renseignements recueillis par la police politique, que ses lointains successeurs au ministère de l’Intérieur, trouvent aujourd’hui encore, chaque matin sur leur bureau, œuvre des Renseignements Généraux, eux-mêmes lointains successeurs de la « Sécurité d’Etat » napoléonienne. Le BQ ? Depuis deux bons siècles, certainement le plus ancien quotidien français. Diffusion ? Un exemplaire…

Mais non, cela n’aurait pas pris : « après la chute du Premier empire, les rois abandonnent le renseignement ». Un service à « petite échelle » est néanmoins « recréé » en 1846.

On voudrait relire les mémoires de Vidocq. Et celles de ces divers Préfets qui racontent comment ils entretenaient, à toutes époques, des myriades d’indicateurs… Puis se repasser les Enfants du paradis. Revoir le Paris plein à craquer de « mouchards » de l’époque. L’image du flic traversant tous les régimes était dans la littérature du XIXème bien avant de se vérifier à grande échelle dans l’expérience fameuse de la Préfecture de Police parisienne en 1944. Et depuis bien avant Fouché, aucune génération n’aura fait l’expérience d’une vie sans police politique.

Mais ce qu’offre notre auteur ne prétend pas à beaucoup plus qu’un très rapide survol de ces époques reculées. C’est en réaction à des attentats contre Napoléon III, que sera instituée la « police des chemins de fers », qui se développera sous le deuxième empire en même temps que le réseau des gares, « véritable service de renseignement ». « Dans ce temps-là, déjà, les terroristes rendaient de fiers services à l’ordre policier », dit Madelin, quelqu’un qui sait de quoi il parle.

1893. Un autre attentat, celui d’Auguste Vaillant, à l’Assemblée, « met un terme aux velléités » qu’il y aurait eu de dissoudre la dite « police des chemins de fer ». Ses pouvoirs seront, au contraire, étendus.

La Troisième république voit surtout la création de la « Sûreté ». À Paris, celle-ci comportait « trois brigades de recherche, comptant chacune une centaine d’hommes ». « L’une d’elles à pour mission de surveiller les mouvements ouvriers et l’extrême-gauche. Dotés de gros moyens financiers, ces hommes dénommés par l’administration “agents secrets” manipulent des dizaines d’informateurs. » On est en 1900.

Il aura fallu « le désastre de la guerre de 1870, pour que soit institué, le 8 juin 1871 [en fait sur les décombres de la Commune] un bureau de reconnaissance et de statistique militaire ». « Le renseignement militaire ne brille guère par sa qualité », insiste notre auteur. « L’organe reste pour le moins modeste ».

«  Le renseignement n’a alors [fin XIXe] pratiquement pas d’existence en France. » « Cette situation découle d’un total désintérêt des gouvernements successifs ».

Hormis le renseignement « intérieur », la « police des chemins de fer » et la « Sûreté » ici évoquée – considérée généralement plutôt comme la première police moderne –, on croyait se souvenir de la complexe alliance russe, patiemment élaborée dans l’ombre, véritable diplomatie militaire. On assistera alors à une prise de contrôle par les services de l’armée du cœur de la politique étrangère de l’État, par-delà les « gouvernements successifs », de 1870 à 1914.

Arrive l’« affaire Dreyfus ». Notre auteur s’en sera aperçu. Il y voit un résultat d’une « prise de conscience » de l’état lamentable selon lui du renseignement militaire d’alors. Pour se refaire, l’armée aurait monté ce qui est ici apprécié comme « une des plus formidables machinations due au renseignement français ».

[À ce sujet, on ne peut que recommander le chapitre consacré à l’Affaire par Jean-François Deniau dans le Bureau des secrets perdus. Y est expliqué par le menu la logique cette « machination ». Deniau témoignait en tant que polytechnicien, fils et petit-fils de polytechnicien, de comment cette histoire pouvait être racontée en famille… Où il apparaît que Dreyfuss aurait pu être « désigné volontaire » pour une complexe opération d’intoxication des services allemands tendant à camoufler le secret du canon de 75… Deniau suggère que Dreyfuss aurait pu effectivement être choisi en fonction de ses origines juives, sur une liste d’une vingtaine de candidats possibles pour cette mission suicide, pour complaire aux critiques d’Édouard Drumont, accusant l’état-major d’être truffés de juifs.]

Pour Philippe Madelin, la « prise de conscience » en faveur du « renseignement militaire » aurait été aussitôt stoppée dans son élan. Et la « formidable manipulation » de l’affaire Dreyfus se réduirait à un « dysfonctionnement » « typique du renseignement comme le conçoivent certains militaires alors ».

Ce serait pour démêler « l’Affaire » qu’en 1899 le gouvernement crée un service civil, « le Contrôle général des services de la surveillance du territoire ». Origine de la DST [et aujourd’hui de la nouvelle DCRI, Direction centrale du renseignement intérieur, dans laquelle ont fusionné les Renseignements généraux et la dite DST]. Madelin voit là « l’événement fondateur de la guerre des services ». Le contre-espionnage, jusque-là assuré par l’armée, passe entre les mains de « commissaires spéciaux aux frontières ».

« Du 2ème bureau à la DGSE », « les militaires n’auront jamais renoncé à leur guerre de reconquête », depuis ce lointain « affront » de l’affaire Dreyfus…

1907-1908, cette « guerre » des civils contre les militaires atteint son sommet. Pour commencer les militaires obtiennent la dissolution de la « ST ». Mais les « commissaires spéciaux » sont maintenus. L’année d’après ceux-ci obtiennent leur revanche avec la suppression du « Bureau des statistiques » de l’armée…

Et il faudra attendre le guerre de 14 pour que l’armée « reconquière » sa place.

Sur cette lancée, entre les deux guerres mondiales, le fameux « 2ème bureau » de l’état-major contrôle tout ce qui relève de « l’espionnage » et du « contre-espionnage ».

Alors apparaîtra la Cagoule, cette organisation terroriste d’extrême-droite de l’entre-deux guerres. Madelin relève que parmi les principaux responsables des « services » de l’armée, on trouve une tripotée de cagoulards. Dont Loustaunau-Lacau, directeur de cabinet du maréchal Pétain et inspirateur des « réseaux Corvignoles », ce qu’on appellera la « cagoule militaire ».

« Désormais étendu à toute la France, le Csar [Comité secret d’action révolutionnaire, ainsi qu’on appellera la dite Cagoule] prétend préparer la guerre civile [comme en Espagne]. » « Le financement ne pose pas le moindre problème tant les milieux patronaux sont effrayés par la gauche au pouvoir avec le Front populaire. » Et Madelin d’énumérer : « les parfums Coty, les ciments Lafarge, les peintures Ripolin, les huiles Lessieur (…), les pneus Michelin, Louis Renault ». Last but not least : « Eugène Schueller, fondateur de l’Oréal. »

En ces années 30, notre auteur estime les services français « squelettiques » – surtout vis-à-vis de « l’effort nazi ». Il relève néanmoins qu’aussi « squelettique » qu’il soit, « le mythique 2ème bureau dispose d’une large autonomie au sein de l’état-major général ». Peut-être y avait-il besoin d’une telle « autonomie » pour s’engager dans une aventure comme celle de la Cagoule... Ces éclairages corroborent l’hypothèse qui voudrait que cette entreprise putschiste d’extrême-droite n’ait été qu’une émanation de la sécurité militaire de son temps, ainsi que le clamaient ses militants lorsqu’ils se faisaient prendre…

De 1938 date l’instauration du « secret défense » – ce dispositif essentiel pour permettre à l’armée de faire sa politique sans avoir à en répondre. La nécessité d’un tel dispositif sera-t-elle apparue à l’occasion du procès de la Cagoule commencé alors ? On peut l’imaginer. On voit en tout cas comment, typiquement, le « secret défense » permet de se défausser dans ce type de situation. Derrière le « secret défense », il y a tout « l’inavouable » – l’action anti-démocratique de l’armée.

Intéressant aussi de relever que ces cagoulards-là, bien qu’ayant formé, dans un premier temps, la garde rapprochée du pétainisme, seront aussi ceux qui constitueront les premiers réseaux de Résistance. Madelin estime que ces militants de l’extrême-droite radicale seraient tombés « dans le gouffre de l’Histoire » s’ils n’avaient joué « un rôle considérable pendant l’Occupation », des deux côtés, aussi bien dans la Collaboration que dans la Résistance, « plus particulièrement dans le renseignement en raison de leur formation au secret ».

D’autres « cagoulards » s’engageront à Londres dans les « services » du général de Gaule, le BCRA. L’auteur relève à ce sujet le témoignage du général Rivet, qui, après-guerre, dénonçait ce BCRA comme instrument « en vue d’établir une dictature gaulliste ».

Madelin souligne aussi que les RG auront « curieusement survécu à l’effondrement du régime de Vichy et à la Libération ». « L’explication est purement politique », « conséquence du système politique français », « très autoritaire sous un masque démocratique » : « les RG sont un outil de gouvernement majeur », dit-il.

Rapidement, la continuité sera toute trouvée entre l’anticommunisme des années 30 et celui de la Guerre froide, « l’ennemi est de nouveau le rouge ». Il note aussi que le SDECE, héritier du BCRA, sera alors « totalement expurgé de ses éléments de gauche ». En 40 déjà, Madelin relevait combien « les agents de renseignement français » étaient « tous politiquement très à droite »…

*

Arrive la guerre d’Indochine. Notre auteur s’ingénie à démentir que les « services » aient pu alors tremper dans le trafic de drogue… « Cette thèse n’a jamais été confirmée par le moindre document » – « d’où l’absence de poursuites disciplinaires », croit-il devoir justifier…

Rappelons à ce sujet le témoignage d’Alfred McCoy, auteur de La politique de l’héroïne, étude très documentée de « l’implication de la CIA dans le trafic des drogues » :

« Le général Maurice Belleux, ancien chef des renseignements français en Indochine, me fit incidemment comprendre que la CIA était impliquée dans le commerce de l’opium au même titre que ses prédecesseurs français. » « Il répondit à une question d’ordre général sur l’opium par une explication détaillée sur la manière dont son service avait mis la main sur le trafic de drogue en Indochine afin de financer des opérations secrètes contre les guérillas communistes. » « D’autres anciens officiers français – notamment le colonel de régiment de parachutistes Roger Trinquier – me confirmèrent la validité de ces informations », dit Mc Coy.

*

Vient la guerre d’Algérie, et les « techniques de guerre subversive très contre-productives » selon Madelin. Notre auteur semble manifestement peu disposé à revendiquer l’héritage de la « guerre révolutionnaire ».

Il dénonce même. Et d’abord la Main rouge, cette organisation préfigurant l’OAS, pure émanation du service « action » du SDECE, qui, de septembre 1956 à octobre 1960, mènera quatre années de campagne terroriste. « D’un bout à l’autre de l’Europe des dizaines d’hommes tombent ». Les noms des victimes sont donnés, et le mode opératoire de leur élimination est parfois précisé. Est-ce parce que les délais de prescription seraient purgés qu’on a droit à de tels étalages ?

« Le principe de base [de la guerre révolutionn aire] est que la guerre ne doit plus simplement se dérouler sur le terrain, mais aussi dans les esprits qu’il faut capter à tout prix. » Conséquence curieuse de cette guerre à prétention « psychologique », Trinquier et les autres auront érigé « la torture et le terrorisme gratuit comme seules répliques possibles au terrorisme du FLN ».

Dès 1958, Guy Mollet, alors chef du gouvernement, recevait un rapport sur la torture ne laissant « aucun doute sur la généralisation de cette pratique ». Et le Président du Conseil socialiste « glisse le rapport dans un tiroir ». « On n’en entendra plus parler ».

De son côté, la DST aura, dès 1954, mené la guerre au MNA de Messali Hadj. « Une forte erreur d’appréciation », dit Madelin, que d’avoir ciblé ce « groupe réformiste ».

S’il rapporte d’un côté l’usage généralisé de la torture, il rejette par ailleurs le livre qui le dénonçait à l’époque, La gangrène, comme une « œuvre de propagande ».

