La France au Rwanda

L’opération Turquoise à Bisesero : l’abandon criminel des rescapés, livrés aux tueurs

Le génocide des Tutsis rwandais de 1994, c’est plus d’un million de personnes sans défense exterminées en moins de trois mois. Sa mise en exécution commence le 7 avril.

L’État français n’a cessé de soutenir le régime qui a commis le génocide : aide diplomatique et idéologique, livraisons d’armes de guerre ayant servi aux massacres, encadrement militaire, appui financier.

Alors qu’à la mi-juin, le génocide est quasiment terminé et qu’il est stoppé dans toutes les zones conquises par les rebelles du FPR, ce dernier s’apprête à évincer le régime génocidaire. C’est la première fois qu’un mouvement armé renverse un gouvernement d’un pays du pré carré élyséen en Afrique. Le Rwanda, c’est le Dien Bien Phu de la Françafrique. [1]

La France obtient alors de l’Onu d’intervenir en zone gouvernementale : c’est l’opération militaro-humanitaire Turquoise. Edouard Balladur, Premier ministre à l’époque, déclare : « La France se veut une puissance mondiale. C’est son ambition et son honneur. Le premier champ de son intervention, c’est l’Afrique, plus particulièrement l’Afrique francophone, où elle a un rôle séculaire à jouer. » [2]

Cette intervention a pour conséquence de retarder l’avancée du FPR et de permettre aux forces gouvernementales et à leurs milices de pouvoir se replier au Congo voisin. Les cadres du génocide emmènent avec eux plusieurs millions de personnes afin de vider le pays et de se servir de la population comme bouclier humain.

Pour justifier son occupation militaire, la France va s’appuyer sur l’unique camp de Tutsis de la zone gouvernementale, le camp de Nyarushishi, où 8000 Tutsis ont été rassemblés par les autorités locales. À l’exception de quelques endroits trop visibles dans la capitale Kigali, tous les autres lieux de regroupement de Tutsis avaient été impitoyablement attaqués au mois d’avril, en vue d’une extermination totale par l’armée gouvernementale et ses milices. Nyarushishi va devenir la vitrine humanitaire de l’opération Turquoise. Le ministre de la Défense, François Léotard, sous l’œil des caméras de télévision, discute accroupi au pied des tentes avec des enfants tutsis.

De leur côté, les bidasses débarquent au Rwanda sous les vivats des assassins et des populations fanatisées qui agitent des drapeaux bleu-blanc-rouge et brandissent des pancartes où l’on peut notamment lire ’’Inoubliable Mitterrand’’, ou encore ’’Les vrais amis se révèlent dans le malheur’’ : « le messie n’aurait pas fait mieux » écrit dans son rapport le lieutenant-colonel Duval.

On aura beau chercher d’autres camps de Tutsis, il n’y en a donc plus, ce qui fera tiquer certains journalistes un tant soi peu perspicaces, en témoigne le sous-titre d’une dépêche du quotidien belge Le Soir, publiée quatre jours après le début de l’opération : « Le terrible constat des troupes françaises : il n’y a presque plus de Tutsis à sauver. » [3]

L’opération Turquoise est censée aller à la rescousse des Tutsis mais elle ne se retrouve que face aux miliciens et leurs familles qui les acclament sur le bord de la route. Le journaliste Laurent Bijard ne manque pas de rappeler ce paradoxe : « Étrange spectacle que celui des soldats qui bondissent de leurs camions, se déploient en formation de combat, un genou à terre, l’œil rivé au viseur, au milieu de femmes qui ondulent de joie dans leur boubou du dimanche... Ce jour-là, la première partie de Turquoise commençait un peu comme une pièce de théâtre de boulevard sur les bords du lac Kivu. Quelques minutes après son entrée au Rwanda, le colonel Thibaut avait beau expliquer aussi brièvement que fermement qu’il avait pour mission de sauver des vies et non de donner la mort, le préfet de Cyangugu ne se départait pas de son sourire et le colonel de gendarmerie qui l’accompagnait me faisait remarquer en aparté qu’il connaissait bien l’officier français pour avoir travaillé avec lui sur le terrain, au nord de Kigali, lors de l’opération Norroy [Noroît] (un de ces coups de pouce de l’armée française aux forces gouvernementales contre les rebelles Tutsis). Bref, l’affaire prenait des allures de retrouvailles. » [4]

