La France au Rwanda

GENOCIDE RWANDAIS / VOUS SAVIEZ

Source : Le Soir (Bruxelles) par Emmanuel Seruvumba

n.c.

Page 2

Jeudi 1er août 1996

Génocide rwandais :

« Vous saviez... »

En cette époque des autoroutes de l’information, les images en effacent très rapidement d’autres. Et comme il n’y a jamais d’arrêt sur image, un « génocide » ne peut convenir au temps médiatique « moderne ». (...)

C’était l’évacuation des Occidentaux, après le 6 avril 1994. Après cet exode peu glorieux, les Rwandais étaient enfin seuls, et la « purification ethnique » pouvait commencer, et sans témoins. Et... elle commença.

Passée la stupeur causée par ces images, nous les Rwandais (et des non-Rwandais d’ailleurs) fûmes envahis par une foule de questions, toujours sans réponses :

- Pourquoi vous, Occidentaux, avez-vous fui ? Qu’avez-vous fui ? Vos vies étaient-elles en danger ? Quel danger ?

- Et vous, les prêtres de Jésus-Christ, qu’avez-vous fui ? Vos vies n’étaient pas du tout en danger. Souvenez-vous à Kigali : les tueurs vous ont séparés des 17 prêtres et religieuses tutsis qu’ils ont mitraillés à deux pas de votre refuge, en ayant pris le soin de mettre un prêtre et une religieuse hutus à l’abri dans une chambre d’à côté ; rien ne les empêchait de vous tuer, mais ils ne l’ont pas fait.

- Alors, qu’avez-vous fui ? Que saviez-vous ? Et si vous ne saviez rien (ce qui serait étonnant), que pouvaient savoir vos gouvernements qui ont décidé de vous rapatrier ? Que pouvaient révéler ou cacher les dossiers de l’ambassade de France, soigneusement détruits, à la broyeuse, avant la fuite ?

Comment interpréter cette attitude hautement prémonitoire mais d’une désinvolture inimaginable de l’ambassade de France à Kigali, en réponse à M. Jean Carbonare, qui lui apportait des preuves filmées des charniers : « Ce sont des rumeurs ! » (...)

- Pourquoi n’a-t-on plus jamais entendu parler de l’enquête parlementaire réclamée par Henri Mazeaud, président de la Commission des lois à l’Assemblée nationale française, pour déterminer les circonstances de la mort de citoyens français, membres de l’équipage de l’avion du président rwandais ?

- Pourquoi le ministre français des Affaires étrangères (aujourd’hui Premier ministre) n’a-t-il plus rien dit de l’enquête internationale qui devait déterminer les causes de l’accident mortel des présidents du Rwanda et du Burundi, et réclamée avec beaucoup de fermeté dès les premières heures après l’événement ?

- Pourquoi, très peu de jours avant le génocide des Tutsis, la France a-t-elle voté au Conseil de Sécurité de l’ONU la résolution autorisant celle-ci à ramener à moins de 300 hommes ses soldats, au moment même où la France s’en allait du Rwanda ?

- Pourquoi, quelques semaines après le 7 avril 1994, alors que le « génocide des Tutsis » était en marche, la France a-t-elle déployé un véritable forcing auprès du Conseil de Sécurité de l’ONU pour obtenir de celui-ci un mandat spécial qui lui a autorisé de « protéger les populations menacées, au besoin par les armes », alors qu’il était interdit aux Casques bleus présents au Rwanda d’utiliser leurs armes pour sauver des Tutsis que les milices hutues massacraient et mutilaient sous leurs yeux ?

Au fait, qui désignait-on sous le vocable de « populations menacées » ? Curieusement, il semble que ces « populations menacées » n’étaient pas les mêmes pour le FPR et pour la France. Chacun pensait aux siennes... Mais il y eut une voix sincère d’un gendarme français : « J’en ai assez de voir ces assassins nous acclamer. » C’était à Mubuga, à quelques kilomètres de Bisesero, où il y a eu le plus terrible des massacres.