Arrive le 13 mai 1958, le coup d’État qui porte De Gaulle au pouvoir. Le chef des services gaullistes d’alors, Constantin Melnik publiera ses mémoires, près de trente ans plus tard, dans lesquelles il reconnaît « avoir commandité au moins une centaine d’assassinats », les opérations « homos » – pour « homicide » –, menées en « continuation de l’opération Main rouge », explique Madelin. Il cite Melnik : « au cours de la seule année 1960 », le service « action » du SDECE avait pu inscrire cent trente de ces assassinats à son tableau de chasse. C’est lui-même qui parle de « machine à tuer ».

À la fin de la guerre, Madelin relève un détail « curieux » : « plusieurs membres de la DST affectés en Algérie pour lutter contre l’OAS » « se retrouveront après la fin du conflit » « auprès de la direction de la Sécurité militaire dont s’est doté le nouvel État ».

[Sujet rarement abordé, et qui a finalement été dénoncé dans un livre, Françalgérie, où l’on aurait aimé apprendre plus, mais qui ne laisse aucune ambiguïté sur l’étonnante continuité de l’État en Algérie, par-delà la guerre d’indépendance et ce qui aura été qualifié de décolonisation.]

De l’autre côté, les membres du 5ème bureau d’action « psychologique » trouveront du travail en Amérique, d’abord à l’École des Amériques, à Fort Braggs, à Panama, « et enfin dans le cadre d’une délégation installée directement à Buenos Aires », en vertu d’un « accord secret signé en février 1960 ». « Ils contribuent à mettre sur pieds l’opération Condor, menée par les généraux fascistes du cône sud, Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Paraguay, Uruguay. » Il faudra attendre plus de trente ans, pour qu’en 1991 ce secret soit enfin éventé, lorsqu’à Asunción, au Paraguay, seront découvertes les archives de la dictature.

[Dans les Escadrons de la mort, l’école française, Marie-Monique Robin aura rendu compte de cette découverte, et poussé l’investigation en interrogeant des militaires, français comme argentins, généralement fiers de ce succès de la guerre contre le communisme.]

En Afrique, après les indépendances, « le gouvernement français donne pour mission aux Services spéciaux de veiller au renforcement des liens avec la France ». « On comprend qu’il s’agit surtout de maintenir l’Afrique sous tutelle ». D’un côté, « assurer un soutien indéfectible aux présidents fraîchement élus », de l’autre, ces « amis » « remplissent les caisses du parti gaulliste » – et ce, particulièrement, en ayant recours « systématiquement aux entreprises françaises de BTP pour leurs travaux somptuaires ». Où l’on s’explique comment Bouygues est devenu la première entreprise de travaux publics au monde…

Madelin évoque «  le fameux service 7 » de la DGSE, « installé sous le nom de base Bison aux Invalides ». Curieux destin que celui de cette « base Bison », où les services gaullistes se forgeront. Rarement évoqué, ce moment fondateur. Et, comme ici, avec imprécision. Dans une biographie de Jean-Charles Marchiani, le journaliste Eric Lemasson avait l’occasion d’en dire un peu plus (aux éditions du Seuil, en 2000) : la dite base Bison se situe en fait dans le bâtiment même de la… Sécurité militaire, au « 2bis », avenue de Tourville… dans un bâtiment mitoyen du tombeau de Napoléon… C’est dans le même immeuble que les gaullistes installeront pendant les tumultueuses années 60, le « service 6 », et non 7… « Le fameux service 7 » demeurant à la Piscine, boulevard Mortier. C’est au « 2 bis » que se constitueront ce qu’on peut appeler les « services gaullistes » – qui, à ce jour, gouvernent encore la République. Au sous-sol, dès l’époque, « le service des écoutes téléphoniques ».

« Autour du 2-bis grenouille » « la faune recrutée au plus fort de la menace contre de Gaulle ». « C’est l’âge d’or des barbouzes », raconte Lemasson. Mais ce petit épisode, essentiel pour comprendre l’histoire des services de la République, aura échappé à l’historien des services... Ou faut-il croire que certaines histoires seraient moins faciles à raconter que d’autres ? L’heure de gloire de la « base Bison » sera en 1970, avec le scandale de la French connection, où apparaîtra que ses agents s’étaient fait une spécialité du trafic d’héroïne à destination des États-Unis.

Mais cela n’intéresse pas notre auteur. Au contraire, il trouve un témoignage pour laisser entendre que le 2ème Bureau était alors sur la touche. « Il n’avait aucune information »…

Par contre, Madelin aura bien vu se former la “république pétrolière” – comme qui dirait “république bananière” –, autour de Elf et de Total. « Progressivement, le SDECE devient en fait le service de défense des “néocolonies” à vocation pétrolière. »

Mais non, « le SDECE ronronne » – et « digère avec difficulté » les déchirements de la guerre d’Algérie. Dans l’éternel concours entre « civils » et « militaires » ce serait l’heure du triomphe des « polices politiques ».

Vient l’affaire Ben Barka. Les policiers qui, présentant leurs cartes tricolores, embarqueront le leader de la gauche marocaine à Saint-Germain des Près, sous prétexte d’un rendez-vous avec le général de Gaulle, « sont hors service ». « Leur mission n’a rien d’officiel », croit utile de rajouter l’auteur…

Notons simplement que cette mission officieuse des services gaullistes mobilisera justement la « faune » qui gravitait autour du « service 6 » et de la SM, à la « base Bison », tout-à-l’heure si mal identifiée.

Parmi les acteurs de ce crime d’État, Georges Boucheseiche, un ancien de la Gestapo parisienne. Madelin affirme qu’il aurait été « exécuté » par Hassan II, le commanditaire du crime. C’est aussi imprécis, si l’on en croit le témoignage d’Ali Bourequat, enfermé de longues années avec Boucheseiche dans les geôles du roi – où ce dernier serait mort. [Cf. L’homme qui en savait trop, et les articles parus dans Maintenant à l’automne 1995.]

De Gaulle, en conférence de presse, répond à ses accusateurs : « Rien, absolument rien n’indique que le contre-espionnage et la police, en tant que tels et dans leur ensemble, aient connu l’opération »… Bien sûr – puisque seul Foccart était « au parfum »… Avec quelques gars de la base Bison, des services 6 ou 7, ou de la sécurité militaire – comme on voudra, mais, curieusement, notre auteur ne regarde pas dans cette direction…

Non, Madelin, décidément très bien informé, est affirmatif : « les fonctionnaires mêlés à cette histoire n’ont jamais prévenu leur hiérarchie ». Et le SDECE, « en tant qu’institution », « est impliqué à tort ». Il convient néanmoins que « cette bavure est un épisode important dans la saga de l’infiltration barbouzarde dans l’administration policière ».

Notre auteur y voit un indice de ce que « les services ne cessent de se dégrader ».

Il reconnaît néanmoins que « le général de Gaulle tolère, quand il ne suscite pas, la création de réseaux parallèles, unis par des liens informels avec le gouvernement »… Comme dans le cas de l’enlèvement de Ben Barka ? Au fond, c’est bien ce que Madelin laisse entendre.

« Ce qu’on appelle le gaullisme est profondément marqué par cette dérive vers les services privatisés, qui concurrencent les Services spéciaux “légaux” », dit-il. Là encore, la formule manque de précision : la « privatisation » au sens propre sera la grande affaire des « services » sous… Mitterrand. Barril, Pellegrini, Heinrich : on ne compte plus les flics de Mitterrand qui ouvriront de prospères officines de « sécurité » privées. C’est précisément le mouvement auquel doit avoir assisté de près notre auteur, proche à ce qu’il dit, de la « cellule de l’Elysée » de la grande époque où s’agençait ce nouveau dispositif.

Comme l’affaire Dreyfus avait marqué le désaveu des militaires, l’affaire Ben Barka, elle, à l’inverse, aurait été, curieusement, portée à leur crédit. C’est alors que de Gaulle « prend la décision capitale de retirer le contrôle du SDECE au Premier ministre et de le confier au ministère de la Défense ». « Quarante ans plus tard, l’administration civile n’a toujours pas récupéré la DGSE », insiste-t-il.

Au passage, « tous les agents considérés comme proches de la gauche sont progressivement éliminés ». Encore.

Vient «  l’affaire Markovic », où ces gardiens rapprochés du gaullisme tenteront de s’en prendre à celui qui aspirait à sa succession, Georges Pompidou.

Sous Alexandre de Marenches, la « reprise en main » du service assignera au SDECE le rôle de « gendarme occidental en Afrique », formalisant un partage du monde avec la CIA. « Sous son règne s’amplifie au SDECE un anticommunisme virulent », rappelle Madelin. « Règne » qui durera douze ans. L’école où grandiront tous ceux qui deviendront les hommes de Mitterrand.

Peut-on parler alors d’un reflux du « renseignement » ? « Dès son ascension à la présidence de la République, en 1974 », Giscard « suscite une forte augmentation des crédits du Service », « essentiellement au profit des moyens d’intervention musclée en Afrique ». Vingt ans plus tard, le Rwanda.

*

« Au cours de la guerre Froide, les avions et les chars d’assaut sont des leurres ». Hormis le « renseignement économique », l’essentiel ce sont « les actions de déstabilisation des colonies et dépendances des États occidentaux », et, « en dernière analyse », « des démocraties elles-mêmes ». Ainsi, tout est dit.

« Depuis des décennies, dans l’ombre des officiels du renseignement se profilent d’étranges organisations ». « Pour comprendre » ce phénomène, Madelin suggère de « revenir trente ans en arrière », trente ans avant les « barbouzes » de la base Bison, en 1934 – aux origines de la Cagoule. « On ne s’est vraiment intéressé à cette filiation qu’en raison de l’implication personnelle de François Mitterrand. » « Mais de ce fait on a mésestimé la place capitale de la Cagoule dans de développement de la barbouzerie ». Eh, oui, la Cagoule aussi sortait du 2-bis avenue de Tourville…

« Avec le recul, ces activistes ont eu une grande importance dans la mesure où une fraction importante de l’extrême-droite a participé de façon décisive aux réseaux de renseignement de la Résistance. » On va finir par tout savoir…

Dans cette « lignée », après-guerre, Madelin voit se multiplier des « ligues privées ». Il n’est déjà pas sûr qu’on puisse qualifier la Cagoule de « ligue privée ». On aura vu suffisamment les relations du groupe terroriste d’extrême-droite avec la sécurité militaire du « 2-bis » et son excellente implantation dans l’armée. Tout au plus peut-on l’envisager comme une faction partisane. Mais ce parti-là, né et au cœur de l’État, n’aura pas eu trop de mal à se développer en son sein, au point où il semble plus juste de le voir comme un « courant étatique particulier » plutôt que comme une véritable « ligue privée ». Mais de quoi notre auteur veut-il donc parler « après la deuxième guerre mondiale » ? Si l’on comprend bien ce qui est qualifié ici de « ligues privées », c’est la CIA et les diverses branches de ce qu’on a appelé Gladio, alors qu’en France, le réseau « stay-behind », destiné en théorie à animer la résistance en cas d’invasion soviétique, portait le doux nom de Rose des vents.

Son premier nom, après-guerre n’était pas beaucoup plus agressif : « plan Bleu ». Si c’est pas charmant… En 1947, un ministre de l’Intérieur socialiste, Edouard Depreux, dénonçait son existence, l’attribuant à la droite et à l’extrême-droite, avec l’objectif « d’extirper le bolchévisme d’Occident ». Le scandale ressurgira en Italie et en Belgique dans les années 80. En 1990, la Rose des vents française finit par s’éventer. On croit savoir que François de Grossouvre, gardien des chasses du Président Mitterrand, entre autres fonctions, aurait également dirigé ce réseau militaire clandestin d’extrême-droite. Lorsqu’en septembre 1990 il fallut enfin reconnaître ce qui était déjà sur la place publique partout ailleurs, son patron était le chef du service action de la DGSE, le général Jean Heinrich. Et c’est à lui que François Mitterrand demandera de dissoudre le « stay-behind » français pour couper court au scandale. Il faut dire que l’affaire menaçait de devenir du plus haut comique à l’heure où le danger invoqué d’une invasion soviétique s’était évaporé comme neige au soleil… À quelle fin l’extrême-droite pouvait-elle être autorisée à entretenir une organisation militaire clandestine ?