Or à 100 kilomètres de là, au beau milieu de ce que l’armée française appelle ’’le pays hutu’’ – devenu ’’hutu’’ puisque 95% des Tutsis y ont été éradiqués – et qui se confond avec la zone Turquoise, 2500 rescapés tutsis de la résistance civile des hautes collines de Bisesero se cachent toujours et sont traqués par l’armée et les milices locales.

Six semaines plus tôt, le 13 mai, Bisesero avait été bombardé et encerclé par des milliers de militaires et de miliciens. Ce jour-là, la résistance de civils aux mains nues, la dernière encore en activité, fut anéantie. Commence alors un mois et demi de chasse à l’homme. Les militaires et les miliciens ratissent la zone, les rescapés courent ou se cachent comme ils peuvent. Au moment de l’opération Turquoise, il en reste environ 2500, sur 55000 au départ.

Médiatiquement parlant, ces rescapés auraient dû être une aubaine pour l’armée française dont les soldats n’avaient de cesse de se faire photographier avec des bébés dans les bras et de vouloir jouer aux blancs sauveurs. Or les faits sont là : l’armée française et les responsables politiques français vont tout faire pour ne pas sauver les rescapés de Bisesero.

La stratégie des militaires sera de faire semblant de croire que les rescapés de Bisesero sont des militaires du FPR, armés jusqu’aux dents, ce qui justifie de ne rien faire puisque l’opération Turquoise a pour mandat de la part de l’Onu de rester neutre dans le conflit opposant les forces gouvernementales au FPR. Le FPR n’est pourtant jamais arrivé dans la région, qui est à l’opposé du front. Malgré leur prise récente vers l’axe routier Gitarama-Ruhango-Nyanza, les soldats du FPR sont encore à 40 kilomètres à vol d’oiseau, de l’autre côté de la crête Congo-Nil, une chaîne de montagnes peu évidente à franchir. Au contraire, la région pullule de miliciens et de militaires gouvernementaux et est parfaitement contrôlée par les autorités préfectorales. L’hôtel du Golf, à deux pas de là où les militaires français sont installés, est rempli de miliciens et de soldats. [5]

Les soldats de l’opération Turquoise s’installent à partir du 24 juin à Kibuye, chef-lieu de la préfecture. Les journalistes qui les accompagnent ne tardent pas à recueillir des informations inquiétantes sur Bisesero de la part des bonnes sœurs chez qui une grande partie des militaires français s’installent. C’est ainsi que le 27 au matin, un convoi composé de trois jeeps dans lesquelles prennent place 12 commandos d’élite et suivi d’un minibus où s’installent trois journalistes embedded du Figaro, de Libération et de RFI. Direction Bisesero.

À mi-chemin, au village de Nyagurati, le convoi emmené par le lieutenant-colonel Duval rencontre un instituteur et un policier, tueurs exaltés qui leur racontent sans aucune gêne le génocide contre les Tutsis : ’’Tout ça, c’est de la faute aux Tutsis. On les a tués parce qu’ils sont complices du FPR. On le sait. C’est pour ça qu’on les tue. Les femmes et les enfants aussi. C’est normal : les enfants des complices sont des complices. On les a donc tués.’’ [6] Situation particulièrement embarrassante pour les militaires français qui sont en même temps acclamés par ces tueurs, devant les journalistes : ’’Bravo les Français, merci d’être là.’’

