La France au Rwanda

Génocide à Bisesero (deuxième partie), ou quand la France perpétrait son dernier grand massacre génocidaire.

Des rescapés avaient dit à Farnel que le 12 mai, soit la veille du grand massacre, ils avaient vu passer à Bisesero des véhicules à bord desquels étaient assis des Blancs. D’autres rescapés avaient, pour leur part, expliqué que des Blancs s’étaient arrêtés sur la route, au bas de la colline de Gitwa – à l’entrée de Bisesero –, promettant à trois Tutsi qu’ils reviendraient les sauver. Côté bourreaux, plusieurs témoins avaient raconté en détail une scène semblable s’étant déroulée la même matinée tout près de Gitwa, à Mumubuga précisément : des Français avaient demandé aux Tutsi de se rassembler le lendemain pour les sauver, faisant mine de tenir sous contrôle un groupe de villageois menaçants. Mais le lendemain, au lieu de revenir avec les vivres et les couvertures qu’ils leur avaient promis, ils lancèrent au contraire la grande attaque. Un débusquage sophistiqué. Je cherchais donc des témoignages de rescapés racontant le dialogue qu’ils avaient eu avec les Blancs ce jour-là à Mumubuga, ainsi que cette fausse promesse. Lors d’une rencontre fortuite le long d’une route avec une dizaine de rescapés, Serge Farnel avait laissé tourner la caméra. On apprenait là que deux d’entre eux, bien que brièvement cités de façon anonyme dans son livre, étaient susceptibles d’avoir vécu cette scène. Lors de la première matinée de mon enquête, je décide d’aller à la rencontre de l’un d’entre eux. Chaque interview nouvelle peut apporter son lot inédit de détails utiles à la compréhension des faits. Mais surtout, et c’est l’objet principal de cette partie de l’enquête, comprendre pourquoi ces faits – la présence active de Blancs pendant le mois de mai à Bisesero – ont surgi aussi tardivement, 15 ans après.

Dans le contexte apocalyptique du génocide, il est difficile pour les rescapés d’affirmer que ces Blancs étaient des Français. Ceux-ci les attaquaient principalement à l’arme lourde, à distance. Certains s’en tiennent donc aux faits en disant avoir vu des Blancs, alors que d’autres parlent spontanément de Français, probablement pour en avoir identifié à d’autres moments.

J’ai d’abord dû écourter un premier entretien avec le témoin N*, car Eric Nzabihimana, un notable [1] – et rescapé – de la région, dont on reparlera et qui m’a aidé à trouver certains témoins ainsi qu’un bureau pour les entretiens, est rentré dans la pièce inopinément, semblant être intéressé par le contenu de l’interview qui deviendra inexploitable, la méthodologie voulant qu’un entretien individuel et voulu comme tel se fasse sans ’’spectateurs’’. À ce moment-là, je pense à Ezéchias Rwabuhihi qui me déconseillait la présence de notables – y compris lui-même – pendant les entretiens. Le témoin suivant sera interrogé seul.

La première partie de l’interview du témoin V* est un parfait résumé de l’enquête d’African Rights de 1998 : premières attaques quelques jours après l’attentat, résistance acharnée et victoires contre les assaillants, accalmie au début du mois de mai, suivie de la grande attaque du 13. Il passe ensuite au 27 juin et la découverte par les Français des rescapés le long de la route, au déni de sauvetage, aux massacres qui en ont découlé et enfin au sauvetage des tout derniers survivants le 30 juin.