[Un peu plus tard, en 1994, la Sécurité militaire-DPSD prendra en charge l’organisation du service d’ordre du Front national, transformant une bande de gros bras un peu anarchique, pour en faire une petite armée, appelée DPS sans craindre une homonymie trop voyante avec sa maison-mère, la DPSD. La dissolution du FN entraînée par le départ des « mégretistes » interviendra opportunément pour éviter que la commission d’enquête parlementaire sur le dit DPS puisse prononcer des sanctions.]

« Les services officiels ne pouvaient qu’être écartés de cette action souterraine », dit Madelin, toujours en défense de la vertu des institutions chargées du « renseignement ». Les réseaux Gladio-Rose des Vents étaient « à cheval entre l’action clandestine et la barbouzerie pure et simple ».

Ainsi pour notre auteur une telle nature serait incompatible avec celle des « services ». C’est lui pourtant qui nous révèle que la Rose des Vents avait le même patron que le légendaire « service action » de la DGSE, le général Heinrich. Celui-ci sera bientôt largement consolé, se voyant confier la création d’un nouveau « service », très « officiel » lui, la Direction du renseignement militaire (DRM), qui sera très présente en Bosnie, et au Rwanda, en ces très sombres débuts des années 90. Pour le pire et pour le pire.

Parallèlement à Gladio, dès 1951, et bien avant le DPS, il y aura l’aventure du SAC, le service d’ordre gaulliste, lui aussi animé par la « faune » de la base Bison. Ce dernier se fera une réputation en cognant sur les militants communistes lors de distribution de tracts ou tournée d’affichage. On apprendra que le « service d’ordre » gaulliste préparait « les listes de militants à enfermer dans les stades », ainsi qu’il sera fait au Chili quelques années plus tard – et conformément aux recettes de la « guerre révolutionnaire » élaborées par Trinquier.

Peut-on parler, là encore, comme Madelin, de « dérives privées » ? Pour le compte du chef de l’État, sous le contrôle direct de son bras droit, le « secrétaire général de l’Elysée », grand maître des basses œuvres, Jacques Foccart, et sous la direction effective du ministre de l’Intérieur, Roger Frey, les militants du Sac arboraient des vraies-fausses cartes tricolores sans craindre un instant que cela puisse leur être reproché.

Que veut dire « privé » ? Lorsque des agents de l’État commettent, pour le compte de l’État, des actes délictuels ou criminels, et qu’ils sont amenés à le faire en leur nom « privé » à seule fin d’éviter aux responsables de l’État d’avoir à répondre des actes qu’ils ordonnent, il n’y a certainement rien de « privé » là-dedans. Seulement un délit administratif de plus dans le fait de cette dissimulation. La « privatisation » du crime n’est que l’alibi proposé par le criminel « public » – et ce n’est pas l’affaire de l’historien que de servir la plaidoirie en défense d’un État criminel.

« Comme à la belle époque de la Cagoule », le Sac trouve son financement dans le grand patronat d’extrême-droite, remarque Madelin. Il dilue le sujet par contre en parlant des « groupes de barbouzes » – au pluriel – qui « présentent bien des similitudes » – en effet – avec les « ligues d’avant 1939 » – au pluriel – et « ces réseaux des années noires de l’Occupation » – toujours au pluriel, alors qu’il s’agit bien là de la Cagoule, transformée en parti légal, le MSR, sous Pétain – ou dans certains réseaux résistants –, comme après-guerre Gladio ou Sac seront des entreprises clairement identifiables. Il s’agit bien d’un phénomène politique – et pas tant sociologique. La « barbouzerie » aura hérité de l’idée qu’on se fait de la truanderie où elle recrute. Ainsi le camouflage atteint son objectif…

« Face à des Services d’État marginalisés, les polices parallèles se multiplient de façon anarchique », nous dit-on encore… Lorsque l’on recourt aux « services  » de l’entreprise privée du capitaine Barril, Secrets, procède-t-on de façon « anarchique » ? On pourrait dire au contraire que c’est une forme supérieure d’organisation, qui prévoit de déléguer à des acteurs « écrans », fusibles juridiques déclarés, les parties les plus risquées du programme de l’État. C’est le modèle des « corsaires » – et Drake finira bien ennobli par la reine à laquelle il aura toujours reversé sa « part ». L’entreprise « privée » Secrets est sous le strict contrôle de la Sécurité militaire – à commencer par le fait qu’elle en est une émanation. Sans parler des multiples autorisations dont il y a besoin à chaque pas de la vie d’un mercenaire. Il n’y a d’ailleurs pas d’exemples de véritable litige entre l’administration et ces nombreuses officines. De même, il ne risquait pas d’y avoir de conflit entre la police gaulliste et le Sac, ni avec Gladio – puisque ce sont les mêmes individus qui peuplent ces aimables amicales...

« Privatisation avant la lettre » : c’est ainsi que Madelin voit le système Foccart. On est libre de diverger : le bureau de Jacques Foccart était bien à l’Elysée – et c’est bien au chef de l’État qu’il rendait compte quotidiennement de son action dont l’objet était bien de servir la politique du général de Gaulle, dont la « grandeur » justifiait les « moyens », les « basses œuvres ». Emporté par son désir de donner consistance à sa théorie, l’auteur montre du doigt la Safiex, la société d’import-export de Foccart, effectivement « privée ». Le but de la « politique africaine parallèle » mise en œuvre par celui-ci aurait été « à la fois » de « nourrir ses propres affaires », et de « remplir les caisses du parti gaulliste ».

Voilà qui donne du grain à moudre pour les historiens à venir de la « décolonisation » foccartienne. La Safiex à elle seule serait ainsi un beau sujet pour un mémoire de maîtrise. Il est bien probable qu’un examen à la loupe doit permettre d’éclairer l’action de l’éminence grise du Général. Il est douteux néanmoins que l’on parvienne à démentir la fidélité totale à la personne et à la politique de Charles de Gaulle, dont attestent les « mémoires » de Foccart aussi bien que son « journal de l’Elysée » ou les autres témoignages d’autres « compagnons », membres de la direction gaulliste d’alors. Comme l’auteur est supposé bien informé, considérons toutefois qu’il en dit assez pour que l’on réévalue la part des activités proprement « privées » dans le « système Foccart ».

Certes « anarchique », la bagarre relatée page 135, où l’association des « Vieux de la Vieille », l’amicale des anciens des « réseaux action de la France libre », réglait ses comptes à coups de revolver dans le sous-sol du Don Camillo. C’était en avril 1974, la fin d’une époque – à la mort de Pompidou. Au moment de la trahison de Chaban-Delmas par Chirac au bénéfice de Giscard. Dure épreuve pour les « vieux de la vieille », en effet.

Chirac, longtemps « proche collaborateur » de Pompidou, aurait gardé un mauvais souvenir de « l’affaire Markovic ». Celle-ci serait mieux dénommée « affaire Marchiani » – si l’on en croit Madelin qui rappelle que celui-ci reste comme le principal suspect de cette machination. Marchiani de la « base Bison ». Des photos-montages de madame Pompidou partouzant seraient l’objet du délit. On voit que cet épisode farfelu permettra surtout à Pompidou de réaffirmer son autorité.

« Chirac se souviendra toujours de cette affaire, elle contribuera à alimenter sa détestation des Services, des fiches, de toutes les manipulations, et sa prévention contre les SR ». Voilà qui est un peu fort pour un homme qui s’était choisi comme directeur de cabinet à la Mairie de Paris un Michel Roussin, surtout connu antérieurement pour avoir fait ses classes comme bras droit d’Alexandre de Marenches au SDECE.

« Même si, à l’occasion, le président Jacques Chirac ne dédaignera pas d’utiliser ces moyens obscurs », reconnaît néanmoins notre historien informé. On peut regretter qu’il ne nous en dise pas plus ici…

Mieux qu’une éventuelle « détestation », François Mitterrand avait, lui, dans son programme – le « programme commun » de la gauche unie, signé en 1972, sur la base duquel il partira à l’assaut du pouvoir –, « l’engagement de liquider toutes les institutions du renseignement », rappelle utilement Madelin. Charles Hernu, François de Grossouvre, Guy Penne, se chargeront de réviser cet élément de doctrine dès avant mai 1981. Parvenu à la présidence, Mitterrand dissoudra en effet le SDECE et la Sécurité militaire… nominalement. DGSE et DPSD prendront aussitôt le relais – et une grande époque s’ouvrira pour la police secrète avec la « cellule de l’Élysée », ses « gendarmes » et ses écoutes – toujours aux Invalides, au sous-sol de la base Bison, dans l’immeuble de la Sécurité militaire.

Au passage seront congédiés de Marenches et Roussin – ce dernier retrouvant aussitôt de l’emploi à la Mairie de Paris, auprès de Chirac donc. Madelin note aussi la « substitution » des réseaux Foccart par les réseaux maçonniques, sous l’influence de Guy Penne, l’homme qui sera longtemps chargé des affaires africaines auprès de Mitterrand. On peut objecter que précisément les « réseaux Foccart » se superposaient déjà avec la maçonnerie française. Il n’y avait ainsi aucune « substitution », mais bien une simple continuation.

Aussitôt Mitterrand élu, comme pour répondre par avance à toute velléité d’appliquer le programme, les services français offraient sur un plateau le plus grand succès d’espionnage de la guerre froide, « l’affaire Farewell » – manipulation d’un lieutenant-colonel du KGB, du nom de Vetrov, à la trahison duquel on devrait rien de moins que l’effondrement du socialisme… C’est ce qu’on peut conclure, si l’on suit Madelin et le témoignage qu’il rapporte de l’ancien patron de la DST, pilote de cette opération, Raymond Nart : « La guerre des étoiles a été décidée au vu du dossier Vetrov », affirme-t-il.

Or on sait que la dite « guerre des étoiles » lancée par Ronald Reagan, ne sera effectivement pas pour rien dans la décomposition du système soviétique, incapable de « suivre » la compétition technologique militaire. On apprend ainsi que les américains auraient pu prendre d’autant plus facilement l’avantage qu’ils lisaient à livre ouvert dans le programme militaire russe, du fait des informations données par Vetrov à la DST française. Mitterrand ce sera empressé de remettre la bonne nouvelle personnellement à Reagan – gage certain de bonne volonté.

Après la chute du régime soviétique, Raymond Nart – le patron légendaire de cette glorieuse « affaire Farewell » –, « réussit même à rétablir, sans trop de mal, son gagne-pain : il se voue désormais à la lutte anti-terroriste », explique Madelin qui a rencontré Nart.

Sous Mitterrand, notre historien aura relevé « une des très rares actions “homos” conduites sur ordre du Président par la DGSE », lorsqu’en 1983 était liquidé un certain Moussawi, suspecté d’être pour quelque chose dans l’attentat qui avait coûté la vie à l’ambassadeur de France au Liban, Louis Delemarre, en septembre 1981, au début du règne du Président socialiste. On aurait aimé, là aussi, que Madelin nous en dise plus. Une « des très rares » entreprises d’assassinat d’État – cela suppose bien qu’il y en ait eu d’autres. On sait que la liste est longue des morts suspectes entourant le règne de Mitterrand, de Pierre Bérégovoy à Jacques Corrèze, en passant par Patrice Pelat, François de Grossouvre, et Juvénal Habyarimana. Le tchadien Outel Bono, ou la sud-africaine Dulcie September, seront assassinés à Paris. Thomas Sankara de même, semble avoir peu profité de la protection élyséenne…

« Secrets », ces assassinats sont-ils pour autant légaux ? Reconnus, comme les centaines de meurtres revendiqués par Melnik, ne sont-ils pas susceptibles d’être poursuivis ? Remarquons au passage que les délais de prescription juridique semblent bien purgés lorsque ces « reconnaissances-revendications » interviennent. Ce qui est remarquable alors, c’est que ces assassinats ne font même pas scandale. D’abord, pendant plus de vingt ans, on les ignore superbement. Et ils ne suscitent jamais de poursuites. Leurs auteurs et commanditaires dorment sur leurs deux oreilles. Et meurent généralement « les pieds bien au chaud dans leur lit » – comme tant de « collabos », ou comme, plus banalement, la plupart des délinquants politiques, qui parviennent à s’enrichir efficacement sans crainte. La probabilité qu’un crime politique fasse surface est si faible que leurs auteurs considèrent ce risque comme comparable à celui de se faire renverser par une voiture.