Lors de leur dernière halte, le convoi, qui ne connaît pas le chemin exact pour se rendre à Bisesero, va demander à un autre instituteur de leur servir de guide. Ce guide s’avérera être un des chefs miliciens de la région. Arrivés près des hauteurs de Bisesero, les collines riantes de Kibuye font place à un spectacle de désolation. Maisons et champs incendiés, coups de feu, nuages de fumée, cadavres au bord de la route... « D’un coup, quelques silhouettes fantomatiques apparaissent sur le bas-côté. Pareil à une volée de moineaux affolés, le petit groupe – paniqué par l’arrivée des véhicules français – se disperse dans le désordre. Seul un vieil homme, appuyé sur un bâton, reste immobile, comme indifférent. Il s’appelle Eric Nzabahimana, il est tutsi. (...) Peu à peu, les fuyards s’approchent des soldats français. En quelques minutes, ils sont soixante-dix. Tous malingres, visiblement épuisés. Leurs vêtements sont en lambeaux, certains portent des plaies causées par des coups de machettes. Un enfant a la fesse gauche arrachée, un homme le bras à moitié sectionné. (…) Scène pathétique, hallucinante. Ces gens vivent un enfer quotidien depuis deux mois. Ils ont tous le regard égaré, les membres efflanqués, les traits figés. Ce sont des survivants. » [7]

Les rescapés racontent la traque dont ils sont victimes depuis deux mois. Leur état parle pour eux-mêmes, mais les soldats d’élite leur demandent de leur montrer des cadavres. Il n’ y a qu’à soulever les hautes herbes pour en apercevoir. La situation est très claire, ces rescapés ont un besoin urgent d’être protégés. De plus, ils se sont mis à découvert devant les miliciens postés sur les collines d’en face. En bon officier de renseignement, Duval leur a demandé combien ils étaient. Il en reste à peu près 2500 - information capitale que ne va pas manquer d’exploiter le guide-milicien des Français, une fois raccompagné en bas de chez lui. Duval refuse de leur porter secours, invoquant le manque de moyens, promettant de revenir dans trois jours.

Pourtant ces soldats d’élite à l’armement ultra sophistiqué et disposant de moyens radio suffisants peuvent provoquer une peur bleue aux assaillants qui eux ne savent que s’en prendre aux populations civiles sans défense : il s’agit de « combattants d’élite, issus des commandos de l’air de Nîmes et des groupes d’intervention de la gendarmerie (…). Dans leurs trois jeeps, on embarque un matériel sophistiqué : fusils d’assaut à lunettes de visée nocturne, systèmes radio ultra-performants, fusils Mac Milan capables de percer tous les blindages, armes de précision pour riposter aux assauts de francs-tireurs... »[Idem.]

Le journaliste de Libération a recensé « 150 commandos » français opérant dans la région. [8] L’armée française dispose d’au moins 8 hélicoptères. Ils peuvent facilement réquisitionner des camions. Ils ont deux bases, une à la préfecture et l’autre à à peine 5 kilomètres vers lesquelles ils peuvent être escortés. La presse mentionne « quelques 1.300 militaires d’élites prêts à intervenir ». [9] L’aide humanitaire suit. Et surtout, effectuer un sauvetage de rescapés est au cœur même de la mission Turquoise.

Inexcusable

L’abandon par la colonne française est vécu comme une trahison par les rescapés. « Inexcusable », s’indigne l’ONG African Rights, la première à avoir écrit un rapport sur Bisesero en 1998. Et les conséquences de cet abandon seront criminelles puisque le chef milicien qui a servi de guide aux Français à Bisesero, de retour de chez lui, va s’empresser d’informer les autorités du nombre de rescapés (qui déterminera le nombre de miliciens à recruter) et du délai de trois jours au cours duquel ils vont tenter d’exterminer le reste des survivants : « Je leur ai rapporté tout le déroulement de mon voyage à Bisesero, l’estimation du nombre des survivants et la promesse faite par les militaires français. Je l’ai averti que les Français avaient promis aux gens de Bisesero de revenir à leur secours dans trois jours », se souvient Jean-Baptiste Twagirayezu. [10]

