La France au Rwanda

Génocide à Bisesero (première partie), ou comment tomber par hasard sur les Blancs du 13 mai

Relisant le rapport de la CEC (Commission d’enquête citoyenne sur le Rwanda), j’ai été intrigué par une courte intervention de François-Xavier Verschave concernant un épisode « au Mont Karongi ». En pleine discussion sur le rôle de l’armée française à Bisesero, Verschave se rappelait d’une courte dépêche qu’il avait publiée dans Billets d’Afrique en 1996 [1] : les Français auraient abandonné aux tueurs un groupe de 5000 rescapés, information qu’il tenait des époux Carbonare. Marguerite Carbonare indiqua par la suite qu’elle tenait sans doute cette information d’Ezechias Rwabuhihi, l’ami rwandais qui avait fait découvrir à son époux la réalité du régime rwandais et la discrimination à laquelle étaient confrontés les Tutsi, devenant après le génocide ministre de la Santé puis député. Contacté avant mon départ en août pour Kigali, Ezechias Rwabuhihi me confirma avoir parlé à Marguerite Carbonare : il ne se souvient plus vraiment s’il leur a raconté quelque chose, mais, lisant la dépêche de Billets d’Afrique, a conclu qu’il devait s’agir en fait de Bisesero, c’est-à-dire que cet épisode était en fait celui, bien connu, du 27 juin et de l’abandon par les Français pendant trois jours des derniers rescapés. Il m’explique que sans doute le Mont Karongi avait dû être utilisé à l’époque car le nom de Bisesero était alors très peu connu, et que le Mont Karongi, qui fait face aux collines de Bisesero, à environ 10 km, est le point culminant de la région.  

Mais je suis quand même allé à Karongi, et voici ce que j’ai découvert.  

Ezechias Rwabuhihi, député rwandais, travaille avec l’association Intore za Dieulefit, qui vient en aide aux rescapés de Bisesero. Il se rend souvent dans la région, ne serait-ce que pour suivre à Bisesero l’avancement des projets de l’association, passant par l’est de la préfecture de Kibuye, via le Mont Karongi. Un jour, sa voiture tombe en panne au niveau du camp de réfugiés de Kiziba, tout près du Mont Karongi. En face des panneaux qui indiquent le camp, de l’autre côté de la route, se trouve une maison en ruines apparemment inhabitée. Cherchant de l’aide, Ezechias tombe finalement sur un homme qui habite cette parcelle et une habitation qui se trouve un peu plus loin. L’homme va lui venir en aide en lui gardant sa voiture pendant qu’Ezechias Rwabuhihi cherche le moyen de réparer son véhicule. Le député apprend que cet homme est un rescapé du génocide.   M’intéressant aux pistes éventuelles d’une présence française pendant le génocide, je cherche à savoir si cette présence a été détectée à cet endroit stratégique de la région ouest du Rwanda, à la plus haute altitude. Et surtout, le sommet du Mont Karongi est coiffé de grandes antennes dédiées à la communication, déjà présentes pendant le génocide. Munis des indications d’Ezechias Rwabuhihi, moi et mon traducteur, André Gakwaya, allons donc à la rencontre de ce rescapé. Il est très facile d’apercevoir, en prenant la route de Kibuye vers l’est pour aller à Bisesero, les panneaux indicateurs du camp de réfugiés, un peu surgis de nulle part. Nous trouvons donc sans difficulté ce rescapé, qui nous fait visiter son champ qui lui donne d’abondantes récoltes. Il se nomme Jean-Baptiste Sekabera, il a perdu un très grand nombre de membres de sa famille pendant le génocide. En 1994, il a été de nombreuses fois témoin d’actes innommables. Aujourd’hui même, il n’est pas en sécurité, car il nous explique qu’il s’est fait agresser le 11 novembre dernier par trois miliciens inconnus, qui ont tenté de l’assassiner. Il est de surcroît en conflit avec les autorités locales, étant menacé d’expulsion de sa parcelle. Il accepte de témoigner face à la caméra.

 

Il nous explique qu’il n’a pas vu de Blancs avant le 26 juin, date à laquelle les Français installent leurs tentes à côté des grandes antennes. Bien sûr, il n’a pas tout vu, puisque la plupart du temps il se cachait pour se protéger des miliciens qui sillonnaient la région. L’interview est assez courte, j’éteins la caméra, et c’est à ce moment-là qu’il nous demande qui nous sommes et sur quoi nous travaillons. Je lui montre le livre que j’ai publié avec Michel Sitbon de Serge Farnel sur le 13 mai à Bisesero, ’’Rwanda, 13 mai 1994. Un massacre français ?’’, en lui expliquant que je poursuis l’enquête. Et là, tout de go, il nous dit qu’il connaît cette histoire. Qu’elle lui a été racontée en juillet 1994, au camp de Nyarushishi où il était parqué en compagnie des Abasesero. Qu’il se souvient de la personne qui lui avait raconté cette histoire. Que cette personne habite même à côté du mémorial de Bisesero. Et que ce vieil homme a pour nom Charles Seromba.

