La France en Afrique

La communication, une affaire d’Etat pour Paris

par Guillaume Menchi

La lutte d’influence internationale est vive sur le terrain de l’information et des idées. Le rapport d’activité 2001 de la Direction Générale de la Coopération Internationale et du Développement (DGCID) souligne que « Les vrais batailles d’aujourd’hui se gagnent d’abord dans les esprits, les cœurs, les opinions. Sans instrument d’influence sur les décideurs et les opinions, la diplomatie française serait condamnée à l’incantation [1]. » Dans son numéro du mois d’août 1997, Le Monde diplomatique publie un article de Herbert I. Schiller intitulé « La communication, une affaire d’Etat pour Washington ». Comme souvent, la critique de la politique américaine s’applique aussi à L’Etat français, ce que les médias hexagonaux ont curieusement tendance à oublier.

Des médias internationaux d’Etat.

En Afrique subsaharienne, la DGCID organise des programmes de formation pour l’ensemble des métiers de la presse et du journalisme. Elle peut aussi compter sur des médias internationaux dont l’action au service du « rayonnement » de la France est notoire. Il y a d’abord l’Agence France Presse, première source d’information de nombreux médias français. L’Etat joue un rôle déterminant au sein de son conseil d’administration puisque parmi les quinze membres de ce conseil, trois sont des représentants directs de l’Etat et deux représentent la radiotélévision publique. Le PDG est nommé par ce conseil. Pour être élu, aucun candidat ne peut se passer de la confiance du gouvernement : « Le gouvernement peut cependant empêcher l’élection d’une personnalité pendant les trois premiers tours de scrutin dans la mesure où la majorité nécessaire est de douze voix et qu’il en contrôle cinq [2] ». En outre, environ 50% des revenus de l’AFP proviennent de fonds publics. En Afrique, l’AFP a joué et joue encore un rôle essentiel dans la diffusion de l’information : « En 1962, sur onze agences de presse nationales dans l’ex-Afrique française, toutes, sauf deux - la Guinée et le Mali pour des raisons idéologiques - avaient été fondées par l’AFP. La plupart d’entre elles utilisent l’AFP comme première source d’informations [3] ». Le 7 novembre 2002, Patrice Martin-Lalande, rapporteur spécial de la commission des finances de l’assemblée nationale, déclara que le développement de l’AFP était une « priorité du gouvernement », l’agence étant « un outil sans équivalent du rayonnement de la France dans le monde ». C’est explicite. Parmi les « instruments d’influence sur les décideurs et les opinions », il faut également évoquer les radios internationales, Radio France Internationale ainsi que la station franco-gabonaise Africa n°1, qui jouent un rôle de premier plan, la radio étant le média le plus populaire en Afrique francophone. Comme l’indique Théophile E. Vittin, « Les radios internationales obéissent à une logique d’influence. Elles participent à la bataille de l’opinion publique internationale (préparation de l’opinion, fuites organisées, ballons d’essai, messages politiques, désinformation...), concourent à l’explication et à la justification du pays émetteur ainsi qu’à l’établissement de solidarités ou de clientèles politiques et diplomatiques [4]. » Le cahier des charges de RFI, un radio financée par le ministère des affaires étrangères et le ministère de la communication, prévoit qu’elle doit être « la voix de la France à l’étranger ». Un projet de « CNN à la française » visant à rivaliser avec les télévisions anglo-saxonnes est aussi à l’étude et doit remplacer la peu performante TV5 Monde. Là encore, il s’agit bien-sûr de l’influence et du rayonnement de la France. L’AFP, RFI et TV5 sont quasi-ouvertement des médias d’Etat. Mais d’autres médias internationaux, beaucoup plus discrets quand à leurs liens avec la diplomatie française, jouent eux-aussi ce rôle « d’instruments d’influence sur les décideurs et les opinions », cher à la DGCID.

