La France au Rwanda

"J’étais avec Smith au Rwanda..."

Extrait de l’interview de Laurent Bijard par Hugo Thérond :

« J’étais avec Smith au Rwanda, nous avions les mêmes opinions, et il ne se gênait pas pour les exprimer. Aujourd’hui il a complètement changé de discours, je ne me l’explique toujours pas... »

Laurent Bijard était l’envoyé spécial du Nouvel Observateur au Rwanda en 1994. Il revient sur son parcours, sur la vision plutôt amère qu’il a de l’attitude de la France au Rwanda… Ecoeuré, il n’hésite pas non plus à dénoncer l’attitude de Stephen Smith après le 29 juillet 1994. Extraits :

Hugo Thérond : Dans quelles conditions êtes-vous arrivé au Rwanda ?

Laurent Bijard : J’étais en Afrique du Sud en 1994, puis au Sud Soudan au moment du génocide. Le 22 ou 23 juin, au moment du déclenchement de l’opération Turquoise, je me suis approché du Rwanda par le Congo. Là, impossible de passer seul. J’ai profité, avec mon collègue Stephen Smith [NDLR : envoyé spécial de Libération] d’un passage de troupes françaises pour m’embarquer avec eux. Je suis arrivé à Goma, où l’armée disposait d’une base logistique.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé ?

Tout d’abord, l’horreur. (…) Certains collègues ne s’en sont jamais remis. (…) Ensuite, j’ai été frappé par l’accueil des militaires par les génocidaires hutus. Certains avaient encore du sang sur les mains et acclamaient l’arrivée des troupes françaises aux cris de « vive Mitterrand ! ». Avec un drapeau français sur la voiture on passait les barrages sans être inquiété par les hommes armés jusqu’aux dents qui les surveillaient. Les soldats hutus étaient persuadés que les Français venaient pour les secourir du FPR, qu’ils allaient repousser. Et c’était le cas. Les militaires français étaient des troupes d’élites entraînées pour stopper le FPR. Ils m’ont d’ailleurs clairement dit qu’ils avaient été briefés pour cela.

Y-avait-il des tentatives de manipulation des journalistes ?

Au début on était quelques uns, assez informés sur l’Afrique et le Rwanda. Puis est arrivée une cohorte de journalistes dans les camps sous autorité française. Et avec eux, tous les préjugés sur "les guerres ethniques", le "double génocide" etc… La plupart ne comprenaient pas grand-chose, avait encore une vision des choses imprégnée des restes du colonialisme. Et ils devaient travailler dans l’urgence. L’information en pâtit, surtout dans la presse audio-visuelle. A cette incompétence s’ajouta le fait que toute la logistique des médias dépendait de l’armée. Celle-ci se mettait à disposition des journalistes, pour les emmener faire un tour en hélicoptère, les sortir sur leurs chars…L’armée leur facilitait le travail, à leur avantage bien sûr. Et c’étaient bien souvent leurs interlocuteurs privilégiés, sinon les seuls. C’est délicat pour un journaliste qui débarque de se détacher de l’armée. Moi j’étais plus indépendant, et puis je connaissais mieux le dossier rwandais, j’étais révolté par la connivence de mon pays avec les assassins. J’ai écrit un papier pour raconter cela. J’étais obligé de passer par le réseau satellitaire de l’armée pour envoyer mon article à la rédaction du Nouvel Obs. Du coup, un officier a lu mon papier, et m’a regardé avec des yeux de merlan frit, halluciné que je me permette d’écrire de telles mises en cause. (…)

Et votre vision de la France, en ces temps de commémoration ?

J’étais, et je reste, dégoûté du comportement de mon pays. C’est comme si j’apprenais qu’une partie de ma famille avait collaboré à la Shoah. Sur place, je voyais les génocidaires devenir des victimes dès lors qu’ils passaient les frontières, tandis que les massacres de Tutsis continuaient. Le rôle de la France est évident, elle a toujours soutenu Habyarimana, elle a couvert les génocidaires contre le FPR. Quant aux « Tutsis sauvés », quand Dominique de Villepin [Ministre des Affaires étrangères du gouvernement Raffarin I] dit qu’ils furent des centaines de milliers, c’est de l’intox. L’estimation la plus proche de la réalité est 10 ou 15 000. Quant à Hubert Védrine, le secrétaire général de Mitterrand en 1994, c’est certainement lui qui a empêché Jospin de faire le mea culpa de la France lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères. J’ai honte que la France n’admette toujours pas sa responsabilité, alors que tous les autres l’ont fait, y compris Les Etats-Unis et la Belgique. Et je n’ai plus trop d’espoir...surtout quand je vois que des confrères, comme Stephen Smith, continuent à soutenir la France. J’étais avec Smith au Rwanda, nous avions les mêmes opinions, et il ne se gênait pas pour les exprimer. Aujourd’hui il a complètement changé de discours, je ne me l’explique toujours pas...

Propos recueillis par Hugo Thérond pour Journalpes

http://libris.grenet.fr/journalpes/jour2004/article.php3?id_article=347

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