« Les militaires attendent des moyens et une décision politique pour installer de nouveaux camps de réfugiés », écrit Dominique Garraud de Libération, lui aussi sur place. Mais Duval confie au journaliste du Figaro qu’en réalité, ils sont mesure de les protéger : « ’’Avant que l’on puisse intervenir à Bisesero, au moins deux mille autres réfugiés seront assassinés.’’ L’air épuisé et plein de remords, l’officier français envoie ses informations à l’état-major : ’’À eux, dit-il, de prendre une décision. Si on part là-haut protéger ces milliers de gens traqués comme des animaux, on s’engage d’un côté et on risque d’avoir toutes les milices et les autorités locales contre nous. Nous, on est prêts. Nous obéirons aux ordres. Mais sont-ils prêts à Paris ?’’ » [11]

Après l’abandon, le carnage

À Bisesero, on navigue entre espoir et consternation. Christophe Boisbouvier de RFI, présent sur les lieux rapporte ces propos de Duval aux rescapés : « Maintenant je sais que vous êtes-là, je vais vous aider ». Boisbouvier ajoute ce commentaire : « En attendant, les Français espèrent que leur passage aura calmé un peu les esprits. » « Ils nous ont dit : ‘‘Cachez-vous comme d’habitude’’. Traduction : ‘‘Mourez comme d’habitude’’ », [12] fait remarquer Éric Nzabihimana, « et que, pour leur part, ils demanderaient au préfet de Kibuye d’arrêter les attaques. » [13] Un rescapé ayant témoigné au Tribunal pénal international ajoute : « Ils nous ont assuré que les attaques n’allaient plus être menées. » [14] « Ils nous avaient dit qu’ils reviendraient dans trois jours. Et qu’entre-temps, ils enverraient leurs hélicoptères patrouiller dans ces collines et qu’ainsi personne ne nous toucherait », ajoute Bernard Kayumba. [15] Les hélicoptères vont effectivement patrouiller, et, volant en rase-mottes, vont pousser des rescapés plein d’espoir à sortir de leurs cachettes. Mais les miliciens étaient là pour les cueillir et les hélicoptères finissaient par repartir. [16]

Plus tard, les hauts gradés militaires de l’opération Turquoise, pour leur défense, diront du lieutenant-colonel Duval qu’il n’avait pas envoyé de rapport, et qu’ils n’étaient donc pas informés de la réalité de l’extermination à Bisesero. Or, parmi les nombreuses preuves qui affirment le contraire, citons le général Germanos, lors d’un point presse à Paris, montrant qu’il est parfaitement au courant de la situation : « Selon le général, les bandes tutsies qui se trouvent dans ce triangle [Gishyita, Gisovu, Karongi, c’est-à-dire Bisesero], au nord ouest de la forêt de N’Yungwe, ne seraient pas des éléments du Front patriotique rwandais (FPR) infiltrés à l’ouest mais des Tutsis rassemblés là pour se défendre. » [17]Pire encore, l’ordre d’opération émis par le général Lafourcade le 25 juin, soit deux jours avant la rencontre de la colonne Duval avec les rescapés, mentionne déjà 3000 Tutsis en danger à Nyungwe. [18]

Tout ceci n’empêchera pas les gradés de Turquoise de justifier face aux médias leur non-intervention en continuant d’affirmer que les malheureux rescapés en guenilles sont des militaires du FPR avec qui ils sont interdits d’entrer en contact. Le lendemain matin de la rencontre avec les rescapés, au lieu d’organiser leur protection, ils vont donner l’ordre d’évacuer par hélicoptère les Sœurs de l’école technique de Kibuye qui ne courent aucun danger. Cela est d’autant plus ridicule que les commandos d’élite français sont précisément installés dans leurs locaux. Puis Duval et ses hommes sont réquisitionnés pour une autre mission de reconnaissance à Kivumu, cette fois-ci complètement inutile, alors qu’à Gishyita, là où sont installés les commandos de marine, on observe à la jumelle le massacre tout proche de Bisesero. Marin Gillier, le responsable du camp, continue à nier l’évidence, tandis que des centaines de massacreurs munis de machettes sont partis de Gishyita vers Bisesero le matin-même, sous ses yeux. Comment des civils portant des armes blanches auraient-ils pu faire face, s’il s’était effectivement agi de militaires aguerris du FPR ?