L’indépendance optimise la propagande

Tous les Etats ont besoin d’un minimum de consentement pour mener leur politique, notamment leur politique étrangère. En cas de crise internationale, le contrôle de l’information est souvent une condition de l’action. Les auteurs du livre blanc sur la défense, publié en 1994 l’affirment : « la gestion médiatique devient l’un des éléments de la stratégie militaire. L’information est désormais au cœur de toute politique de défense [5]. » Si l’indépendance formelle n’est en rien une garantie d’esprit critique, elle peut être par contre un bon alibi. En renforçant la crédibilité du média, l’indépendance proclamée optimise la désinformation et fait de journaux privés ou même apparemment indépendants (autonomes), d’excellents vecteurs de la propagande d’Etat. Il n’y a là rien de nouveau, comme l’indique Jacques Ellul en évoquant la propagande de Napoléon : « Il veut que la presse garde un caractère privé, considérant que le lecteur accepte d’avantage les informations d’un journal privé, qu’il estime donc indépendant. Ainsi les journaux privés doivent apporter à la propagande la force de leur apparente autonomie. [...] Il considérait en effet que l’illusion de la liberté était un des facteurs essentiels de l’efficacité d’une propagande [6]. » Pour faire passer ces messages, l’Etat peut compter sur l’action des différents services de renseignements : Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE), Direction du Renseignement Militaire(DRM), Direction de la Protection et de la Sécurité de la Défense(DPSD), Direction de la Sécurité du Territoire(DST), qui ne se contentent pas de collecter des informations, mais qui travaillent aussi à en diffuser. Si leur activité demeure, par définition, secrète, il est tout de même possible et nécessaire de rappeler l’existence de certaines pratiques. Ainsi, Claude Silberzahn, ancien directeur de la DGSE, écrit, dans son livre Au cœur du secret : « Pour la DGSE comme pour les autres [services], il s’agit déjà de faire passer des informations par leur intermédiaire [les journalistes]. Mais de ce point de vue, les services se partagent en deux écoles. La première entend manipuler l’information, celle-ci étant perçue comme un élément-clé de l’action, qu’elle soit politique ou opérationnelle.[...] La seconde méthode consiste à céder aux sollicitations présentes des médias, à lâcher ce qui paraît possible et souhaitable pour le service et la vie institutionnelle du pays...et à espérer un retour [7]. » Des agents peuvent être infiltrés à l’intérieur des rédactions. Yves Chalier, ancien directeur de cabinet au ministère de la coopération (1983-1986 ), affirme que Jacques foccart recrutait les hommes de son réseau, notamment parmi des journalistes [8]. Ce type de recrutement est aussi évoqué par Pierre Péan, un auteur généralement (et assez curieusement [9] ) bien informé : « Place Beauvau, on affirme toutefois que la piscine[les services extérieurs] a recruté quatre ou cinq journalistes, entre l’université et l’école de journalisme, qui sont aujourd’hui planqués dans des rédactions et travaillent surtout sur l’Afrique [10]. » Au-delà de cette intervention des services secrets, il faut remarquer la dépendance de nombreux journalistes à l’égard des sources institutionnelles. L’Elysée, Matignon et les différents ministères disposent de service de presse qui fournissent souvent des dossiers « clés en main ». Les journalistes qui travaillent auprès des différents ministères doivent obtenir une accréditation dont la perte peut signifier une mise à l’écart de leur point de vue fort périlleuse. A cela s’ajoute les pressions de la hiérarchie, l’imbrication des politiques publiques et des intérêts privés, les connivences, la sociabilité et les valeurs d’une « élite » journalistique intégrée au sein de la classe dirigeante mais aussi l’adhésion idéologique et les réflexes d’autocensure, particulièrement lorsque ce qui est présenté comme l’intérêt national - qui n’est en fait bien souvent que l’intérêt des puissants - est en jeu. Autant de facteurs qui concourent à la production d’une information conforme aux intérêts de l’Etat. Les observations de Henri David Thoreau, écrites en 1858, sont toujours d’actualité : « Nul besoin d’une loi pour contrôler la liberté de la presse. Elle le fait elle-même, et plus qu’il ne faut. Virtuellement, la communauté est arrivée à un consensus concernant les choses qu’on peut exprimer, a adopté une plate-forme et a convenu tacitement d’excommunier quiconque s’en écartait, si bien que pas un sur mille n’ose exprimer quelque chose d’autre [11]. » En matière de politique étrangère, ceci se traduit notamment par une forte propension à l’anti-impérialisme sélectif.