Et encore… Dans le journal du jour, on peut lire la nouvelle de la sortie prochaine de prison de Jean-Charles Marchiani, grâcié « pour bonne conduite » par le Président Sarkozy – le même qui refusait de grâcier les PV, dérogeant à la coutume après son élection, au prétexte qu’il s’agit d’un droit régalien… Marchiani, « renversé par une voiture » ? Même pas. Le cynisme d’État est sans limite.

Indépendamment de la question judiciaire – ce dont on peut s’étonner, c’est que ces crimes, y compris quand ils sont massifs et choquants, portés à la connaissance du public ne font pas scandale. Outel Bono aura été assassiné rue de la Roquette, au cœur des insouciantes années 80, et l’on n’en saurait rien si François-Xavier Verschave ne l’avait dénoncé dans son livre La Françafrique. On voit là que le crime néo-colonial, comme le crime colonial avant lui, possède une faculté particulière d’auto-escamotage, quelles que soient son ampleur ou son horreur. Depuis plus de deux siècles de crimes continus, il faut bien reconnaître à l’État d’avoir réussi à maintenir une cohésion idéologique quasiment sans failles autour de ses ambitions impériales.

Pour parvenir à un aussi brillant résultat, on voit bien, régime après régime, combien la police politique aura été nécessaire.

Est rappelée une « initiative étrange » prise par Mitterrand à ses débuts, lorsqu’il créera un « secrétariat d’État à la sécurité », qu’il confiera à… son garde du corps, Joseph Franceschi. Madelin nous explique qu’il s’agissait alors de mettre de l’ordre dans le « fouillis » des services. Et ce serait à cette fin qu’aurait été instituée une « mission de coordination, d’information et d’action contre le terrorisme », la dite « cellule anti-terroriste » ou « cellule de l’Élysée », regroupant « gendarmerie, police judiciaire, RG, DST ».

Les terroristes rendent bien service à l’État. Confirmant cette vérité relevée ailleurs par notre auteur, le fait qu’on voit comment la création de cette super-police politique sera décidée « lors d’une réunion au sommet après l’attentat de la rue des Rosiers ».

Intéressant de relever que c’est dans le même élan que le capitaine Barril fomentera « l’affaire des irlandais de Vincennes » – clairement pour promouvoir l’institution naissante.

Faut-il voir dans la mort de Mary Reid, en 2003, ici curieusement rapportée en détail, une lointaine retombée de cette affaire scabreuse – et l’hypothèse d’une énième « opération “homo” » ?

Vient l’affaire des « écoutes de l’Élysée ». On y voit le même capitaine Barril omniprésent. Mais ce n’est qu’en 2005 qu’une « déclassification » de documents confirmera que celui-ci aura y compris alimenté le scandale, en livrant à Libération les disquettes des écoutes du directeur de la rédaction du Monde, Edwy Plenel.

Dès 1984, un rapport sénatorial concluait qu’« à l’origine, il s’agissait surtout de résoudre le problème posé par Jean-Edern Hallier, et de surprotéger le Président et sa seconde famille ». Plus de vingt ans après, Madelin confirme : « Hallier voulait révéler au grand public l’existence de sa fille, Mazarine Pingeot, et le Président ne supportait pas cet affront. »

Hallier lui-même semble avoir laissé courir cette version des faits, précisant que par le moyen saugrenu de ces « écoutes » du Tout Paris, le chef de l’État socialiste visait de l’empêcher de publier son pamphlet, L’honneur perdu de François Mitterrand. Bien des années plus tard ce texte sera enfin publié. Or il ne traitait pas de Mazarine Pingeot, mais d’un tout autre sujet : l’appartenance de Mitterrand à la Cagoule.

Un sujet qui préoccupait effectivement Mitterrand, si l’on en juge par le fait qu’à l’inverse il suscitera un livre pour prétendre le contraire, Une jeunesse française, de Pierre Péan.

Avant de mourir, Mitterrand pouvait s’en féliciter auprès de l’auteur : « Je reconnais que grâce à votre livre, on ne parle plus de mon adhésion à l’Action française et à la Cagoule… », peut-on lire page 203 de Dernières volontés, derniers combats, dernières souffrances, ce joli livre de Péan paru en 2002 chez Plon. L’aveu.

Pour ce qui est de la cellule de l’Élysée, Madelin rapporte le propos d’un de ses interlocuteurs anonymes : « Par la suite je me suis demandé si François Mitterrand n’avait pas lui-même suscité cette structure pour en manipuler la dérive. » Pierre Joxe confirme : « Ce dysfonctionnement a été organisé, c’est triste à dire, mais il a été organisé par François Mitterrand. »

Arrive le Rainbow Warrior, le bateau de Greenpeace en campagne contre les essais nucléaires dans le Pacifique. C’est en 2005 aussi, vingt ans plus tard – comme pour respecter le délai de prescription – que sera publié le rapport de 23 pages de l’amiral Lacoste, dans lequel le patron de la DGSE rendait compte en particulier de l’entretien qu’il aurait eu avec le Président de la République, le 15 mai 1985, à 18 heures. « J’ai demandé au Président s’il m’autorisait à mettre en œuvre le projet de neutralisation que j’avais étudié à la demande de monsieur Hernu. »

« Neutralisation ». Il y aura un mort, un photographe malencontreusement présent à bord lorsqu’explosera la bombe posée sur la coque par les nageurs de combat de la DGSE. Mort « accidentel », soit. Mais « neutralisation », ça dit ce que ça dit. Le risque de ce mort était explicitement contenu dans l’autorisation présidentielle. Mitterrand exprimera alors «  l’importance qu’il attachait aux essais nucléaires », nous dit Lacoste « considéré comme le porte-parole des militaires, alors dominants dans la DGSE ».

Mais, précise Madelin, il ne s’agissait pas là d’une opération “homo”, mais d’une opération « arma » – dont l’objet est la « destruction de matériel ».

*

Le rapport sénatorial de 1984 sur les Conditions de fonctionnement d’intervention et de coopération des services de police et de sécurité engagés dans la lutte contre le terrorisme, dépassait singulièrement le niveau anecdotique pour commencer à fournir des clés de lecture lorsqu’observant l’« absence traditionnelle de coopération » entre les services, le rapporteur, le sénateur Paul Masson, voit celle-ci « renforcée par les importants réseaux de relations personnelles qui se sont tissées entre les divers services de sécurité occidentaux agissant souvent de concert sur les difficiles affaires d’espionnage ou de terrorisme ».

On touche là à un aspect important des choses : la coopération internationale des « services de sécurité occidentaux ». Phénomène bien réel décrit ici comme un tissus de « relations personnelles ».

On verra comment les agents français ont pu faire des stages – et surtout donner des cours semble-t-il, sur leur spécialité de la « guerre révolutionnaire », aussi bien à l’Ecole des Amériques, où se formaient les apprentis dictateurs latino-américains – quand ces derniers ne venaient pas prendre leurs classes directement en France – qu’en tous lieux.

Coopération en Angola, où Jonas Savimbi sera encensé par Reagan et soutenu au jour le jour par des français.

Coopération au Vietnam d’abord, où les experts de la guerre d’Indochine reviendront pour donner leurs conseils avisés.

Coopération en Afghanistan où il est difficile de départager pour savoir si les Talibans sont une émanation des services français ou des américains. Ce sont les deux bien sûr, historiquement. Se passant le relais. Les français assurant la permanence de la relation, et le contact.

Comme en Birmanie – où le projet de gazoduc exploité aujourd’hui par Total comportait à l’origine une association avec l’américain Unocal – ou au Maroc – où il était de notoriété publique que « notre ami le roi », Hassan II, se considérait lui-même comme le meilleur agent américain.

Maroc, Birmanie, Afghanistan-Pakistan, trois maillons essentiels du marché des drogues. Dans lequel la CIA comme les services français sont également impliqués.

Mais la coopération internationale est attestée à bien des niveaux, non seulement en Amérique latine, comme le rapporte Marie-Monique Robin, dans Escadrons de la mort, l’école française, mais aussi pour la bombe atomique, ainsi que l’a mis à jour Dominique Lorentz dans Affaires atomiques. On voit là surtout le degré d’alliance et de complicité profond, par-delà toutes les simagrées de la politique internationale – telle la posture d’« indépendance » du gaullisme.

Lorsque le rapporteur du Sénat suggère que ces « relations personnelles » transnationales puissent renforcer les problèmes de rivalités des services, il ne semble pas avoir conscience de ce que cela reviendrait pour un peu à instruire une plainte pour haute trahison. L’examen du dossier permet toutefois de se rassurer : il s’agit bien plutôt de politiques d’État que d’initiatives « individuelles ». Plus importantes que les « rivalités » entre services, les alliances stratégiques entre États – et ce, particulièrement au niveau des « services secrets ». Cette observation redessine la carte du monde.

En amont, à côté, par-dessus, en-dessous, comme on voudra, comme indépendamment des politiques des États, s’est constituée une curieuse zone de pouvoir, entre les mains de techniciens du politique, qui peuvent tout et rien à la fois.

Les hommes politiques ficheraient une paix royale aux hommes des services simplement parce qu’ils n’ont pas le « souci de connaître un monde sans enjeu au plan électoral ». Voilà une hypothèse marquée au coin du bon sens semble-t-il.

Et les hommes des services, soi-disant toujours pris dans leur fameuse « guerre » intestine, ils témoignent en fait du contraire : « sur le terrain », « il n’y a pas vraiment de rivalité ». En matière de renseignement, de fait, le principe est relativement simple : le « mieux placé » pour accéder à une information maîtrise les opérations. Et lorsque plusieurs services sont présents sur un secteur donné, c’est donc l’agent le « mieux placé », quel que soit son service, qui coordonne l’ensemble des services susceptibles d’intervenir. « À charge pour le récepteur de transmettre aux autres. » Voilà qui est bien loin de la concurrence débridée qu’on invoque si souvent. « En général, ça se passe bien. »

Faut-il prendre pour argent comptant cette description idyllique ? Peut-être bien. D’abord parce qu’elle est dans l’ordre des choses, vraisemblable. C’est le scénario inverse, qui met en scène des services se tirant dans les pattes, qui est en fait loufoque. Pas pour Madelin, semble-t-il : « Pourtant, on se bat entre services, et peut-être plus encore à l’intérieur des Services »… Voilà autre chose : pire encore que la terrible « guerre des services », il y aurait la guerre interne des services… « Chacun tente de préserver son petit pré carré. » La vie de bureau.

Un exemple ? La DGSE. Il n’y a justement pas, là, au hasard de l’exemple choisi par notre auteur, de « guerre entre les grandes directions ». Non, le problème se situerait « à l’intérieur des sous-directions », « voire des bureaux administratifs »… Encore la vie de bureau. Rien de bien grave, puisque « finalement, sur le terrain les fonctionnaires des différents services réussissent à bien s’entendre ». Madelin insiste : « On peut aller jusqu’à une apparence de sabotage. » Bigre ! Seulement en « apparence » ? On n’en saura pas plus, puisque qu’à l’appui de sa thèse, il disposerait d’un témoignage oral de Claude Faure lui décrivant une « mission » – « un tableau étonnant de ces conflits », dont on ne saura rien puisqu’il «  tomberait sous le coup du sacro-saint “secret défense” ».

Puisqu’il ne peut en dire plus l’auteur suggère qu’on se contente d’examiner les « formalités précédant un départ en poste à l’étranger ». Le problème ? « L’administration est extrêmement lourde, pour ne pas dire inadaptée au type d’activité. » Toujours la vie de bureau… Malheureusement, « toute tentative de réorganisation » se heurterait « à une forte inertie des petits chefs, des intérêts individuels ». La belle affaire.

On se moque décidément de nous. Ce serait donc à ça que se réduirait le serpent de mer de la « guerre des services » ?

Madelin dispose d’un autre exemple – échappant aux foudres du « secret défense », semble-t-il – que lui fournit un autre informateur de qualité, en la personne de Michel Roussin. En tant que directeur de cabinet d’Alexandre de Marenches, il se souvient d’avoir tenté d’uniformiser les « papiers » que lui remettaient les divers services en imposant un formulaire, « COREX ». La « mauvaise volonté des chefs de services » l’aura obligé à renoncer « au bout d’un mois ».