Deux jours plus tôt, Marin Gillier est d’ailleurs informé de la situation par trois journalistes. Vincent Hugeux est un de ces envoyés spéciaux qui le croisent sur la route qui mène à Kibuye : « Le lendemain [26 juin], nous croisons une colonne de militaires français accompagnés d’une équipée de reporters. Aussitôt, l’envoyé spécial du Times, Sam Kiley, et moi-même informons, carte à l’appui, le capitaine de frégate Marin Gillier, chef du détachement, du carnage en cours sur les hauteurs voisines. » [19] Marin Gillier, face aux critiques, élude cette rencontre faite avec ces deux journalistes, rencontre pourtant filmée par la chaîne d’information CNN. Autre fait particulièrement gênant, son supérieur direct, le colonel Rosier, qui a lui aussi longtemps nié les faits, vient de faire les frais d’une vidéo de l’ECPA exhumée par le Pôle génocide, où un militaire français lui raconte ce qu’ils ont vu à Bisesero.

Le 29 juin, Bisesero endure une nouvelle journée de massacres alors que le ministre de la Défense, François Léotard, occupe le terrain médiatique avec la visite des installations de l’opération Turquoise. À Kibuye, Duval l’informe des massacres en cours, et à Gishyita, il est interpellé par plusieurs journalistes et justifie l’abandon des rescapés par un manque de moyens.

Il est néanmoins acculé et promet d’effectuer une nouvelle reconnaissance. Le lendemain matin, Marin Gillier passe en effet à Bisesero mais sans s’arrêter et se rend beaucoup plus au sud, où un Père Blanc français réside et refuse d’être évacué. Mais au même moment, une équipe de journalistes de France 2 se rend à Bisesero, informés qu’ils sont par Duval à Kibuye, et tentent de suivre le convoi de Gillier mais se font semer au bout d’un quart d’heure par Gillier. [20] L’équipe de Philippe Boisserie effectue alors un reportage sur le calvaire des rescapés, en vue d’une diffusion le soir-même au journal télévisé de 20h.

D’autres journalistes auront réussi à suivre le convoi de Gillier et le voient en train de distribuer des biscuits dans un village de tueurs. La scène est d’autant plus grotesque que les villageois rentrent alors de leurs champs avec des énormes sacs de haricots sur le dos. C’en est trop. C’est donc dans ce contexte qu’au bout du bout, les soldats français vont être contraints et forcés à organiser un ’’sauvetage’’ qui a lieu trois jours trop tard, trois jours durant lesquels près d’un millier de personnes auront été massacrées.

Pourquoi un tel abandon ?

Les propos du Premier ministre Edouard Balladur à l’assemblée nationale sont repris par RFI : « En aucun cas, nos forces n’interviendrons en profondeur dans le territoire rwandais ou ne prendront partie dans des luttes internes au Rwanda ou à caractère régional... Celles qui sont menacées sont pour l’essentiel des populations tutsies en zone contrôlée par le gouvernement. Elles pourront ainsi échapper aux massacres des milices, auxquels des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont déjà succombé... » [21] À la lueur de ces propos, chacun aura du mal à comprendre pourquoi les rescapés de Bisesero auront été sciemment abandonnés par les militaires de Turquoise et les politiques français, leurs donneurs d’ordre. Deux hypothèses peuvent être avancées : pour la première, cet abandon s’inscrirait dans la continuité dans l’antitutsisme viscéral maintes fois démontré par de nombreuses entités de l’Etat français à l’époque.