Fausse dissidence

Le Monde diplomatique proclame haut et fort son indépendance. Or ce média international à l’anti-impérialisme très sélectif est lu par un grand nombre de diplomates, de politiciens et de leaders d’opinion militants au sein de la société civile. Il constitue de ce fait un excellent « instrument d’influence sur les décideurs et les opinions ». Sa diffusion dans les pays dominés bénéficie de l’action de l’association « Les amis du Monde diplomatique », actionnaire du mensuel, qui considère comme « prioritaire de développer la promotion du journal dans les pays du sud [12] ». L’appel au soutien militant favorise la diffusion du « Diplo » auprès des centres de documentation, des associations, des ONG, des bibliothèques etc. L’impact sur l’opinion est sensible si l’on en croit Christophe Wargny qui affirme que Le Monde diplomatique est « une référence[ ...] la diffusion et le photocopiage étonnante ». En Afrique, les étudiants sont « des lecteurs assidus ». Parmi les membres fondateurs des Amis du Monde diplomatique, on peut remarquer la présence de Roger Lesgards, ancien secrétaire général de l ’association. Ce haut fonctionnaire, énarque, a été notamment directeur adjoint du cabinet de Jean-Pierre Chevènement (ministre de la recherche et de la technologie) de 1982 à 1983, secrétaire général du Centre national d’études spatiales, chargé de mission auprès de Laurent Fabius, Président du conseil d’administration du collège international de philosophie mais aussi et peut être surtout, directeur de cabinet de Catherine Tasca, ministre délégué à la communication. Autre membre fondateur des AMD, Jean-Loup Motchane a été Directeur de la coopération scientifique et technique au ministère des relations extérieures(82-85) puis conseiller pour les affaires scientifiques au ministère des affaires étrangères. Mais c’est sans doute la présence parmi ces membres fondateurs du banquier Jean Deflassieux qui peut paraître la plus surprenante. Celui-ci, ancien vice-président des AMD, siégeait encore au sein du conseil d’administration en 2001. Or Monsieur Deflassieux a été Président (82-86) puis Président honoraire du Crédit Lyonnais, Président de la Banque centrale monégasque de crédit, Président de la Banque des échanges internationaux, Conseiller puis Conseiller honoraire du commerce extérieur de la France. Commandeur de la légion d’honneur et de l’ordre national du mérite, il est aussi Président de la section française de la Ligue Européenne de Coopération Economique(L.E.C.E) au côté d’Olivier Giscard d’Estaing, vice-président. Olivier, un frère de Valéry, est aussi Président du BUSCO (Association mondiale des entrepreneurs pour un sommet social). La L.E.C.E qui « a pour objectif de favoriser l’intégration économique et l’identité socioculturelle de l’Europe, et son rôle dans le monde », « entretient des relations étroites et constantes avec les institutions européennes [13] ». Le Conseil central de cette ligue est composé de 33 membres dont 16 banquiers de diverses nationalités européennes, 4 industriels ainsi que des diplomates, des politiciens et des intellectuels. Une question s’impose : pourquoi Jean Deflassieux, un représentant éminent de la finance, qui est aussi un grand serviteur de l’Etat, récompensé en tant que tel, agit-il pour la promotion nationale et internationale d’un journal prétendument contestataire et tiers-mondiste ? L’anti-impérialisme sélectif du Monde diplomatique a-t-il un rôle a jouer en faveur d’un projet impérialiste européen ? La diffusion du Monde diplomatique dans les pays du sud doit beaucoup à l’Etat français. Une aide importante est versée à travers le Fonds d’Aide à l’Expansion de la Presse française à l’Etranger. Ce fonds visant à faciliter la diffusion des périodiques « contribuant au rayonnement de la langue, de la pensée et de la culture française hors de France, prioritairement auprès des lecteurs étrangers [14] », permet notamment d’abaisser le prix de vente au numéro. L’affectation des crédits est décidée par une commission mixte composée de représentant de l’Etat et de la presse. En Afrique subsaharienne, Le Monde diplomatique est vendu 1500 FCFA soit deux euros trente. La différence avec le prix de vente en France(un euro cinquante) est largement significative.