Là encore, voilà un niveau de problème dont on ne peut pas dire qu’il semble vraiment dramatique.

Mais notre auteur a la dent dure : « tant place Beauvau » – aux RG ? – « que boulevard Mortier » – au siège de la DGSE – « ou rue Nélaton » – à la DST –, « le grand art des agents secrets chargés de savoir semble être de cultiver l’incapacité à ne rien prévoir » ! Pour appuyer son observation sévère, Madelin remarque que « tout au long des dernières décennies », « qu’il s’agisse de politique ou de faits de société », « les services de renseignement ont été débordés ». Et ceci « bien qu’ils aient été fondés pour surveiller le pays ». « Pour anticiper les mauvaises tendances. »

Voilà qui va beaucoup mieux en le disant.

Ainsi est-il reconnus que ces divers « services » ont pour vocation principale la politique intérieure – et qu’ils constituent bien, dans leur ensemble, une police politique. Et que celle-ci ne serait pas seulement de renseignement passif, mais bien d’intervention, soit de manipulation, « pour anticiper les mauvaises tendances ». Mais, les pauvres petits seraient « incapables de distinguer les grandes lignes de l’avenir ». Même pas doués de voyance… Rassurons notre auteur : il arrive aussi que ces organisations recourent à d’authentiques voyantes – si l’on en croit, par exemple, ce qu’en raconte Elisabeth Teissier.

Madelin rappelle qu’en 1954, pour le début de la guerre d’Algérie, comme en mai 1968, pour « la “révolte étudiante” » aussi bien que pour ce qui est des « positions du parti communiste » [?], les services n’auront rien vu venir. « Les autorités n’ont rien vu venir. » En 68, De Gaulle parti en Roumanie, Pompidou en Afghanistan, et… « Jacques Chirac en Corrèze » ? Troublante évocation en tout cas. Chirac était bien jeune. Si son absence est en effet signifiante, c’est bien parce qu’il était déjà dans le rôle du prince héritier – ce dont aucun observateur extérieur au cœur du pouvoir ne pouvait avoir idée alors. C’est bien dans ce rôle d’ailleurs que le jeune homme sera envoyé au charbon, pour négocier avec la CGT, dès avant Grenelle – dans un bouge de Pigalle, et enfouraillé, à en croire la légende.

« Les services ont été aveugles ». Dans un deuxième temps, « le pouvoir a été désarçonné par »… « la modération de la CGT » ! Enfin, les services ne seront pas plus clairvoyants après la bataille, lorsqu’ils concluront que « le mouvement avait été manipulé par Moscou ».

On se souvient de l’incrustation des mercenaires « katangais » – spécialistes de la « guerre révolutionnaire » –, à la Sorbonne. Si les « services » avaient été « aveugles », avant, ils n’en seront pas moins efficaces pour mettre un terme à la fête. La Commune étudiante ne se remettra pas du passage de ces professionnels de la terreur.

On aurait aimé en savoir plus sur ces années fertiles de la répression du gauchisme. « Une hystérie anti-subversion », dit l’auteur. Rien de moins, mais pas un mot de plus. De l’infiltration et de la manipulation des diverses chapelles, on ne saura rien. Et pour cause. Ce n’est pas d’histoire qu’il s’agit là, mais d’actualité brûlante. Et bien sûr couvert par le « secret défense », puisqu’on comprend au passage que la « défense », c’est contre « l’ennemi intérieur » plus que toute autre chose.

Un peu rapidement, dès le paragraphe suivant on arrive en 1986, à la prise du ministère de l’Intérieur par Charles Pasqua. Madelin rappelle qu’alors, « le 16 avril 1986 », Pasqua fait procéder à l’arrestation de cinquante-trois « supposés terroristes ». « Les activistes de l’ultra-gauche » auraient été considérés comme « première cible »… Coup d’épée dans l’eau. En février 1987 par contre, après l’arrestation des « quatre principaux responsables d’Action Directe », les services verront la « menace » terroriste se dissiper « comme l’ombre d’un fantôme ».

Là encore, les malheureux auraient été « pris de court »…

En 1989, de nouveau, « l’effondrement du système communiste » n’aura pas été prévu. L’auteur témoigne de ce que « soucieux de limiter les ingérences », à la DST, on considérait comme « suspecte toute personne parlant le russe ou l’allemand ». Cela ne devait pas améliorer, en effet, la qualité l’information.

Mais n’avait-on pas compris que « l’intérieur » est la première préoccupation ? Justement on y revient.

Autres « champs de manœuvre », pour les RG cette fois, « les banlieues, l’immigration avec en fond de décor le terrorisme ». Toujours la dent dure, Madelin accuse « les services de l’Etat » de ne pas voir plus loin que le bout de leurs « Nike » ou de leurs « Clark ».

Soit. Mais où sont les ravages de la guerre des services ? Ce chapitre consacré au sujet s’achève et hormis quelques travers ordinaires de la fonction publique, Madelin n’aura documenté au mieux que l’incompétence collective des dits « services » face aux grands événements historiques – guerre d’Algérie, Mai 68, chute du mur de Berlin. Cela tendrait à penser que les services gèrent l’ordinaire de la vie politique. Ou, plus simplement, que les rapports spéculant sur des fantaisies telles que les nuits de barricades ou l’effondrement du mur de Berlin sont généralement mis à la poubelle – et leurs auteurs peu encouragés…

*

Le chapitre suivant s’intitule, de façon encore mordante, « un néocolonialisme à courte vue ». Et que va-t-on apprendre là ?

D’abord, puisqu’on parle ici de la DGSE, lors de la « guerre des Balkans », «  le Service semble avoir pris largement parti pour la Serbie chrétienne ». En 1996-97, Karadzic et Mladic, recherchés par la justice internationale, « auraient trouvé refuge dans le secteur français ». On craindrait, avec leurs procès, les « dégâts politiques collatéraux risquant d’affecter le président Jacques Chirac, le gouvernement et l’armée française, particulièrement en la personne du général Bernard Janvier ». [Voir en annexe du livre Nuits serbes brouillards occidentaux, de Jean-Franklin Narodetzki, la plainte formalisée contre ce général français qui commandait les forces des Nations Unies en particulier lors du massacre de Srebrenica.]

Est évoqué le cas de cinq hommes arrêtés par la police serbe, fin 1999, ils auraient été chargés par la DGSE d’opérations « homo » – dont le meurtre d’un autre «  témoin gênant », Slobodan Milosevic. Le parcours de l’un d’entre eux, « pour le compte de la France », est édifiant : « des meurtres en Yougoslavie » [! ?!], « un massacre en Algérie en 1994 » [! ?!], « génocide de 1995 à Srebrenica » [! ?!], « opérations de mercenaires en 1997 au Zaïre », « meurtres d’Albanais au Kosovo en 1998 » [! ?!].

« Ces “petits meurtres entre amis” à courte vue ont été fort dommageables pour la réputation des Services français », dit Madelin. Le patron de la DGSE d’alors, Jacques Dewatre, sera remercié.

Mais pourra-t-on croire un instant que ce général, ou même la DGSE dans son ensemble, aient pu avoir, seuls, la responsabilité de choses telles que l’engagement français pro-serbe ? La participation directe à la guerre civile algérienne pousse de plusieurs degrés l’accusation de manipulation de l’islamisme. Dix ans de terreur, de 1988 à 1998, que l’on pourrait rebaptiser la « fausse guerre », tant il est avéré que la Sécurité militaire algérienne manipulait les islamistes. On sait aussi les excellents rapports entretenus par les services français et algériens. Et voilà qu’un agent français pouvait aussi bien participer directement à un vrai massacre de cette fausse guerre…

On se souvient qu’avant de mourir Foccart avait rappelé tout le ban et l’arrière-ban du mercenariat international pour la défense de Kisangani contre l’avancée de Kabila… Mais faut-il avoir une passion du meurtre pour faire une spécialité de l’assassinat d’Albanais du Kosovo en 1998 ?

Où l’on voit encore une fois comment ces fameux services confondent allégrement crime et fonction publique.

*

Néocolonialisme ? On aura tout oublié pour en venir à 2002-2006, en Côte d’Ivoire. Les services de renseignements français, « malgré leur présence massive sur place », auront encore une fois été pris de court. Présence massive ? Madelin précise : DGSE, DRM, SCTIP. On connaît la DGSE. On connaît moins la DRM, fondée par Mitterrand en 1992, dont l’auteur aurait pu nous dire qu’elle était très présente en ex-Yougoslavie – comme au Rwanda, un épisode absent de ce survol…

Le SCTIP, « Service pour la coopération des techniques internationales de police », lui, date de 1990 – œuvre de Pasqua. Très présent en Afrique, comme on voit, mais aussi au Mexique ou ailleurs. Depuis lors le ministère dit de « l’Intérieur » dispose d’un service spécialisé en affaires étrangères…

En Côte d’Ivoire comme ailleurs donc, les services n’auraient rien compris. Un bête réflexe « idéologique » leur aurait fait appuyer la rébellion. Pourquoi ? L’ogre « anglo-américain » aurait pointé le bout de son nez sous la forme de spéculateurs sur le marché du cacao. C’est un « scoop ». Sa source ? Un texte signé « Laurent » sur abidjan.net. « Les informations y sont trop peu documentées pour pouvoir être rapportées », dit Madelin, ce qui ne l’empêche de les juger si « crédibles » qu’il fonde son raisonnement dessus…

En tout cas voilà confirmé l’appui à la rébellion, œuvre françafricaine. Ce qui n’empêchera à aucun moment Bolloré de faire affaire avec Gbagbo, dont la garde présidentielle était non moins françafricaine – ce que notre auteur oublie lorsqu’il ne voit que des « américains » de ce côté-là.

Pour ce qui est de Bolloré, Madelin remarque qu’il « détient d’importants intérêts en Côte d’Ivoire », « que l’ancien ministre de la Coopération [du temps du génocide des Tutsis du Rwanda] Michel Roussin est chargé de suivre ».

Vient l’opération Licorne. « La France intervient ainsi pour la vingtième fois en Afrique depuis 1978. » « Sans aucun débat au Parlement, Paris entre une nouvelle fois en guerre », souligne Madelin.

Faut-il regretter d’avoir passé deux cent pages sans qu’une seule de ces interventions africaines à grands renforts de « services » n’ait eu l’honneur, jusque-là, de trouver mention ?

En Côte d’Ivoire, notre auteur insiste, « depuis toujours, la France entretient dans ce pays un réseau de renseignement exceptionnel et d’une rare densité » – services « parfaitement informés », « mais que le gouvernement » aurait « refusé d’écouter ».

Ailleurs, il est plus sévère : « les services ont très largement failli à leur tache faute d’avoir respecté leur mission de renseignement, au profit à court terme d’un interventionnisme militaire fortement teinté de néocolonialisme ». Ils auraient été donc, en fait, « écoutés ».

« La DGSE », ajoute-t-il, « reste dominée par la culture des “coups de force”, chère aux militaires, et dans une certaine mesure approuvée par les diplomates survivants [?] de la France suprématiste ».

La France suprématiste ! La voilà donc l’idéologie secrète de nos services secrets.

Portés par une politique étrangère, également « secrète », animée par des diplomates, qualifiés ici de « survivants » éventuellement parce qu’ils ne sont pas souvent jeunes, et sont effectivement les « survivants » de la pas si lointaine époque où le gaullisme armait la France non seulement d’une idéologie, mais d’une énorme ambition – une politique à prétention mondiale. Ce que l’idéologue d’extrême-droite Jean Parvulesco appelle le « grand gaullisme ». Suprématiste.

Il n’en est pas moins vrai que la systématisation de l’interventionnisme militaire s’est imposée sous Mitterrand, jusqu’à trouver un nom : les « opérations spéciales ».

« Cette question des opérations spéciales reste cruciale dans la réflexion stratégique. »

« Elle est une idée centrale dans l’exercice gouvernemental de la France. »

« Actuellement quinze mille hommes sont déployés dans le monde », précise-t-il, et participent « directement à dix des actions militaires multinationales en cours ».