Mais n’a-t-il pas oublié quelque chose ? N’aurait-il pas vu des Blancs pendant l’attaque du 13 mai ? Je lui parle de l’interview collective filmée au hasard d’une rencontre au bord de la route, à laquelle il avait participé. Le témoin V* arbore un sourire gêné. Aussi, je lui dis qu’il ne doit pas se sentir obligé de parler de ’’Français’’, puisque, de loin, ils ne pouvaient voir que la couleur de peau de ces assaillants pour le moins singuliers. Au final, je n’aurai pas d’information supplémentaire sur les Blancs du 12 mai, et le témoin rechigne à détailler les activités des Blancs le 13, mais il est la deuxième personne à parler de la présence active de Blancs lors des attaques de la fin avril : « Il y avait des attaques, tu comprends qu’il y a eu plusieurs attaques précédent la grande. Il y a eu celle que j’appellerais ’’simusiga’’ (à laquelle personne ne doit survivre) du 13 et 14, lorsque les bus sont venus. Mais bien avant cela il y a toujours eu des attaques. C’est alors que je vous ai dit que j’ai vu aussi… que j’ai vu des Blancs. As-tu pensé que ça voulait dire qu’ils seraient apparus le jour de la grande attaque seulement ? De tout temps, ils venaient, mais je ne pourrais pas les identifier. Ils sont donc venus à ce moment-là, à cette époque-là… pendant ces jours-là, ils étaient là, à l’approche des grandes attaques.  » À la question de savoir pourquoi la présence des Blancs n’est connue que maintenant, on sent une pointe d’agacement : «  Justement, mis à part avec vous qui êtes en train de nous interroger… Penses-tu que nous aurions ressassé ces histoires de Blancs ? Pour aller témoigner contre eux alors même que nous ne savions pas qui ils étaient ? Il y avait déjà bien assez à faire en justice avec les Interahamwe que nous connaissions et contre lesquels nous avons témoigné. Il n’en n’est pas moins vrai qu’ils étaient là… et donc nous le mentionnons parce que vous posez la question. Parmi les questions qui nous ont été posées… il y a par exemple les tribunaux Gacaca où nous avons été interrogés. Pourrais-tu mentionner qu’il y avait des Blancs, sans même savoir où tu pourrais les traduire en justice ? » J’ai tout d’un coup l’impression de poser des questions saugrenues. Cette idée que ces Blancs ayant participé aux massacres à Bisesero soient un jour jugés prend chez ces rescapés une dimension stratosphérique. Ces moments, les plus intenses lors des interviews, mettent mal à l’aise et renvoient à une réalité méconnue dans nos douillettes contrées.

En discutant avec un ami journaliste rwandais, je comprends que, pendant un bon bout de temps, ces rescapés ont aussi pu craindre le retour des ténèbres françaises, les génocidaires et leurs parrains français complotant militairement et politiquement pour reprendre le pouvoir, à partir de leur base congolaise. En même temps, il est aussi vrai que les derniers rescapés de Bisesero doivent leur vie à des militaires français. Le Blanc tue vos enfants puis vous sauve la vie. Voilà qui ne doit pas être simple à gérer. Et pour compliquer un peu plus la donne, moi, de nationalité française, que le témoin ne connaît ni d’Eve ni d’Adam, qui lui fait subir mon petit questionnaire qui ressemble à un interrogatoire de police... Que de paradoxes ! Je me dis après-coup qu’il va aussi peut-être falloir recourir à l’anonymat plus souvent, et que même 18 ans après, les braises du génocide - et les questions de sécurité qui en découlent - sont encore brûlantes.

Plus tard, j’ai demandé à André Gakwaya, mon traducteur, qui est également journaliste de métier, s’il pouvait imaginer une conspiration de la part des témoins. « Non, ces gens m’ont paru sincères. Ils ont le courage d’accuser une grande puissance.  » Parmi eux, Sylvère Nyakayiro, 40 ans, le visage poupin, 5 enfants au compteur, inamovible et impétueux témoin du 13 mai. Il avait été interviewé par Serge Farnel, et avait confirmé ses dires à Jacques Morel. Ancien gérant d’un commerce, il est depuis trois semaines titulaire d’un permis de conduire et exerce la profession de taxi-moto. En toute insouciance, il évite encore trop peu les nombreux cailloux qui parsèment les routes sinueuses de Bisesero. Je m’en suis tiré avec quelques frayeurs. Rendez-vous fut pris dans une salle de Mubuga, à la tombée de la nuit. Il me raconte la journée du 13 mai : « C’était un vendredi. Ce qui était inhabituel ce jour-là, c’est que nous avions vu arriver beaucoup de véhicules, beaucoup de gens dont on ne savait pas d’où ils venaient, il y avait des Blancs, il y avait des bus, des piquets aiguisés, tout ça. Là où je m’étais caché, sur les collines de Gitwa-Kashyamba, j’ai vu un Blanc qui portait un costume d’une seule couleur, verte comme la feuille de cette plante. Il portait un casque semblable à ce que portent les mineurs. (…) Les Blancs tiraient. Les Blancs tiraient sur la population, celle-ci se déplaçait d’une colline à une autre. Autour des Blancs, il y avait une autre population rwandaise qui poursuivait les victimes. Les Blancs avaient des fusils qui faisaient beaucoup de bruit, beaucoup d’échos dans les montagnes. »

Les rescapés parlaient-ils entre eux de ces Blancs du 13 mai ? « Le soir du 13 mai, après ce que nous avions vécu, nous ne pensions pas que nous pourrions survivre à tout ça. Nous avons commencé à parler entre nous de ces Blancs au moment où ils sont revenus nous proposer de nous emmener dans les camps du FPR. Après le génocide, nous n’en parlions plus, sauf peut-être les gens qui avaient étudié. Nous étions préoccupés par des questions de survie quotidienne : chercher à manger, etc.  »