On est en droit de penser qu’il y a pu y avoir un accord entre le commandement de Turquoise et le gouvernement génocidaire : pendant trois jours, les tueurs font en sorte d’achever le génocide à Bisesero, ceci pendant que les militaires français contiendront l’opinion par le biais des chimères du FPR infiltré. Ce à quoi Lafourcade répond : « Impensable : la mission au contraire était de montrer, sans arrêt, qu’on sauvait des gens. On aurait saisi l’opportunité de Tutsis en train de se faire massacrer. Rosier l’aurait fait, comme d’aller à Save. » Justement, ils l’ont très médiatiquement fait à Nyarushishi et s’ils ne l’ont pas fait à Bisesero, c’est en toute connaissance de cause. Mais cela n’explique pas pourquoi ils n’ont pas été regroupés comme dans les autres endroits de la zone Turquoise. En effet, quel aurait été l’intérêt de prendre autant de risques, avec autant de journalistes dans la région ?

Une autre explication, plus logique à mon sens : il s’agissait de museler à jamais les derniers rescapés afin qu’ils ne parlent pas d’un épisode troublant ayant eu lieu six semaines plus tôt : 78 témoins, consignés dans le livre Vendredi 13 à Bisesero, [22] ont aperçu des soldats blancs dans la région lors de la période du grand massacre du 13 mai, la plupart en train de participer directement à l’extermination des Tutsis. Il y aurait par conséquent un mobile, le seul qui permettrait d’expliquer le comportement sidérant des soldats de Turquoise à Bisesero : ‘‘Aucun témoin ne doit survivre’’. Autrement dit, éliminer les témoins oculaires et laminer psychologiquement les derniers rescapés. Montrer sa toute-puissance de démiurge capable à la fois de vous sauver la vie ou de vous l’ôter.

Dans un dernier article, nous allons évoquer de la manière la plus extensible l’épilogue de cette affaire, à savoir le transfert d’une centaine de rescapés à l’antenne médicale parachutiste de Goma. Des traitements dénoncés par les rescapés et qui font l’objet d’une plainte en diffamation contre nous de la part des Dr Pons et Rigal, responsables de cette antenne.

Notes

[1] Paul Barril, l’un des Français les plus impliqués au Rwanda, a déclaré, lors d’une interview pour le documentaire Tuez-les tous, à propos de la chute de Kigali : « Kigali, c’est Dien Bien Phu ».

[2] L’Humanité, 28 juin 1994

[3] « ’’Turquoise’’ découvre les charniers », Le Soir avec AFP, AP, Reuter, 27 juin

[4] « Turquoise, l’opération sans boussole », Laurent Bijard, Le Nouvel Observateur, 30 juin

[5] Déposition de Patrick de Saint-Exupéry au TPIR, 18 novembre 1997.

[6] Patrick de Saint-Exupéry, Rwanda : Les assassins racontent leurs massacres, Le Figaro, 29 juin 1994.

[7] Idem.

[8] Dominique Garraud, « Des soldats d’élite au service de l’humanitaire au Rwanda », Libération, 2 juillet

[9] « Turquoise mise sur l’humanitaire et la diplomatie », Le Soir (de Bruxelles), avec AFP et AP, 28 juin

[10] Entretien avec Serge Farnel le 22 avril 2009 à Kibuye, non publié.

[11] Rwanda : Les assassins racontent leurs massacres, op. cit.

[12] Là-bas si j’y suis, 2005

[13] Piotr Smolar, Les témoignages qui accusent l’armée française au Rwanda, Le Monde, 9 décembre 2005.

[14] Témoin ii, Stéphanie Maupas, TPIR, Arusha, 17 novembre 1997.

[15] Entretien avec Cécile Grenier et Vénuste Kayimahe, 4 février 2003 à Kibungo.

[16] Lire ’’Le bal lugubre des hélicoptères’’, notre chapitre du livre Vendredi 13 à Bisesero, Aviso, 2014.

[17] « L’armée française enquête sur des coups de feu », Reuters, 28 juin, 15h29.

[18] Bisesero se trouve juste au dessus de la pointe nord de la forêt de Nyungwe.

[19] Vincent Hugeux, Dix ans après le génocide, retour à Bisesero, L’Express, 13 avril 2004.

[20] Philippe Boisserie, Danielle Birck, Retour sur images, Les Temps modernes, n°583, juillet-août 1995.

[21] RFI, Afrique Soir, 22 juin

[22] Editions Aviso, 2014.

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