En Côte d’Ivoire, ils seraient trois mille six cents, « plus les forces relevant du COS, le Commandement des opérations spéciales ».

Et que font-ils ces soldats des « forces spéciales » ? Madelin revient sur une anecdote « burlesque », lorsqu’à l’occasion d’une manifestation à Abidjan, le 9 novembre 2004 des « tireurs d’élite » des ces « forces spéciales » s’étaient « positionnés » dans un hôtel pour « “neutraliser” les éléments les plus actifs des manifestants ivoiriens ».

Ces « snipers » d’État appartenaient à « un groupe dénommé “J-2” », dirigé par le lieutenant-colonel Bedu, qui « exerce les fonctions de “chef de service du J-2 de Licorne” ». « Il a été chargé d’un certain nombre d’opérations secrètes classées sous le couvert de “missions spécialisées Licorne” ».

On sait tout sur lui : « J’appartiens à l’EMF 4 de Limoges où je suis au bureau “plan du B2”. » On sait aussi qu’il est « titulaire de la qR2 » et qu’il a occupé « les fonctions de CMO renseignements au Kosovo en 1999 et en Bosnie en 2000 ». Ésotérique, le langage des services ? Ce que le lieutenant-colonel Bedu signifie là, c’est que diriger des commandos de « snipers » pour tuer des manifestants est parfaitement intégré dans l’organigramme de la fonction publique…

On apprend aussi qu’une « cellule d’information J-2 » dépend de la DRM, la Direction du renseignement militaire, qui mériterait d’être plus fameuse pour sa spécialité de crimes d’État, plutôt nombreux eut égard à sa relativement brève carrière, depuis sa fondation en 1992.

Les interventions militaires, on appelle ça OPEX, pour « opérations extérieures ». À ces occasions, « les soldats et leurs officiers touchent une prime de risque, exceptionnelle et substantielle ». Notre auteur semble bien vouloir entendre là que cette dimension des choses pourrait contribuer à la motivation de l’ensemble de la machine militaire à entretenir le plus de conflits possibles…

Début septembre 2006, l’Express comptait « seize mille soldats français » opérant sur « huit théâtres d’opérations ». « Le pays est en guerre perpétuelle et les Français l’ignorent ! » s’exclame Madelin.

*

Où l’on reparle de Jean-Charles Marchiani. Imprécision ou coquille ? C’est en 1962 – et non 52 – que, très jeune homme, à dix-neuf ans, il aurait été recruté par le SDECE. Et rapidement intégré dans le « service 6 », le service gaulliste jumelé avec la Sécurité militaire. Madelin en parle en ces termes : « un sous-service plus ou moins clandestin, la section 6 ou base Bison (ou base Paris) ». « Peuplé exclusivement de fidèles gaullistes », dit Eric Lemasson, perçu à la Piscine comme étant « sous le seul contrôle de quelques personnalités politiques » – à commencer par Jacques Foccart, l’adjoint direct du général De Gaulle, à l’Elysée.

Le « sous-service » en question était spécialisé dans le traitement des “HC”, honorables correspondants, avec lesquels les “agents traitants” entretiennent des relations cordiales. À la DGSE, on prétendait ne travailler qu’avec des bénévoles. Les crédits du service 6 semblent beaucoup moins limités. Non seulement les “HC” sont-ils rémunérés. Lemasson cite Marcel Leroy, l’ancien patron du service 7, qui dénonçait les méthodes « aberrantes » de ce qu’il appelle la « Base 6 » : « On engage des HC “contractuels” à prix d’or. On leur signe des contrats, on leur verse des soldes et, en cas de résiliation de l’accord, des indemnités substantielles. » Et, relève par ailleurs le biographe de Marchiani, « le comptable de la base Bison, pas très regardant sur les notes de frais, rembourse les billets de première classe et notes de restaurant Prunier ».

Plus significatif encore, le fait que les agents de la Piscine, considérés comme suspects, aient pu avoir à transmettre leurs « informations » – en clair, leurs contacts –, à leurs collègues des Invalides. Le « sous-service » n’avait pas si mauvaise mine…

Au passage, Madelin rappelle le plus haut fait de cette carrière mouvementée, lorsqu’en mai 1988, à la veille du deuxième tour de l’élection présidentielle, Marchiani revenait triomphalement du Liban avec trois otages – le tour de passe-passe ne suffisant pas à faire élire Chirac.

Négociation chargée, si l’on met bout à bout ce qui en est dit : l’autre partie, le gouvernement islamiste iranien, aurait obtenu à la fois, le règlement du contentieux Eurodif – avec la bombe atomique à la clef – ; plus la grâce d’Anis Naccache, accusé d’un attentat contre l’ancien premier ministre iranien Chapour Baktiar, à Paris ; et, last but not least, ce en quoi Marchiani pourrait bien avoir été particulièrement précieux, une belle affaire de trafic d’armes avec trafiquants de drogues…

Eric Lemasson se sera procuré un document exceptionnel : un récit interne de la CIA, classé secret défense, mais apporté par des avocats de parties civiles, et à l’usage exclusif du Tribunal, dans l’affaire de Lockerbie – cet avion de la Pan Am explosé au-dessus de l’Écosse, en 1988.

En mars 1988, dit le document, les services d’Allemagne de l’Ouest, le BKA, informaient la CIA d’une rencontre secrète qui se serait tenue à Vienne entre Marchiani et une délégation iranienne. Suite à cette réunion, un fameux trafiquant de drogues et d’armes syrien, Monzer Al Kassar, « un des plus importants intermédiaires de vente d’armes au monde », dit Lemasson, pouvait procéder à des achats d’armes en Angleterre au bénéfice de l’Iran.

La CIA ayant identifié Al Kassar comme « un acteur important des filières de drogue », et reconstitué le mécanisme de la négociation de Marchiani, « il fut décidé de faire le même marché que les Français pour faire revenir les otages américains » – dit la CIA...

Et ainsi fut-il fait. Lemasson omet de traduire le reste de la page 12 – de ce rapport de 27 pages –, qu’il reproduit en annexe.

Le BKA et la CIA entraient alors en contact avec le dit Al Kassar, et lui offraient de l’autoriser à prolonger ses routes de trafic de drogue, et particulièrement aux Etats-Unis. « Al Kassar agreed the deal » – et l’affaire fut conclue.

Ainsi le vol régulier Pan Am Francfort-New York– « was now protected and safe to the US » – était « protégé » et « sûr ».

En échange, Al Kassar facilitait la fourniture d’armes à l’Iran. Il s’occupera aussi de fournir la « contra » nicaraguayenne – cette guérilla contre-révolutionnaire, alors enfant chéri de la CIA de Ronald Reagan. Le rapporteur précise entre parenthèses, qu’il a obtenu la liste détaillée de ces transferts d’armes.

Al Kassar finançait lui-même certaines de ses livraisons « with his drug profits » – avec les bénéfices que lui procuraient l’exploitation de la ligne Pan Am Francfort-New York.

Le rapporteur se plaint que le dit Al Kassar aurait joué double-jeu, alimentant des « terroristes » en même temps que les « Contras ». Les bombes ayant servi pour faire exploser une discothèque pleine de soldats américains à Berlin (« et d’autres bombes employées contre des installations US en Allemagne de l’ouest », dit le rapport) seraient de même provenance.

Et l’on vérifiera que le vol Pan Am de Francfort pouvait aussi servir à autre chose qu’à du trafic de drogues, lorsqu’il explosera tragiquement…

Madelin semble avoir lu Lemasson – il le cite en note, page 215. Mais l’intérêt d’un tel document lui aurait échappé.

Il relève qu’après l’affaire Markovic, Marchiani, mis à l’écart du SDECE, aurait, « de galère en boulots alimentaires », finalement atterri, comme « spécialiste de la sécurité » à la Servair, la filiale d’Air France consacrée à la restauration. En guise de « boulot alimentaire », Marchiani se trouvait propulsé patron d’une énorme entreprise de restauration – « la plus grande cuisine d’Europe ».

La Servair n’était pas seulement une planque dorée. Cette énorme entreprise de préparation de repas pour Air France, Japan Airlines ou TWA, ne vendait pas seulement des repas, mais également des services de nettoyage des avions – et de sécurité. À Roissy, la Servair travaille en tandem avec la police de l’air et des frontières. Comme l’explique Lemasson, les aéroports sont des lieux stratégiques.

Des observateurs font remarquer qu’au-delà des questions de « sécurité » aéroportuaire, une entreprise telle que la Servair peut en particulier servir de couverture pour toutes sortes de trafics. Pour faciliter ce type de mic-macs, l’embauche d’anciens du SAC ou des services aura permis de verrouiller l’encadrement – quasi militaire – de cette entreprise supposée être de simple restauration aérienne.

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Dans la spécialité des « négociateurs d’otages », on note aussi le nom du député de Seine-et-Marne, Didier Julia. Vingt ans après les efforts de Marchiani pour libérer le journaliste Jean-Paul Kaufman, c’est pour obtenir la libération d’une autre journaliste réputée, Florence Aubenas, que Didier Julia fera un tour de piste.

Un tour d’avion pourrait-on dire – l’avion du président Gbagbo. Celui-ci était tout-à-l’heure suspecté de pro-américanisme. Or voilà qu’il prête son avion , et prélève un million d’euros « sur le budget ivoirien », pour assister cette entreprise politico-diplomatique de Didier Julia qui bénéficiera également, par exemple, d’une totale facilité de circulation « de ville en ville sans la moindre difficulté », « dans ce Proche-Orient si complexe, si cloisonné », souligne Madelin. C’est qu’il disposerait de l’appui des « plus hautes autorités françaises » – ainsi qu’on désigne généralement la Présidence de la République.

On peut relever que, pas moins que pour Marchiani, l’entourage de Julia est fortement marqué idéologiquement. Dans l’avion de Gbagbo, il voyage avec « l’ancien chauffeur et garde du corps du leader d’extrême-droite Bruno Gollnish », dénommé Philippe Brett, ainsi qu’un certain Philippe Evano, lui identifié comme « membre » de l’UNI – le syndicat étudiant d’extrême-droite.

Madelin rappelle que Julia était un militant actif des amitiés franco-irakiennes du temps de Saddam Hussein, une spécialité dans laquelle se distingueront deux hommes politiques français : Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac.

Didier Julia sera néanmoins désavoué – un succès par de tels moyens aura éventuellement semblé trop compromettant, au point où il sera menacé d’expulsion de l’UMP. Curieusement, c’est alors qu’il sera adoubé par… Nicolas Sarkozy, soucieux peut-être d’assurer ainsi la continuité de l’État. Le 11 juin 2006, Florence Aubenas était libérée. Trois jours plus tard, le 14, se tenait le congrès annuel du syndicat des commissaires de police fortement marqué à droite, le SCHFMP, autrement nommé le « schtroumpf ». Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur et candidat à la présidence de la République « n’hésite pas à parader », ce jour-là, en compagnie de Didier Julia qui le suit « comme une ombre », « omniprésent ».

Madelin relève au passage qu’il est bien possible que le député pro-irakien français ait eu effectivement quelques compétences pour négocier une telle libération, les ravisseurs irakiens étant « d’authentiques gangsters », « parfois directement liés aux services de sécurité irakiens reconstitués après la chute du régime baassiste »…

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De la politique mondiale à la politique locale, il n’y aurait qu’un pas. D’un chapitre à l’autre, Madelin passe ainsi de Bagdad à… Clichy-sous-Bois. Le procédé peut surprendre, mais, correspond simplement au fait que pour les « services » de la police politique, c’est tout un. Ils sont là pour gouverner – ici comme ailleurs.

Nous voici ainsi arrivés au 8 mars 2005 – imprécision ou coquille, l’auteur se trompe d’un jour et écrit « 9 mars »…– où « des “casseurs” s’en prennent avec la dernière violence aux lycéens » qui manifestaient contre une « pénultième » réforme de l’éducation proposée par François Fillon.

Madelin voit là un autre cas où les services de renseignements auront été défaillants. « Grave manque d’anticipation », dit-il, encore une fois “sévère”. On pourrait néanmoins se demander si, à défaut d’anticipation, les « forces de l’ordre » n’auraient pas pu couper court au « désordre » manifeste que constituait l’attaque des jeunes manifestants par d’autres jeunes. On parlera alors de « fracture sociale » ou même de « fracture raciale » entre les lycéens – supposés blancs et bourgeois –, et leurs agresseurs venus de banlieue – supposés noirs et pauvres.