Jean Ngarambe, 52 ans, originaire du village de Jurwe, génocidaire ayant purgé sa peine, n’a rien à ajouter de plus à ses précédentes déclarations faites en 2009 et 2010. Il résume : « En date du 12 mai, au rond-point de Mubuga, les autorités nous ont annoncé qu’elles bénéficiaient désormais d’un appui en ce qui concerne l’élimination des Tutsi. On nous a demandé d’appuyer aussi ce travail. Charles Sikubwabo, le bourgmestre de Gishyita, ainsi que Vincent Rutaganira, conseiller de secteur, n’ont embarqué dans leur voiture que ceux qui parlaient bien le français. » Jean Ngarambe est recalé dans son rôle de guide pour les Français. «  Mais quand même, le 13 mai, je me suis rendu avec les Blancs à Bisesero, sur les collines Muyira et Nyiramakware, accompagné d’une population très nombreuse. Les Blancs avaient des armes, ils appuyaient les gendarmes et la police, et ainsi de suite. »

Justement, les armes utilisées par les Français du 13 mai ne sont pas encore précisément identifiées. Je lui montre une série de photos d’armes de guerre, dont la plupart sont a priori plus lourdes que celles utilisées le 13 mai. Primo, on peut en profiter pour évaluer si le témoin a une tendance à exagérer. Secundo, essayer d’avoir une description plus précise de ces armes. Devant les images d’orgues de Staline et de camions montés d’un canon de 6 mètres qui défilent, Jean Ngarambe fait un non catégorique de la tête. Mais il s’arrête devant un obus de missile Milan : «  J’ai vu le missile qu’on connecte sur l’arme. Ce que j’ai vu, c’est qu’il y avait un gros truc au bout, qui partait quand on tirait. » Mais il ne tique pas sur la photo suivante qui est celle du lanceur Milan. Il s’arrête sur la dernière photo, qui est celle d’un lanceur de mortier monté sur trépied léger : « Ils utilisaient les armes qu’on voit ici même au Rwanda, mais ce bout pointu au bout du fusil, ça partait immédiatement et ça détruisait des populations entières.  »

Remarque importante : une scène similaire à celle décrite par Jean Ngarambe pour la date du 12 mai a lieu au même endroit le 27 juin, lors de l’opération Turquoise. Le militaire français Diego arrête son convoi à l’entrée du minuscule ’’centre-ville’’ de Mubuga, demande aux villageois si quelqu’un peut les accompagner à Bisesero, et finit par trouver quelqu’un qui parle français et connaît bien Bisesero : Jean-Baptiste Twagirayezu. Dès lors, on peut se poser la question de savoir si Jean Ngarambe n’aurait pas confondu le 12 mai et le 27 juin puisque ce dernier parle également de Twagirayezu en tant que guide des Français à Bisesero. En réalité, nous allons voir que Twagirayezu va faire figure de guide à deux reprises, le 12 mai et le 27 juin :

- Jean Ngarambe précise qu’il arrive le 12 mai à Mubuga. Il vient alors de Jurwe, l’attaque qu’il a menée avec d’autres Hutu ayant été repoussée par les Tutsi originaires de cet endroit. Effectivement, dans cette région, les Tutsi, avant le 13 mai, parvenaient régulièrement à tenir tête aux assaillants et même à leur infliger des pertes. Or, à la date du 27 juin, les Tutsi de la région, exterminés à 95%, sont regroupés dans la poche de Bisesero. On les imagine mal repousser des assaillants à cette période et encore moins s’aventurer à Jurwe, qui est à 20 minutes à pied de Mubuga, un haut-lieu de l’appareil génocidaire dans la région.

- Au moment où Jean Ngarambe arrive à Mubuga le 12 mai, le bourgmestre de Gishyita Charles Sikubwabo est présent en compagnie de militaires. Cela est dû au fait qu’une action est alors en train d’être organisée par Vincent Rutaganira, prévenu la veille par la missive de Charles Sikubwabo apportée par Raphaël Mageza. A contrario, le 27 juin, il n’est fait aucune mention de la présence de Sikubwabo à Mubuga, que ce soit dans la narration de Saint-Exupéry dans son livre L’inavouable ou bien dans celle de Twagirayezu devant la commission Mucyo.