Les amitiés du groupe Jeune Afrique

Editeur de l’hebdomadaire Jeune Afrique/L’intelligent, de La revue de L’intelligent et des mensuels Ecofinance et Afrique Magazine, le groupe Jeune Afrique est en situation de quasi-monopole sur le créneau de la grande presse spécialiste de l’Afrique. Très lu par les intellectuels africains, de l’étudiant au chef d’Etat, l’hebdomadaire Jeune Afrique/L’intelligent est lui aussi « une référence » qui ne peut être sans influence « sur les décideurs et les opinions ». Or son PDG, Béchir Ben Yahmed, cumule les amitiés françafricaines. Dans le numéro 2207 (27 avril au 3 mai 2003), Béchir Ben Yahmed fait lui-même la publicité du dernier livre de Roland Dumas et souligne que celui qui a été ministre des affaires étrangères de François Mitterand pendant 8 ans est « un ami personnel ». Il semble que le patron de Jeune Afrique est également un ami d’Omar Bongo. C’est en tout cas ce que laisse penser le vieux dictateur gabonais qui, dans un entretien avec Airy Routier, évoque Jeune Afrique ainsi : « ce sont de vrais professionnels, et ils sont courageux ». Bongo assure avoir apprécié un hommage de Béchir Ben Yahmed à Bourguiba : « La prochaine fois que je le verrai je lui dirai : Félicitations, Béchir, mon frère [15] ». La liste de ces amitiés françafricaines est certainement très longue. Béchir Ben Yahmed était un ami de Jacques Foccart, selon Foccart lui-même [16]. Comme l’observe François-Xavier Vershave dans La Françafrique, Béchir Ben Yahmed est devenu l’éditeur des mémoires de Foccart, puis le légataire universel de ses œuvres. A partir de 1984, les deux hommes ont déjeuné ensemble une fois par mois. Mais ils avaient auparavant une série d’amis communs chez les chefs d’Etat africains [17]. » Cette amitié avec l’homme qui joua un rôle de premier plan dans le maintien de la dépendance des pays africains, en dit long sur l’action émancipatrice du groupe Jeune Afrique...Dans le numéro 2213 du 8 au 14 juin, l’hebdomadaire international rend compte du « cocktail de lancement de la nouvelle publication du groupe Jeune/Afrique, La revue de L’intelligent ». Parmi les invités figurent Jacques Attali, Pierre Messmer, Pierre Péan [18], Abdou Diouf, secrétaire général de l’organisation internationale de la francophonie, Georges Rawiri, président du Sénat gabonais, Hervé Bourges, Michel Roussin, ancien ministre de la coopération, président du comité Afrique du MEDEF et vice-président du groupe Bolloré. Ce beau monde était rassemblé dans un climat de grande « convivialité », ce que confirme nettement les 29 photos publiées avec l’article. Dans ces conditions, il est bien-sûr inutile d’attendre de Jeune Afrique une remise en cause du néocolonialisme français, ni même de véritables critiques des choix diplomatiques français. La communication est une affaire d’Etat, aussi bien pour Paris que pour Washington. Chacun dispose de ses « instruments d’influence sur les décideurs et les opinions ». Quant à la liberté individuelle et aux projets émancipateurs, c’est une autre histoire...

[1] www.france.diplomatie.fr/coo... [2] Catherine Conso, Michel Mathien, Les agences de presse internationales, PUF, 1997, p.82. [3] Boukoukou-Boussaga Louis-Pascal, La presse quotidienne parisienne devant trois crises politiques d’Afrique centrale francophone, Sous la direction d’André-Jean Tudesq, Bordeaux III, 1993, p45. [4] « Les radios internationales, acteurs de la vie politique en Afrique noire », dans Les médias, acteurs de la vie internationale, sous la direction d’André-Jean Tudesq, Editions Apogée, 1997, p.148. [5] Cité par Jacques Sémelin, « Médias et relations internationales : trois approches », dans Les médias, acteurs...op.cit. p.38. [6] Jacques Ellul, Histoire de la propagande, PUF, p.90. [7] Cité par Jean-Paul Gouteux, Le Monde, un contre pouvoir ? Désinformation et manipulation sur le génocide rwandais, L’esprit frappeur, p.126. [8] Chalier Yves, La République corrompue, Robert Laffont, 1991, p.190. [9] Le livre La Face cachée du Monde a été très médiatisé. Mais peu de commentateurs ont souligné son caractère nationaliste. On lira avec d’autant plus d’intérêt l’article de Didier Daenincks et Enrico Porsia « La face cachée de La face cachée du Monde », www.amnistia.net Lire également Billets d’Afrique n°113, avril 2003, pp.7-8. [10] Péan Pierre, Secret d’Etat, Fayard, 1986, 365p. [11] Cité par Noam Chomsky, Idéologie et pouvoir, Editions EPO, 1991, p.120. [12] Ce qu’indique Christophe Wargny, responsable du groupe « Pays du sud » de l’association. Voir sur le site www.amis.monde-diplomatique.fr. [13] www.elec.easynet.be [14] Arrêté du 25 février 91 créant le FAEPE, signé par Catherinne Tasca, ministre délégué à la communication et Michel Charasse, ministre délégué au budget, J.O n°57 du 7 mars 1991. [15] Omar Bongo, Blanc comme nègre, Entretiens avec Airy Routier, Grasset, 2001, p.151. [16] Foccart parle, Tome 1, Entretiens avec Philippe Gaillard, Fayard/ jeune Afrique, p.347. [17] F-X Vershave, La Françafrique, 1998, p.163. [18] Dans son numéro 2214 du 15 au 21 juin 2003, Jeune Afrique/L’intelligent consacre 13 pages au livre national-républicain de Péan et Cohen. Péan se dit gaulliste de gauche et ami d’Omar Bongo (pp.61-62)

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