Pour resituer les choses, il est bon de se rappeler que ce qu’on a appelé le « mouvement lycéen » était alors en plein essor. La mobilisation, qui avait démarré avant des vacances scolaires, reprenait de plus belle au retour. Les lycéens avaient décidé de manifester chaque mardi pour se compter, et en trois semaines les cortèges n’avaient fait qu’enfler spectaculairement.

Ce 8 mars 2005, le mouvement sera effectivement cassé. Pour comprendre ce qui s’est passé là, il n’est pas inutile de se projeter un an plus tard, lors du mouvement contre le CPE, qui sera également « cassé » par le même moyen. Plus qu’habile, le ministre de l’Intérieur, un certain Nicolas Sarkozy , sortira indemne de toute critique de ces deux « bavures » spectaculaires.

Mars 2006. Les manifestants arrivent ce jour-là aux Invalides – le mouvement s’estimant assez fort pour s’éloigner de ses bases coutumières de l’est parisien et pour s’attaquer au saint des saints de la géographie politique, le beau quartier dit « des ministères ».

Il est de tradition constante – depuis le 6 février 1934, où l’extrême-droite faillit prendre d’assaut l’Assemblée Nationale –, que lorsque des manifestations approchent de cette partie de la ville, elles se voient opposer là de très solides dispositifs policiers, assez impressionnants pour avoir dissuadé quiconque de rétenter l’exploit manqué ce fameux six-février.

En arrivant aux abords des palais nationaux, en ce mois de mars 2006, les jeunes lycéens, surexcités par le succès de leur mobilisation, ne seront pas accueillis par une bordée de gaz lacrymogènes de la police, mais plutôt par les bombes, également lacrymogènes, mais de poche, dont usaient, entre autres moyens, les voyous des banlieues venus en masse pour les agresser – ce qu’ils feront un long moment, le temps de parvenir à disperser totalement le cortège, sous le regard bienveillant de la police.

Il était d’autant plus facile « d’anticiper » là qu’un an plus tôt le même phénomène s’était produit, aux abords de la place de la République, à une moindre échelle, mais tout aussi nettement, au point de provoquer une demande de commission d’enquête parlementaire – et d’intéresser l’historien quelques années plus tard.

À une autre occasion, dans la même série de manifestations estudiantines, ce seront des contre-manifestants d’extrême-droite qui bénéficieront de la mansuétude policière lorsqu’ils attaqueront les lycéens, dans le quartier de la Sorbonne.

Dans ces divers cas les contre-manifestants se montreront particulièrement violents. On relèvera de nombreuses fractures, de bras et de jambes. Les voyous des banlieues et les militants d’extrême-droite partageaient ainsi non seulement leur cible – et le privilège de pouvoir manœuvrer sans être gênés par la police –, mais y compris le détail de leurs méthodes.

Comme d’habitude, Madelin dénonce l’incapacité des services de renseignements là où il y a, bien au contraire, un soupçon d’intervention inavouable très efficace [voir État d’urgence, n°1]…

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Ces banlieues, Madelin rappelle comment elles auront été peuplées. Dès les années 60, il y aura une politique délibérée de stimuler l’immigration, « pour desserrer la pression sur les salaires ». On procède alors au « transfert de villages entiers d’Algérie en France ». Encore au début des années 70, c’est un certain Édouard Balladur, conseiller technique de Pompidou, qui est chargé de « promouvoir une immigration massive de travailleurs maghrébins », explicitement « pour peser sur les salaires »…

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Comme d’habitude, plus l’action des services de renseignements est digne d’intérêt, moins ce livre en rendra compte avec pertinence… Ainsi de l’Afghanistan, territoire de chasse privilégié de la grande politique « arabe » de la France. On sait les relations privilégiées des services français avec l’intégrisme islamiste [voir Quand la France préférait les talibans, de Françoise Causse, aux éditions de Paris]. Madelin préfère regarder de l’autre côté : la DGSE aurait réussi « un coup exceptionnel », en infiltrant « quelques officiers » dans la vallée du Panshir, auprès du commandant Massoud.

La phrase est savoureuse : les services occidentaux ne risquaient pas d’« infiltrer » les forces massoudistes – qui étaient demandeuses de soutien…

La suite est à l’avenant : « il n’est pas précisé », dit Madelin, « si les opérationnels français avaient également pour mission de surveiller l’important trafic d’opium du chef de guerre ». On sait que l’intégrisme islamiste, que Massoud combattait, se sera développé essentiellement grâce à ce trafic. Dès la guerre contre les russes, les moudjahidines dirigés par Hekmatyar, avaient compensé leur relative médiocrité sur le terrain militaire par le flux continu de moyens que permettait le trafic d’opium – par l’entremise des services pakistanais. C’est lorsque les talibans prendront la place d’Hekmatyar comme intermédiaire privilégié des services secrets pakistanais qu’ils occuperont l’espace politique qu’ils contrôlent encore aujourd’hui – à la frontière pakistanaise.

L’opportune diffamation des massoudistes ici relayée a une source : « un agent en poste à Kaboul après la défaite des talibans »… Ce alors que les massoudistes sont au pouvoir – et à nouveau menacés par la pression des talibans qui se financent intégralement par le moyen du trafic d’opium… La mauvaise foi des services français est simplement comique lorsqu’on sait leur niveau d’implication aussi bien dans les trafics de drogue que dans le soutien aux islamistes.

En effet, « plus audacieuse encore », cette présence d’un « poste de surveillance » à la frontière pakistanaise qu’évoque Madelin : « un officier de la DGSE est installé sur place », « afin d’identifier tous les jeunes gens porteurs d’un passeport français entrant ou sortant d’Afghanistan pour aller s’entraîner dans les camps de l’organisation Al Quaida ». La moisson aura été particulièrement fertile : « entre cinq cent cinquante et six cents » noms.

Où il n’est pas interdit de comprendre qu’Al Quaida est une simple émanation des services français…

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Imad Lahoud… Ce nom est apparu dans la foulée de l’affaire Clearstream, à côté de celui du général Rondot, dit « l’As » du renseignement. C’est lui qui aurait obtenu de Denis Robert des listings de la banque centrale du blanchiment d’argent, qu’il aurait ensuite trafiqués, offrant à Nicolas Sarkozy un tremplin pour écarter Dominique de Villepin de la course à l’Élysée.

OBL ? Ousama Ben Laden. Lahoud « affirme avoir rencontré le maître terroriste à Beyrouth, et même avoir géré une partie de son trésor de guerre »…

Ainsi, de la frontière pakistanaise aux discrètes banques levantines ou luxembourgeoises, les services français sont bien proches de l’organisation talibane…

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Des services dont on peut donc comprendre qu’ils s’autofinancent en grande partie, lorsqu’on les voit si bien placés au cœur du principal trafic mondial de drogues.

On se souvient que la Mission d’information sur l’intervention française au Rwanda, présidée par Paul Quilès, avait conclu en réclamant un contrôle parlementaire sur l’action des services secrets. Ce vœu pieux n’aura produit aucun effet, sinon la velléité du successeur de Quilès à la tête de la commission de la défense nationale, le député UMP Bernard Carreyon, qui aura l’audace de vouloir connaître le budget réel de la DGSE. « Jusqu’ici personne n’avait pensé à agréger les différentes lignes budgétaires ».

Le danger d’une telle curiosité aura semblé sérieux, si l’on en juge par le dépôt d’un projet de loi par le ministre de l’Intérieur d’alors, Nicolas Sarkozy proposant « une innovation sans précédent », « l’instauration… d’un contrôle parlementaire des services de renseignements ». « En fait », nous explique Madelin, « la proposition du ministre est une manœuvre dilatoire ». Il s’agissait d’adopter une loi sur la question « avant le 15 février 2006 ». Madelin remarquait que « le texte n’a[vait] » toujours pas « été débattu durant la session du printemps 2007 ». « Une fois de plus le projet reste dans les limbes ».

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Mais pourquoi donc de tels scandales ne s’étallent-ils pas à la une des journaux ? Madelin suggère de relire le livre de l’ancien patron de la DGSE, Claude Silberzahn, Au cœur du secret, dans lequel celui-ci « théorise la manipulation de la presse ».

On se souvient que Le Monde n’aura pas craint d’intenter un procès à Jean-Paul Gouteux, l’historien de l’implication française dans le génocide des Tutsis du Rwanda, simplement parce que celui-ci avait osé citer ces mémoires de Silberzahn…

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Malgré tout ce qu’on aura pu apprendre en 300 pages, Madelin n’hésite pas à bourrer ses dernières pages de phrases pour le moins curieuses :

Ainsi, page 301 : « ces réalités traduisent l’absence de la France du champ de l’Intelligence ». Et pourquoi ça ? En 1974, « lorsqu’il prendra lui-même le portefeuille de ministre de l’Intérieur, Jacques Chirac découvrira que « ses téléphones » « sont placés sur table d’écoute ». Furieux, celui-ci aurait rendu aux services « la monnaie de leur pièce » en bloquant « leur émergence comme outils majeurs de gouvernement ».

Mais cette « détestation des services » aurait des origines plus lointaines, au temps du général de Gaulle. « Non seulement » celui-ci « ne comprend pas le renseignement », « mais de plus il ne pense qu’à l’éliminer de la scène politique ».

Madelin croit pouvoir parler alors d’un « démantèlement de facto des services », ou même de leur « obsolescence »…

Ainsi, en France, « des modestes raisons personnelles » se conjugueraient « avec les grandes analyses politiques », « pour rendre inopérant un outil de renseignement considéré partout ailleurs comme indispensable ».

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Et pourtant… Que dit Paul Quilès ? « Le renseignement est considéré par tous les monarques – y compris républicains – comme la clé de toute forme de pouvoir car qui détient l’information a le pouvoir. »

Madelin, ajoute, n’hésitant pas à se contredire : « Le secret est la force du Président, ses services en sont les outils personnalisés. »

Ou, mieux :

« Le secret, c’est le pouvoir lui-même, le pouvoir au sommet. »

« En fin de compte, qu’il s’agisse de décider de la guerre ou de la paix », « dans notre système constitutionnel, le Président est totalement seul lorsqu’il doit prendre une décision ultime ». « Sa décision est prise en toute impunité, et sans recours. » « Le Président ne peut être coupable. Et encore moins responsable. »

« Le secret est la propriété irréfragable du chef »…

*

Les attentats du 11 septembre 2001 montreraient, selon Madelin, « que, dans le monde entier, les services secrets tendent à être moins efficaces »… Il évoque pourtant de singuliers « progrès », lorsqu’en 2004 s’est constitué un réseau dit « Alliance », « où les agents de la DGSE, de la DST et des RG côtoient les officiers de la CIA, du MI6 britannique et du BND allemand »… Et cette internationale des polices secrètes aura installé son QG à un endroit qui nous rappelle quelques souvenirs, « tous prêt des anciens locaux du 2ème bureau », « à la caserne des Invalides »…

« Progrès » pour les uns comme pour les autres. La CIA compenserait là « l’extrême faiblesse de ses ressources humaines ». Les américains partageraient avec les français leurs « très rares “taupes” » – ou plutôt, ce seraient les services français, en fait, qui “mutualiseraient” leurs informateurs, si l’on suit le récit de Madelin. On les voit même, ici, organiser la mise en relation directe du ministre de l’Intérieur irakien – sous Saddam Hussein –, Naji Sabri, avec les services américains. Le plus intéressant dans cette anecdote, c’est son contenu : le ministre de Saddam se serait déplacé à New York, par l’entremise des français donc, et ce… afin de nourrir le mythe des « armes de destruction massives » qui servira de prétexte à l’entrée en guerre !

Payé 100 000 dollars, le ministre aurait été motivé pour dire ce qu’on voulait entendre.