- Après avoir parlé de la journée au cours de laquelle Twagirayezu a été choisi comme guide, Jean Ngarambe dit qu’il est allé à Bisesero le lendemain, pour tuer, avec tous les autres. Il dit qu’il s’agit du 13 mai. Mais se pourrait-il qu’il se soit trompé et que ce qu’il décrit corresponde en fait aux massacres du 28 juin ? Les deux événements des 13 mai et 28 juin, même s’ils ont des similitudes (notamment le fait que des miliciens venus d’autres préfectures y ont pris part), sont déjà différents par leur ampleur. Si on peut évaluer à 400 le nombre de personnes exterminées le 28 juin, pour le massacre du 13 mai l’ordre de grandeur est plutôt de 40 000 morts. Si on parle de quelques centaines de miliciens à la fin juin, on peut évaluer le nombre de tueurs du 13 mai à quelques milliers. «  À cette date, affirme Jean Ngarambe, on a parcouru tout Bisesero. On n’a pas laissé un seul endroit qu’on n’aurait pas atteint. » Un ratissage intégral de toute la région en une journée. « Les assaillants ont commencé à circuler dans les collines et à repousser les Tutsi vers les positions des soldats rwandais et français jusqu’à ce qu’ils soient suffisamment proches d’eux. C’est alors qu’ils leur tiraient dessus. » Cela ressemble donc à une gigantesque battue. Les attaques que Jean Ngarambe décrit avec quatre autres témoins qui l’auront identifié à leurs côtés le 13 mai, sont caractérisées par l’emploi massif d’armes lourdes sur des lieux bien précis, alors que pour le 27 juin, on peine à imaginer une raison qui justifierait l’emploi massif d’armes lourdes, dans un contexte qui fait plus penser à la chasse à l’homme dans diverses collines qu’à des bombardements précis sur les trois grandes collines où les 50 000 Tutsi s’étaient regroupées le 13 mai.

- Les témoignages de Jean Ngarambe laissent penser qu’il a continué de participer aux massacres bien au delà d’une semaine après qu’il a participé à l’attaque qu’il décrit. Or le 28 juin constitue l’avant-veille de l’arrêt des massacres à Bisesero. "Les tueurs ont continué après ces 13 et 14. Moi j’ai continué de m’y rendre. Mais j’ai fini par réaliser que c’étaient les mêmes personnes qui m’avaient emprisonné en 1990 qui maintenant me poussaient à tuer. Je me suis demandé si ce n’était pas pour que je tombe au champ de bataille à Bisesero." Jean Ngarambe dit qu’il ne s’est pas rendu à Bisesero le lendemain de l’attaque : "[Le 14 mai], j’étais fatigué de la journée de la veille. Je ne m’y suis pas rendu à nouveau". Il n’en a pas moins continué par la suite de participer aux massacres. Il n’est donc pas possible de situer sa présence à Bisesero fin juin en compagnie de Français ou de Blancs, puisque les attaques s’y terminent le 30 juin.

- Il situe le retour des Français en juin, ce qui signifie qu’il fait bien la distinction entre les deux dates. S’il est moins précis dans la seconde date (’’après le 10 juin’’) qu’il ne l’est pour celle du 13 mai, c’est aussi parce que, tout comme Raphaël Mageza, il ne semble pas avoir participé à ces attaques de plus petite envergure. "Raphaël et Jean, vous étiez ensemble le 13 mai 1994, c’est cela ? Raphaël Mageza : Moi, je me trouvais ici, à cette date. Nous nous tenions sur cet arbre là-bas, à côté de cet arbre desséché" (Entretien avec Serge Farnel en 2010). Jean Ngarambe et Raphaël Mageza décrivent donc la même scène du 13 mai. Or Raphaël Mageza dit ne pas s’être rendu à Bisesero lors des attaques des 28 et 29 juin.

- Le 27 juin, Jean-Baptiste Twagirayezu est le seul Rwandais du convoi. Le 12 mai, Philémon Namuhoranye dit au contraire qu’il y avait plusieurs Rwandais : "[Les Blancs] étaient avec des Noirs, mais le seul que j’ai pu reconnaître est une personne nommée Twagirayezu".

- Twagirayezu est le 27 juin dans le minibus des journalistes, alors qu’on le voit en Jeep le 12 mai (Témoignages d’Adrien Harolimana, d’Esther Uwayisenga et de Philémon Namuhoranye).

- Le 12 mai, Twagirayezu est aperçu sans aucun civil blanc à ses côtés (Témoignage d’Adrien Harolimana). Le 27 juin, il est assis dans le minibus en compagnie de trois civils blancs journalistes.

- Adrien Harolimana dit avoir entendu ses collègues affirmer avoir vu Twagirayezu la veille de la grande attaque (lui a vu un Noir mais il n’a pas eu le temps de le reconnaître) : "la première attaque horrible qu’on ait jamais subie". Puis il dit clairement que l’instituteur est revenu le 27 juin : "La deuxième fois, c’est quand il est revenu avec des militaires français. Là, on s’est vu en vis-à-vis. La deuxième fois, ce n’était pas le 12 mai, mais le 27 juin."