Le temps de rallumer la caméra et de lui faire répéter ces informations, nous filons au mémorial, à environ vingt minutes en taxi-moto. Arrivés sur les lieux, nous demandons à deux rescapés d’aller chercher le vieux. Quelques minutes plus tard, on aperçoit le vieil homme, muni de son bâton de marcheur et de son chapeau d’Abasesero. Il accepte volontiers d’être interviewé, et va nous confirmer qu’il se souvient avoir parlé à Jean-Baptiste, le rescapé du Mont Karongi, en 1994 au camp de Nyarushishi. Oui, il a vu des Blancs le 13 mai, le jour de la grande attaque qui a décimé la grande majorité des Abasesero. Ces Blancs tiraient à l’arme lourde.

 

Cet homme n’apparaît pas du tout dans l’enquête de Serge Farnel, qui m’a confirmé ne pas le connaître et ne pas avoir son nom dans son registre. C’est donc par le plus grand des hasards que je suis retombé sur les ’’Blancs du 13 mai’’, via un canal complètement différent.

 

Je n’étais pas venu à Bisesero ’’vérifier’’ l’enquête de Serge Farnel. Pour moi, Jeanine Munyeshuli-Barbé et Michel Sitbon, la somme des interviews musclées et des reconstitutions nous avaient mené à la conviction, au delà du doute raisonnable, qu’il n’y avait pas eu de conspiration de la part de la quinzaine de rescapés et de la quinzaine de bourreaux, chacun dévoilant à sa manière les pans d’une fresque macabre où les Français étaient au premier plan. Un dirigeant associatif rwandais, ayant déjà eu l’écho il y a longtemps d’un massacre français à Bisesero de la part d’un témoin, s’était exclamé, après avoir visionné un témoignage recueilli par Serge Farnel, et face au scepticisme de certains :« Mais où est le problème ? Il n’y a pas d’école de théâtre dans la région de Kibuye ». Mais en continuant l’enquête, certains aspects étant encore inexplorés, j’aurais pu trouver un certain nombre de choses qui clochaient, ce qui n’a pas été le cas, après quatre jours d’enquête sur place. Bien au contraire.  

Avant de revenir à Kibuye puis de repartir à Kigali, je décidai d’aller dire au revoir au très respecté adjoint de Birara, le chef de la résistance mort au combat, Siméon Karamaga. Ce berger a maintenant 68 ans. Pendant la résistance, il exhortait les jeunes, tétanisés par la peur, à aller au contact des génocidaires pour se défendre. Près de vingt ans après le génocide, le vieil homme semble ne rien avoir perdu de sa vélocité, arpentant les collines à une vitesse impressionnante. J’étais allé le voir le tout premier jour de mon enquête, et, bien que très sympathique, il m’avait semblé mutique. Et le dernier jour, après l’épisode de la redécouverte des Blancs du 13 mai, Eric Nzabihimana nous amène, à ma demande, dans la petite vallée pittoresque où Siméon Karamaga fait paître une douzaine de vaches, entre Bisesero et Gisovu. Les pentes sont escarpées, l’accès est un peu difficile, et Siméon sourit de nous voir arriver lui tenir compagnie. Je voulais prendre quelques photos, et il me fallait en quelque sorte le confronter à ces nombreux témoignages, venant de sources différentes. Il m’a répondu d’un mot, solennel : « Ce qui est arrivé est arrivé, on ne peut pas le nier. »

A suivre...

Siméon Karamaga _ Bisesero

Notes

[1] "Turquoise. La classe politique française persiste à présenter l’opération Turquoise comme un chef d’oeuvre humanitaire. Une "anecdote", donc. En juillet 1994, 5 000 civils Tutsis résistaient encore aux menées exterminatrices près du mont Karongi, dans la région de Kibuye. Un hélicoptère militaire français rejoint ces résistants. On leur demande de se regrouper sur le sommet, et leur promet un secours imminent. Les soldats français ne reviendront qu’au bout d’une semaine : entre-temps, 90 % des rescapés ont péri, mitraillés par les Interahamwe. Leur concentration en avait fait une cible commode. Quant au corps expéditionnaire français, il avait, vraiment, plus urgent à faire qu’à s’occuper d’évacuer des Tutsis, ou de neutraliser les milices génocidaires..."

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