Par la suite, le lieutenant-colonel Diego (nom de code), en était tout retourné, de retour à Kibuye. : « Que va-t-on pouvoir faire ? Jamais je n’aurais imaginé cette folie furieuse. J’ai de l’expérience mais... Avant que l’on puisse intervenir à Bisesero, au moins deux mille autres réfugiés (entendez Tutsis) seront assassinés. »

Je cite un journaliste du Figaro : « L’air épuisé et plein de remords, l’officier français envoie ses informations à l’état-major : A eux de prendre une décision. Si on part là-haut protéger ces milliers de gens traités comme des animaux, on s’engage d’un côté et on risque d’avoir toutes les milices et les autorités locales contre nous. Nous, on est prêts. Nous obéirons aux ordres. Mais sont-ils prêts, à Paris ? »

Pauvre Diego, vous ne saviez pas qu’à Paris la musique se jouait sur une partition différente ! Vous ne vous doutiez pas de ce qui se passait derrière votre dos, car « de nombreux véhicules rwandais arborent de grands drapeaux français. Les soldats gouvernementaux en déroute s’abritent derrière la bannière bleu-blanc-rouge pour mener d’ultimes opérations de chasse à l’homme. Les réfugiés tutsis, qui savent que la France intervient de manière neutre, sortent naturellement de leurs caches devant des troupes qu’ils identifient comme françaises. S’ils tombent sur des miliciens ou des gouvernementaux portant le drapeau français, ils sont tués. » Reportage de P. de Saint-Exupéry dans le « Figaro » du 29 juin 1994.

Pour ne pas avoir choisi les mêmes « populations menacées » que la France et (affront suprême), avoir gagné la guerre, le FPR est devenu et restera pour longtemps banni du calendrier diplomatique de la France.

Ainsi, à Paris, il n’existe plus sur les écrans que des Hutus, assasins et innocents, ceux-ci étant souvent les otages de ceux-là. Leurs misères, largement étalées sur nos écrans, ont effacé le génocide des Tutsis. (...)

- Mais où est passé le rapport commandé par le HCR qu’apparemment personne n’a lu, mais qui était devenu, à l’époque, la référence obligée des médias ? Il y était question « d’un nouveau génocide » perpétré cette fois par le FPR. Les fosses communes recensées par les rédacteurs du rapport n’ont jamais été retrouvées par les soldats canadiens de l’ONU, qui ont pourtant ratissé les endroits parfaitement désignés dans le rapport... Cette fable a disparu des médias, mais le mal a été fait en son temps. De la désinformation professionnelle. (...)

Aujourd’hui, tout le monde sait que le Rwanda est un pays en ruines, un pays cimetière. Ce qui nous est arrivé n’était pas le « suicide d’un peuple », comme l’a dit Mitterrand. Non. C’était un « génocide » et son élaboration était bien connue depuis longtemps, aussi bien de lui que par l’Eglise catholique et toutes les chancelleries occidentales à Kigali. Aujourd’hui, nous avons les preuves...

L’année dernière, en 1995, c’était l’année de célébration du Cinquantenaire de la libération de l’Europe. Et vous, Européens, aviez décrété en 1945 « Plus jamais ça ». Mais cinquante ans après, entre le 7 avril et le 4 juillet 1994, sûrement plus d’un million de Rwandais sont morts. A échelle égale, cela représenterait huit millions de la population française actuelle décimée en moins de trois mois. (...)

Où étiez-vous, vous les Occidentaux ? Pourquoi n’avez-vous pas crié dans les rues de vos capitales « Nous sommes tous des Tutsis du Rwanda... » Vous auriez pu arrêter notre mort... Non, vous n’avez rien dit, vous avez tous fait « le mort », mais pendant ce temps-là, c’est nous qu’on tuait, et pour de vrai.

Plus de la moitié de la population tutsie du Rwanda a été massacrée au vu et au su de tous... sans que la Communauté internationale fût capable seulement de nommer l’horreur... Il s’agit du mal absolu : une entreprise de destruction planifiée d’êtres humains, écrasés pour la simple raison qu’ils sont ce qu’ils sont : des Tutsis. Et vous saviez...

EMMANUEL SERUVUMBA

Rwandais

Commentaires