De manière générale, en sortant du cas de Jean Ngarambe, on peut citer d’autres éléments de contexte que Serge Farnel n’aura pas manqué non plus d’analyser lors de son enquête :

- L’heure d’arrivée n’est pas la même. La dizaine de témoins du 12 mai répertoriés indiquent que l’opération de reconnaissance s’est effectuée le matin. Le 27 juin, il s’agit de l’après-midi vers 14h, le convoi rentrant à la tombée de la nuit après une heure de discussion avec les rescapés.

- La provenance des deux convois est différente. Le 12 mai, le convoi vient de Gishyita, or celui du 27 vient de Kibuye.

- Les trajets effectués par les deux convois sont très différents. Le 27 juin, il s’agit d’un aller-retour Mubuga-Gitwa, alors que le trajet du 12 mai est plus complexe car certains auront vu le convoi se rendre jusqu’à Ruhuha, un fief des génocidaires.

Le comparse de Jean Ngarambe, Raphaël Mageza, n’a lui non plus rien de particulier à ajouter à son interview donnée à Serge Farnel. Il ne semble faire aucune surenchère et demeure très crédible à mes yeux. Interrogé sur sa présence ainsi que celle éventuelle de Français lors des trois jours qui ont suivi la rencontre d’Eric Nzabihimana avec le convoi de Turquoise, il émet un non catégorique. « Ce n’étaient pas de grandes attaques. Moi, j’ai participé aux attaques d’avril-mai. » Pourquoi n’aurait-il pas participé aux dernières attaques, s’il a fait toutes les autres ? «  J’étais à Mubuga. Ce n’étaient pas des attaques importantes. Et puis les militaires français de la zone Turquoise venaient d’arriver. » Numériquement, c’est vrai, puisque les Tutsi d’avant le 13 mai sont environ 50 000 et les assaillants plusieurs milliers, tandis que les Tutsi rescapés de la fin juin ne sont eux plus que 2000. L’opération, de bien moindre envergure, nécessitait une moindre mobilisation. Et, pendant les trois jours des derniers massacres, ceux des tout derniers survivants du mois de juin, il aurait été peu discret, dans une région sillonnée par les journalistes, de mettre en place une opération d’une envergure équivalente à celle du 13 mai.

Fidèle Simugomwa, a participé à l’attaque du 13 mai avec les Français. La veille, «  il y a eu une activité de reconnaissance, les Français se sont rendus là-bas, ils ont dit ’’Vous, les Tutsi, quittez vos cachettes, on ne vous fera rien.’’ » Il parle du leurre du 12 mai au cours duquel les Français annoncent qu’ils vont sauver les Tutsi traqués. Comment peut-il dire que c’étaient des Français ? Fidèle connaît les militaires français depuis 1992. J’ai donc voulu en savoir plus sur son parcours de milicien : «  J’étais en poste à l’université de Nyakinama, en tant qu’agent de sécurité. Quelqu’un de ma famille travaillait pour le gouvernement, il était responsable à l’université : Rwagasana Anatole. J’avais commencé par être planton, et puis je suis devenu cuisinier qualifié, et puis j’ai eu une promotion pour suivre la formation d’Interahamwe. J’ai suivi la formation dédiée aux Interahamwe en 92 à Ruhengeri, et j’ai été milicien jusqu’en 94. Nous avons appris le maniement des armes, le lancer de grenades, et la pose de mines. L’entraînement commençait le matin de 5h à 7h, puis le soir de 17h à 19h, pendant deux semaines. Cette formation avait lieu dans la forêt derrière la commune Nyakinama, tandis que la pose des mines se faisait au niveau du pont de Cyabingo. Je peux vous amener à cet endroit. Nous étions entraînés par des gendarmes, mais aussi par des militaires français. Les Français changeaient souvent de poste, ils camouflaient leur statut, donc je ne peux pas vous dire leur nom, parfois ils le changeaient. C’étaient des individus ambigus. Ils étaient avec les officiers rwandais ».

Semi Bazimaziki, 41 ans, a lui suivi une formation à partir de 1990 au sein de l’armée rwandaise, encadré par des militaires français. «  Il y avait différents départements : fusil, tir, tactique. Il y en avait d’autres mais c’était surtout ça. Il s’agissait de savoir comment mener une guerre. Quand l’ennemi vient en face de moi, qu’on est en train de se battre, la méthode pour lui faire face, pour le recevoir, la façon de se camoufler pour qu’il ne vous démasque pas, c’est ça la tactique. » Les Français ? «  Nous étions habitués à vivre ensemble, que ce soit dans la brousse, que ce soit au camp Kigali, sur le champ de bataille, on se côtoyait.  » Affecté à la sécurité de l’École supérieure militaire (ESM) en 1994, après l’attentat contre le président Habyarimana, il y reste avec le grade de caporal. Il nous dit travailler à la cantine du bâtiment : « C’était dans le magasin, et je vendais les produits de la cantine aux militaires. »

