La France en Afrique

Le néocolonialisme français en Côte d’Ivoire

Houphouët et les réseaux français, après plusieurs décennies d’exercice partagé du pouvoir, ont engrangé des sommes considérables. Le vieux chouchou de la France était devenu, probablement, l’homme le plus riche d’Afrique Noire, avec une fortune estimée à 60 milliards de francs. A sa mort, son pays croule sous les dettes. Mais il faut quand même reconnaître à ce long règne d’avoir été, à l’intérieur, plutôt moins violent que d’autres. Même s’il est arrivé au grand ami de Foccart de faire torturer ses opposants en sa présence, et si la répression du mouvement bété a fait4000 morts. Sa politique extérieure fût parfois belliqueuse. Pour la France, il a soutenu à fond, en sous-main, les guerres du Biafra et du Liberia. Il fut également d’une aide précieuse en 1987 dans l’assassinat de Thomas Sankara, le très gênant président du Burkina Faso.

A sa mort en 1993, le premier ministre Bédié lui succède. Son règne est si caricatural que la France le dégage par un putsch dirigé par le général Gueï, censé donner le pouvoir à un ex-dignitaire du FMI, Alassane Ouattara. Mais Gueï veut finalement garder les clefs de la maison. Comme promis, il organise des élections. Mais il n’arrive pas à les truquer suffisamment : et c’est la victoire surprise de Gbagbo, opposant historique ; avec en toile de fond les conséquences ravageuses du concept d’ivoirité initié par Bédié. Le candidat idéal pour la France, Ouattara, à qui il est reproché de ne pas être tout à fait ivoirien, n’a jamais pu se présenter. Gagbo se détache lentement mais sûrement de la France, se sentant sans doute protégé par ses amitiés socialistes (Jospin est encore au pouvoir à ce moment précis). Mais revoici en 2002 la France redevenue Chiraquie. Comme par magie, un putsch éclate cinq mois plus tard, dirigé par le garde du corps personnel de Ouattara, le sergent-chef IB. Mais le coup d’état capote, et le pays s’enlise dans une guerre. L’armée française s’interpose. Les questions s’accumulent sur le rôle de la France et l’attitude de Gbagbo dans un contexte inquiétant de xénophobie. Gbagbo se sent humilié par les accords signés en France, qui laisseraient des ministères très sensibles à des rebelles (Intérieur, Défense). La situation reste instable.

Début février 2004, on assiste à une « réconciliation » spectaculaire avec Chirac, et donc l’entrée de Gbagbo dans le giron françafricain... avec la reconduction des contrats des multinationales françaises verruqueuses. Mais les choses se compliquent. Gbagbo subit le mécontentement international suite à une répression féroce d’une manifestation non-autorisée. Cette bulle de confiance dictatoriale est-elle dû à un gros contrat pétrolier signé avec les Américains, ce qui lui assurerait à la fois des devises et un soutien inespéré ? Les milices patriotes pro-Gbagbo tentent d’intimider les ressortissants français (ils sont plus de 10 000 ) et les french PME qui fournissent une grande partie des recettes fiscales du pays (malgré d’incroyables ristournes) sonnent l’alerte rouge. Un sacrifice que pourrait s’autoriser Gbagbo grâce au nouveau pactole américain, en préservant les intérêts des gros groupes françafricains tout en s’assurant la confiance de ses fidèles. En Angola, les grandes puissances ont déjà fait la preuve qu’elles pouvaient soutenir les deux camps d’une guerre civile, profitant du chaos pour engranger les bénéfices et du trafic diamantaire et du pétrole offshore. Il est tout à fait envisageable que Gbagbo soit soutenu conjointement par la France et les USA, du moins jusqu’aux élections de 2005. Le non-démantèlement de la zone rebelle au Nord et l’effet « tampon » de l’armée française est peut-être conçu pour temporiser jusqu’à l’échéance. Mais la présence de l’ex-chef du COS (Commandement des Opérations Spéciales, l’élite militaire française tristement célèbre pour ses agissements au Rwanda) fraîchement débarqué n’est pas faite pour rassurer. De même, la présence en tant que conseiller à la sécurité de Gbagbo de Honoré Ngbanda, (qui jouait le même rôle auprès de l’ultra françafricain Mobutu), un proche des génocidaires rwandais du Hutu Power.

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