La France au Rwanda

La dernière "bavure" de Chomsky

Chomsky, probablement un des intellectuels de gauche les plus lus au monde, vient de préfacer The Politics of Genocide d’Edward S. Herman et David Peterson. L’argument du livre est que tout massacre fait par les ennemis des USA est présenté comme un génocide par les médias alors que ceux faits par leurs amis ne sont pas condamnés. Conclusion de la préface de Chomsky, qui rappelle très justement l’extermination des Indiens d’Amérique : tant qu’il n’y a pas plus d’honnêteté et de rigueur dans les instances internationales, il ne faudrait plus utiliser le terme de génocide. Application au Rwanda : Paul Kagame ayant été formé à Fort Leavenworth, il est l’ami des US. Donc contrairement à ce qu’on nous a fait croire, ce seraient les Tutsi qui ont génocidé les Hutu au Rwanda et en RDC (!). Aux mépris des faits, les auteurs reprennent toute la propagande des génocidaires à leur compte et justifient ceux-ci par l’autorité du linguiste étatsunien Chomsky, lequel a une fois de plus fait étalage de son gauchisme de salon. Michel Sitbon a retracé une partie de l’itinéraire de l’intellectuel.

L’épisode Herman-Chomsky me rappelle le précédent où les deux mêmes individus, en 1979, co-signait un gros livre, en deux tomes :

- 1979 : The Political Economy of Human Rights, Volume I : The Washington Connection and Third World Fascism (avec Noam Chomsky)
- 1979 : The Political Economy of Human Rights, Volume II : After the Cataclysm : Postwar Indochina and the Reconstruction of Imperial Ideology (avec Noam Chomsky)

Je ne sais plus lequel de ces deux tomes (mais je devrais pouvoir le retrouver) était pour l’essentiel consacré au Cambodge et soutenait quant au génocide khmer rouge une thèse strictement négationniste aussi. Celle-ci, et les prises de positions constantes de Chomsky à ce sujet, y compris dans des ouvrages récents, a été dénoncée aux États-Unis dans de minces pamphlets à faible diffusion (une critique de gauche de Chomsky ayant peu de place), dont j’ai souvenir d’en avoir eu dans les mains et de trouver la critique parfaitement pertinente.

En résumé, si je me souviens bien, Chomsky et Herman soutiennent que si les cambodgiens sont morts en grand nombre, c’est du fait de la famine qui sévissait alors, celle-ci ayant été provoquée par les bombardements américains de très grande ampleur dont le Cambodge avait été victime dans les dernières phases de la guerre du Vietnam.

S’ils oublient au passage l’évacuation des villes et la concentration de leurs habitants dans des camps où ils sont en effet morts de faim plus souvent que de brutalités, les bombardements américains et la crise agricole qui s’ensuivit n’en sont pas moins une réalité. À tel point que, lorsque les khmers rouges ont pris le pouvoir, ce qui aurait dû être à l’ordre du jour pour éviter une telle famine, cela aurait été de faire appel à l’aide alimentaire internationale. Ce à quoi les khmers rouges se sont absolument refusé, considérant qu’ils n’avaient besoin de personne pour faire le socialisme. Ils théorisaient, au contraire, l’autarcie, à la manière des Coréens du nord, mais s’inspirant plus directement encore de la Chine du grand bond en avant – dont on verra qu’elle avait produit une mortalité du même ordre de grandeur que celle qu’ils atteindront, à l’échelle chinoise. C’est là leur premier crime – et même le principal pourrait-on dire, si on suivait Herman et Chomsky qui se gardent bien, pourtant, de leur reprocher.
Leur objet est de critiquer le "droit-de-l’hommisme" – dans le droit fil de la pensée de Marx, telle qu’on la trouve exposée dans la première partie de son premier livre, le pamphlet antisémite Sur la question juive, republié en 2006 chez La Fabrique, avec une préface de Bensaïd, instructive et non moins scandaleuse.

Là où ils nous ont intéressé, lançant une piste pour la "médiacritique", c’est quand ils ont développé l’argument comparatif, mis en image dans le film de 1992, Manufacturing consent : on y voit se dérouler les centaines de mètres de colonne d’articles du New York Times sur le Cambodge à côté des quelques mètres de papiers se rapportant à Timor, simultanément victime d’une semblable entreprise génocidaire. Chomsky et Herman auront eu le mérite alors de désocculter le génocide du peuple catholique de Timor, qui s’est produit en effet dans un contexte de complicité universelle comparable… à celui du Cambodge, comme à celui du Rwanda.
Au Cambodge, nos auteurs oublient de dire que, tout au contraire de ce qu’ils spéculent, les génocidaires khmers rouges ont bénéficié avant tout de la complicité… de l’empire américain qu’ils prétendent dénoncer ! On sait à quel point les khmers rouges ont été protégés, ayant même la possibilité de siéger à l’ONU des années après avoir été chassés de Phnom Penh par les vietnamiens.

Ce paradoxe trop subtil pour nos auteurs reposait sur le principe qui voudrait que les ennemis de mes ennemis sont mes amis. (Et ils ne se rendent pas compte du fait qu’ils raisonnent de façon aussi simplette eux-mêmes.) Pour les américains défaits au Vietnam, l’opposition entre communistes vietnamiens et cambodgiens était une aubaine qui leur permettait, bien qu’amèrement, de faire mentir (un peu) la théorie des dominos. Et la protection américaine dont bénéficieront alors les khmers rouges s’étendra y compris… aux informations sur le génocide. Lorsque Chomsky et Herman dénoncent alors les premiers témoins du génocide khmer rouge, ils ne font pas seulement un remake de la dénonciation de Kravtchenko par les staliniens au début de la guerre froide, mais ils entrent parfaitement en phase avec le négationnisme dominant alors, qui fera que l’on n’accepte qu’avec retard les informations sur le drame en cours.

Le premier livre sur le sujet, Cambodge année zéro, parait en 1977. En 1978, lorsque Lacouture publie Survive le peuple cambodgien !, le sujet était encore loin d’être compris. Les réfugiés affluaient en Thaïlande et on refusait toujours de les croire. Ce n’est qu’après la chute des khmers rouges, après qu’il ait été mis un terme au génocide par la victoire de l’armée vietnamienne, que le fait de ce génocide a enfin été universellement reconnu.
On tolérait toutefois encore en 1980 que le délégué des Khmers rouges monte à la tribune de l’ONU pour dénoncer les atteintes aux droits de l’homme… au Vietnam, et traiter de calomnies ce qui pouvait être dit sur son propre régime.

Non seulement Chomsky et Herman auront osé publier cette thèse négationniste en 1979, alors que la question était brûlante, mais ils ne reviendront jamais sur leur analyse, la réitérant au contraire, à toute occasion, au fil des ans. Interrogé à ce propos, Chomsky usera d’une image : "si quelqu’un vient me dire que la bibliothèque d’Harvard brûle, alors qu’il n’en sait rien, c’est un menteur ; que la bibliothèque brûle effectivement au même moment n’y change rien"… Ainsi Pin Yathay, tel Kravtchenko pour ses ancêtres staliniens, aurait été un infâme propagandiste...

Il se trouve que Pin Yathay a écrit avec L’Utopie meurtrière l’équivalent cambodgien de Si c’est un homme, et que Chomsky est un piètre idéologue.

Michel Sitbon

Commentaires