Je lui demande de me raconter comment il vivait et ce qu’il voyait de Kigali du 7 avril à début mai, mais surtout après l’évacuation des expatriés qui se termine le 14 avril, avec officiellement le départ de toutes les troupes françaises de l’opération Amaryllis. « J’étais là dans l’ESM, mais il m’arrivait de me promener en ville, un peu partout. Je voyais des changements. Le seul mouvement qu’on pouvait constater, c’était celui des militaires. Ce que j’ai constaté, c’est que les militaires français circulaient rapidement, à l’aide de petites Jeeps. » Je veux être sûr que lorsqu’il me parle de Français à Kigali, il me parle bien de la période d’après leur évacuation officielle à la mi-avril. « C’est-à-dire que oui, je l’ai vu de mes propres yeux, leur retour massif, dans leur pays, chez eux. » C’est donc bien après le 14 avril qu’il voit les soldats français : « Bon, je ne peux pas nier cela. Parce que généralement, tous les mouvements qui s’opéraient, tous les mouvements que faisaient notre armée, ils les faisaient avec des militaires français, ils étaient ensemble. Ce que j’ai pu constater, c’est que les militaires français qui étaient restés étaient eux aussi soumis à des ordres. Pour donner un exemple : parmi eux, il y avait des officiers supérieurs, des hauts gradés, et quand ces militaires arrivaient à des barrières, eux aussi s’arrêtaient et je les voyais donner des ordres, des instructions sur les barrières. »

Ah... Les militaires français hauts gradés donnaient des ordres au gens qui étaient sur les barrières ?

Oui, beaucoup, même. Parce qu’ils étaient avec la hiérarchie militaire rwandaise en place à l’époque. Et vous êtes sûr que ça a lieu après l’évacuation des expatriés ?

Oui. L’exemple que je peux vous donner, c’est Kanombe. Il est arrivé un moment où nos propres militaires rwandais n’avaient plus d’autorité à exercer au niveau du contrôle de l’aéroport, et ce sont les Français qui contrôlaient l’aéroport.

Même après l’évacuation des expatriés ?

Oui, oui.

Pouvez-vous nous donner un exemple, avez-vous vu vous-même des militaires français qui donnaient des ordres aux barrages, et si vous l’avez vu vous-même, vous souvenez-vous d’un lieu particulier ?

Oui, je connais ces endroits. À Muhima, il y avait une barrière. Ce sont les soldats français qui contrôlaient le quartier commercial.

« Après la chute de l’avion d’Habyarimana, les Français étaient là. Et ils étaient toujours avec nos militaires, et même, à un certain moment, on a eu l’impression que les Français semblaient contrôler la situation par rapport aux officiers rwandais. Parce que ce sont eux qui contrôlaient tous les mouvements. Et même au sein de l’ESM, il est arrivé des moments où on voyait que c’étaient les Français mêmes qui dirigeaient les réunions. (…) Après la mort d’Habyarimana, avec tous les mouvements que faisaient les militaires français, on voyait que c’étaient eux qui semblaient superviser tout ce qui se faisait. On voyait que toutes les activités qui se faisaient, c’était sous leur commandement. Ils tenaient tout entre leurs mains  ». «  Je les ai vus diriger des réunions [à l’ESM], au moins trois réunions. » Malheureusement, il n’est pas dans la salle : « C’étaient des réunions pour les leaders militaires. Parce que les officiers venaient dans des Jeeps, certains entrant dans la salle de réunion, et les militaires qui assuraient l’escorte restant à l’extérieur.  »

Dans une recherche [2] effectuée notamment par l’Association des étudiants rescapés du génocide (AERG), il est par ailleurs établi que la zone abritant «  l’école supérieure militaire (ESM), l’état-major de la gendarmerie, ainsi que le Camp Kigali, avant et pendant le génocide perpétré contre les Tutsi en 1994, est considérée comme le noyau de la mise en exécution du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994, sans oublier que la prestation de serment des membres du gouvernement intérimaire s’est faite ici même dans l’enceinte de l’ex-ESM.  » Quelques heures après l’attentat du 6 avril 1994 contre le président Habyarimana, une réunion d’officiers de l’Akazu (clan des proches de la veuve du président) était présidée à l’ESM par le colonel Bagosora, maître d’oeuvre du génocide. « Après la réunion ci-haut mentionnée, les gardes présidentiels ont débuté le génocide en commençant par les politiciens vivant en grande partie dans le quartier de Kimihurura. »