On est libre de s’interroger sur une telle “anecdote”. On se souvient combien Saddam était paranoïaque. Le nombre de ses ministres, ou autres proches, qui auront été sommairement exécutés au moindre soupçon d’éventuelle trahison, n’est pas vraiment négligeable – au long des décennies de son règne. Peut-on imaginer que le ministre de l’Intérieur ait pu se croire à l’abri en cette veille de guerre ? Ou bien aura-t-il aussitôt réclamé la protection de luxe réservée d’ordinaire aux témoins à charge contre la mafia… ?

Le point doit être vérifiable, mais s’il était vrai qu’au contraire Sabri soit retourné à Bagdad après un tel conciliabule, cela impliquerait quasi automatiquement qu’une telle « fuite » aurait été voulue par Saddam…

À noter également la qualité de l’infiltration française – que le « premier flic d’Irak » ait pu être un flic français en dit long. Il faut croire que l’amitié franco-irakienne n’était pas un vain mot.

Très curieux le fait que cet agent franco-irakien ait milité ainsi en sens inverse de l’objectif affiché par la diplomatie française – poussant en quelque sorte les américains à la faute.

Madelin rappelle qu’après l’invasion américaine nul ne trouvera trace de ces fameuses armes biologiques. Il suggère que les services français auraient pu avoir été manipulés. Il faudrait convenir alors qu’ils ont aussi été de très actifs relais de cette manipulation… Et ce, encore une fois, en vue d’objectifs diamétralement opposés à ceux que le ministre des affaires étrangères, Dominique de Villepin, pouvait au même moment mettre en avant avec éloquence devant les Nations unies…

Convenons là que la politique de la France n’est pas toujours très lisible.

Restons-en à l’analyse des éléments structurels. Par-delà ces abracadabrantes manipulations-contre-manipulations, l’élément important ici, c’est bien sûr cette information essentielle donnée en passant : depuis 2004, américains, allemands, anglais et français partagent un même local. Cela évoque ce que Dominique Lorentz nous apprend quant à la bombe atomique : celle-ci serait une œuvre commune de ces quatre pays – plus Israël. Les cinq doigts de la main occidentale.

Notons aussi que ces services auront choisi Paris pour baser leur « état-major mondial ». Ainsi, les français n’auraient pas seulement le meilleur réseau d’informateurs dans le monde musulman. Après l’Unesco et l’OCDE, faudra-t-il ranger cette nouvelle « base Bison » parmi les « honorables » institutions internationales dont la capitale française peut s’enorgueillir ?

L’internationalisation des services – et des politiques étrangères fondamentales de ces divers États – est un phénomène qui a bien sûr une certaine ancienneté. Il remonte sans doute à la fin de la deuxième Guerre. Mais on peut relever ici que le 11 septembre 2001 aura permis de passer une étape. C’est ainsi que le microcosme de cette « base-Bison mondiale » se reproduit dans tous les aéroports du monde aujourd’hui, sous prétexte anti-terroriste. Madelin est éloquent : « Les “plates-formes aéroportuaires” sont devenues de monstrueux commissariats de police, des annexes de la DST, de la CIA, du MI5 et du BND. »

Les dimensions d’un tel phénomène sont inconnaissables, mais il semble bien que son développement soit simplement galopant, si l’on en juge par cette proposition d’un ex-gendarme de l’Elysée, Philippe Legorjus, qui suggère simplement que les compagnies d’avions deviennent des dépendances des services secrets. Pour compenser le désengagement de l’État, Legorjus suggère d’instituer des « référents » dans ces compagnies – ou plus précisément dans leurs sociétés de sous-traitance –, « permettant de raccorder » les compagnies aériennes « à la chaîne de sécurité ».

L’idée n’est pas neuve, ainsi qu’on aura pu le vérifier en survolant tout-à-l’heure la carrière de Jean-Charles Marchiani. Sa systématisation n’en ouvre pas moins des perspectives simplement vertigineuses.

*

Dans ce tour d’horizon du monde plus-qu’orwellien dans lequel nous sommes entrés désormais de plain-pied , Madelin évoque les « villages forts », œuvre du néo-féodalisme contemporain, dans lesquels les habitants se retrouvent enfermés « derrière de hauts murs », avec barbelés et protections électroniques, supposés « mettre à l’abri » de « toute intrusion extérieure ». Il y en a aux États-Unis et au Brésil, mais aussi « en France », nous révèle Madelin, « à Nice, dans le Lubéron ou à Toulouse ». Ce qui s’expérimente là, c’est « la surveillance électronique des villes », telle que l’on commence à en voir le dessin.

« Des centaines, voire des milliers de mini-caméras sont implantées dans des quartiers considérés comme sensibles ». Et « dans certaines villes anglaises, elles sont couplées à un système d’interpellation vocale automatique avertissant les contrevenants qu’ils sont “repérés”, “enregistrés” »…

Un autre « cas spectaculaire » est constitué par les aéroports de Paris. Il y avait trois mille caméras entre Orly et Roissy. Il est prévu de porter ce chiffre à sept mille… « en phase finale ».

Tout passager doit subir ce qui est appelé avec humour le « PIF » – « Point d’inspection filtrage » – et qui désigne en fait non un « point », mais le « chenal » qu’il faut suivre pour entrer « dans les zones réservées sécurisées ».

Et «  les informations recueillies » lors de ces « opérations de filtrage » sont aussitôt transmises « aux services de police français… et américains ».

Où l’on trouve une indication de plus de l’excellente qualité des relations transatlantiques – quoi qu’on en dise. À l’arrivée, on aura peut-être compris que les oppositions frontales, telle celle que mettait en scène le général de Gaulle – ou, plus récemment, Jacques Chirac à propos de l’Irak –, sont de pures mises en scènes, simplement destinées à donner l’illusion d’un monde multipolaire, à seule fin d’épuiser toute velléité d’opposition.

Parlant de gaullisme, Madelin nous dit que la privatisation des services de renseignements remonterait à 1958 « avec la création des réseaux parallèles pendant la guerre d’Algérie ». Il relève néanmoins que sous Mitterrand le phénomène prendra singulièrement de l’ampleur : « les effectifs des entreprises de sécurité se sont multipliés par 7,4 de 1982 à 1998 », date à laquelle elles auraient compté près de 100 000 hommes… Aujourd’hui, près de dix ans plus tard, on en compterait 130 000. Et « 92 000 à recruter d’ici 2010 », « au titre des remplacements et des nouveaux emplois » !

On voit là à l’œil nu, les étapes successives d’un coup d’État permanent.

Le chiffre des recrutement s à venir est bien précis. En trois ans, on se propose ici de recruter une armée privée. Et déjà dans nos rues se multiplient les voitures simili-policières des dits services de sécurité.

C’est de 1985 que daterait en fait ce phénomène qui aurait été en somme inauguré par un éminent représentant de la cellule de l’Élysée, le commissaire Charles Pellegrini, ancien patron de l’Office central de répression du banditisme. Ne pas se méprendre : tout reste en famille. Lorsque, quelques années plus tard, Pellegrini revendra la société dénommée OST (pour « Organisation services et transports »), ce sera à un autre fameux représentant de la « cellule de l’Élysée », Robert Montoya, présenté ici comme « un ancien gendarme spécialiste des écoutes téléphoniques clandestines ».

Un autre cas intéressant est celui de Elf, la fameuse entreprise de pétroles africains aujourd’hui absorbée par Total – comme son nom l’indique. Dès le départ, ce n’est pas pour rien que celle-ci était confiée à Pierre Guillaumat, dont Madelin rappelle qu’il était « le fondateur de la Direction générale des services spéciaux pendant la seconde guerre mondiale » . C’est un ancien « directeur du renseignement » du SDECE, Maurice Robert, qui prendra l’initiative d’organiser, au sein d’Elf, « PSA, sigle masquant un véritable service secret », « qui n’a rien à envier à l’officiel ». Rien que ça.

C’est à l’occasion d’une perquisition dans les coffres du successeur de Maurice Robert à la tête de ce « service », un certain Jean-Pierre Daniel qu’apparaîtra un « détail » signifiant : les innombrables contrats de sous-traitance trouvés là constituaient un « “annuaire” quasiment exhaustif » des services privés, nous dit Madelin. Surtout, il aura remarqué que ne « figurent » là que « des hommes tous originaires des services spéciaux ou de la gendarmerie ».

Jean-Pierre Daniel ayant dû rendre son tablier, son successeur « n’est autre » qu’un « ancien chef du service Action de la DGSE ». En Russie de même, observe Madelin, les dits « SRP » sont également issus du KGB. Et que signifie donc SRP ? « Service de renseignement privé » ? Non, plus pudiquement cela voudrait dire : « société de recherche privée ».

Où l’on est libre de comprendre que ces services « privés » issus des services secrets n’en sont qu’une prolongation – un énième déguisement.

*

Conclusion ?

« Malgré leurs mille tentacules, malgré leurs moyens décuplés, civiles ou militaires, les agences sombrent dans l’inefficacité ». « On passe plus de temps à maîtriser la machine qu’à la rendre utile », dit Madelin.

Faut-il comprendre qu’il n’y a rien à craindre d’une telle « machine » ?

Nous serons d’accord avec notre auteur lorsqu’il remarque qu’« il y a lieu de s’interroger sur la finalité des services ».

On ne peut qu’acquiescer quand il relève que « le renseignement effraie dans la mesure où ses dérives et ses perversions – les manipulations politiques – ont été et sont encore utilisées pour remettre en cause les libertés ».

En fait, il faudra attendre le dernier mot pour comprendre que si l’on partage ce diagnostic, ce n’est pas tout-à-fait du même point de vue.

Car pour notre auteur « cette aversion » envers la police politique – et l’inquiétude face à son développement exponentiel, particulièrement depuis le 11-septembre – serait « dangereuse ». Elle conduirait « à rejeter toute forme d’ordre ». Et là jaillit le cri du cœur : « L’absence d’ordre n’est pas l’anarchie, mais l’enfer ».

Pourtant, nous partagerons mot pour mot son analyse lorsqu’il dénonce le « libéralisme » contemporain comme une « escroquerie sémantique » : « le libéralisme sans borne n’est pas la liberté ». Bien « au contraire, les mécanismes économiques qualifiés de libéraux ne peuvent fonctionner au seul profit des grands groupes capitalistiques que sous le couvert d’un ordre policier de plus en plus pesant, impliquant un lourd flicage des esprits, c’est-à-dire une investigation secrète des idées ».

Là encore, tout est dit.

Mais, il faut craindre qu’en dépit de ce tableau clinique redoutable, Philippe Madelin n’aura pas tiré toutes les conclusions qui s’imposent lorsque, pour finir, il appelle à une « révolution structurelle des Services » pour éviter le « dépérissement accéléré de la fonction du renseignement en France »…

Aura-t-il été entendu par le nouveau régime ? Nicolas Sarkozy était à peine élu qu’on apprenait le déménagement – en banlieue parisienne – de la DST et des Renseignements généraux dans un nouveau bâtiment qu’ils devaient partager, à Levallois-Perret. Quelques semaines plus tard, l’information se précisait : puisque personne ne semblait trouver rien à redire au fait que ces deux mastodontes policiers puissent s’échanger leurs « secrets » tous les jours dans l’ascenseur, il fut décidé de tomber le masque : on nous annonce maintenant tranquillement qu’elles vont fusionner.

Rappelons ici que la Vème République relookée vient d’offrir les pleins pouvoirs à un ministre de l’Intérieur. C’est bien les services de ce ministère qui se destinent à instaurer la dictature policière la plus parfaite qu’on n’aura jamais vue. Ce qu’on appelle un coup d’Etat.

Le coup d’État est arrivé… Sans l’ombre d’un tank dans les rues. Avec l’acquiescement servile d’une population contrôlée par le « lourd flicage des esprits ».

Il n’y aurait plus rien à espérer, si l’on n’avait entendu, la nuit de l’indécent triomphe électoral du parti de l’ordre, quelques jeunes, déjà aguerris, marcher dans les rues du faubourg Saint-Antoine où sont nées toutes les révolutions, en criant.

Paris, debout, réveille-toi.

Michel Sitbon

Réprimez-moi si vous voulez

Vous n’aurez pas ma fleur

Celle qui me pousse à l’intérieur

Fleur cérébrale et

Fleur de cœur

Ma fleur

Vous êtes les plus forts

Mais tous vous êtes morts

Et je vous emmerde

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