Mais revenons à notre témoin. Blessé au début du mois de mai par des éclats d’obus au niveau du ventre, Semi Bazimaziki demande à sa hiérarchie la permission de rentrer chez lui à Gishyita, Kigali étant alors sous le feu des combats entre les FAR et le FPR. Gishyita, village éloigné du front, lui semblait un bon endroit pour sa convalescence. Mais pas si ’’calme’’ que ça, puisque c’est là qu’aussitôt se prépare l’attaque gigantesque de Bisesero. Des militaires, manifestement français, plantent leur tente. « Juste quand les militaires sont arrivés à Gishyita, à Mubuga d’abord, le bourgmestre de l’époque est allé les accueillir. Mon grand frère faisait partie des autorités de la commune. C’est pour ça que je détiens beaucoup d’informations, parce que la plupart du temps, j’étais avec lui. » Comment peut-il savoir que ce sont des Français ? « Les Blancs, même si on peut les confondre, les Français, je les connaissais parce que d’abord ils m’avaient formé. J’avais vécu avec eux. Même le bourgmestre local, il venait, il disait à la population : ’’Les Blancs militaires qui sont avec nous, ce sont des Français qui sont venus nous soutenir.’’ »

Après ça, vous entendez parler de la grande attaque à Bisesero ?

L’attaque a eu lieu. C’est une grande attaque. Les 13 et 14. Mais avant ces dates, on allait d’abord à la mission de pacification locale. Ils étaient avec le bourgmestre au niveau du secteur, pour battre le tambour dans le secteur, et quand on a battu le tambour de guerre, appelé la population, celle-ci a obéi en masse et puis ils sont montés ensemble à Bisesero.

Vous êtes monté aussi ?

Moi aussi je suis monté avec eux, en date du 13.

Et les Français, ils étaient là aussi ?

Les Français étaient là aussi et ils sont tous montés avec nous.

Est-ce que vous avez vu les Français pendant l’attaque même ?

Les Français se sont séparés des populations. Ils ont pris leurs fusils, et puis ils sont montés sur une colline comme celle-ci. [Il montre une colline en face du Home Saint-Jean à titre d’exemple] Après, la population allait achever les victimes. Et les Français qui étaient au sommet d’une colline, ils appuyaient ces tueurs en lançant, en tirant des balles au sein de la population. L’autre population avançait ensuite en machettant les victimes.

C’étaient quoi les armes des Français, en fait ? Est-ce que vous pouvez nous décrire un peu l’arsenal militaire que les Français avaient ?

Il y avait une mitrailleuse. Ils avaient des mortiers. Des grands fusils [Il écarte les bras] qui utilisaient des balles collées sur chaîne.

Le mouvement de l’obus, il était comme ça ou comme ça ? [Je fais un mouvement de cloche et un mouvement droit]

Il faisait cette trajectoire [Il fait le geste de la cloche]

Et donc le mortier qu’ils utilisaient, ça ressemblait aux mortiers qu’on utilise dans les guerres ?

Exactement. Ces mortiers, nous aussi nous les utilisions pendant la guerre. J’avais l’habitude de les voir. Il arrivait des fois où les Tutsi, là, derrière, se levaient, et ils avançaient contre les tueurs. Les Tutsi atteignaient une certaine supériorité et puis ils pourchassaient les tueurs, les tueurs qui étaient appuyés par les Français. C’est à ce moment que les Français prenaient leur mitrailleuse, leur fusil, et ils tiraient en direction des Tutsi pour qu’ils n’aient pas la victoire sur les tueurs.

Mais, ils n’avaient pas peur, les Français, de tuer des Hutu en même temps, si les Tutsi venaient au contact des Hutu ?

Les Français, c’étaient des militaires. Des officiers rwandais leurs indiquaient la direction, leur montraient les positions exactes où il fallait tirer.

Est-ce que vous vous souvenez de comment ils étaient habillés ces militaires français ?

Ils avaient des tenues militaires.

Est-ce que c’était une tenue militaire différente des tenues militaires rwandaises ?

En grande partie, il arrivait que leur tenue soit semblable aux nôtres. Le seul signe distinctif, c’était peut-être la couleur de la peau.

Des militaires habillés comme les FAR ? On voit difficilement comment ce ne pourrait pas être les Français, puisqu’ils étaient les seuls à avoir légalement le droit de revêtir l’uniforme des Forces armées rwandaises. Au moins deux autres témoins de Serge Farnel font état d’uniformes de la Garde présidentielle. Il semble de plus en plus probable que les Blancs du 13 mai soient venus directement de Kigali : il s’agirait soit d’éléments restés après le départ officiel des militaires français en décembre 1993, soit d’éléments restés après l’opération d’évacuation des Occidentaux, soit encore ces fameux ’’vacanciers’’ revenus peu avant l’attentat de manière non-officielle.

Patrick de Saint-Exupéry avait rapporté un témoignage selon lequel "des Français se battent à la mi-mai aux côtés de forces armées rwandaises (FAR) dans la région de Butare." Interrogé, un militaire français ne rejette pas l’allégation : "C’est possible. Il s’agit peut-être de mercenaires." (Patrick de Saint-Exupéry, France-Rwanda : des mensonges d’Etat, Le Figaro, 2 avril 1998) Soit. Il est bien dans la tradition de la Ve république d’employer des mercenaires pour les opérations secrètes obtenant le "feu orange" de l’Elysée ; il s’est agi le plus souvent d’anciens OAS ou de militaires français "en congé" de l’armée française. L’utilisation d’armements étant étroitement contrôlée par le DPSD (ex-Sécurité militaire), les opérations de mercenariat français sont le prolongement des politiques inavouées à l’Elysée. S’il s’avérait donc qu’il ait été fait usage de mercenaires, on imagine mal en tout cas que ces derniers eussent été non-francophones, du moins parmi l’encadrement de l’opération du 13 mai à Bisesero (comme cela avait été le cas des Serbes pro-Milosevic utilisés par Mobutu deux ans plus tard, et évoluant sous "pavillon" français), l’Etat rwandais étant lui dans l’unique bain francophone depuis 1916. On imagine mal en fait que ces éventuels mercenaires eussent tout simplement été non-français. Après l’assassinat des dix casques bleus belges cinq semaines plus tôt, il eût en effet été hasardeux de faire confiance à des Belges pour une opération si sensible, au vu des rapports exécrables entre les deux pays et des liens organiques très forts des mercenaires pour leur nation respective.

Il est un fait : il n’y a jamais eu de trace de mercenaires non français aux côtés des FAR. Quel serait d’ailleurs l’intérêt pour l’Etat rwandais de recruter des mercenaires non-français alors qu’ils disposent alors d’un vivier de plusieurs milliers de frères d’armes français depuis 1990 ? C’est dans la droite ligne de cette logique que l’on découvre, un document publié par Le Parisien faisant état de la volonté de recruter "1000 mercenaires" sous la houlette de Paul Barril, au plus fort du génocide, à la fin avril.

Dix ans plus tard, Hubert Védrine, gardien de la mémoire de l’Elysée mitterrandien, entend bien faire oublier l’hypothèse des mercenaires. Sa thèse, qui devrait en toute logique mener la barre à l’avenir, est celle des "soldats perdus" : des soldats de l’armée française agissant pour leur propre compte, pour l’appât du gain ou par idéologie. L’ancien gendarme Prouteau, ayant travaillé au Rwanda il y a plus de vingt ans, tente de convaincre les lecteurs du Parisien que les ’’dérives’’ de Barril trouvent leur explication dans des histoires de gros sous. « Barril, c’est la France » lâche toutefois un proche du dossier judiciaire, toujours dans les colonnes du Parisien. En tout cas, si des Barril boys auraient assuré en plein génocide la sécurité de Georges Ruggiu, l’animateur blanc de la RTLM (’’Radio Machettes’’), ce selon le propre aveu de ce dernier, aucun élément n’est pour l’instant à mettre au crédit d’une participation de Barril au massacre du 13 mai. Les regards se tournent plutôt vers ces unités spéciales dont on a trace ça et là dans diverses enquêtes, unités parfois officiellement présentes sous le sceau pudique de la coopération. Ces unités d’élite, il y a fort à parier qu’elles soient imprégnées, outre leur tropisme colonial, de la doctrine de la guerre révolutionnaire (DGR), greffée dans l’ADN de l’armée française depuis la guerre contre le Viet-Minh, seule force militaire ’’indigène’’ avec le FPR à avoir vaincu l’armée française. Or cette DGR a pour singularité d’actionner ses leviers au sein des arrières, c’est-à-dire des civils présents à l’arrière du front : ’’retirer l’eau du bocal’’, c’est s’attaquer au problème des partisans potentiels du FPR, que l’on considérera être la population tutsi dans son ensemble, et grâce à laquelle les rebelles Inkotanyi nageraient dans les arrières du conflit comme des poissons dans l’eau. Il n’y a donc aucune contradiction pour ces soldats français en mission secrète à assister les FAR sur la ligne de front, tout en volant au secours de préfectures où les ’’opérations sur les arrières’’ se passent mal, comme à Bisesero.

Bruno Boudiguet

Notes

[1] Il a été Maire de la région de Gisovu (plus de 100 000 habitants).

[2] L’ex-ESM et Camp Kigali, noyau de la planification et de l’exécution du génocide, Chantal Namukunzi, Orinfor n°859, 14 avril 2011.

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