La France au Rwanda

Formation des miliciens interahamwe par la France : le témoignage de Straton Sinzabakwira

Straton Sinzabakwira, 52 ans, incarcéré à la prison de haute sécurité de Mpanga, était commerçant avant de devenir membre du bureau politique du PSD (Parti social démocrate) et bourgmestre de la commune de Karengera (ex-préfecture de Cyangugu) entre le 7 mai 1993 et le 19 juillet 1994. L’homme est affable. Plusieurs de mes collègues enquêteurs l’ont déjà interrogé, on sait qu’il a une mémoire peu commune. Le directeur de la prison l’a fait venir, voyant que je n’arrivais à rien avec d’autres haut responsables politiques se déclarant totalement innocents, leur condamnation étant à leurs dires le fruit d’une machination. Straton, lui, n’en est plus à ce stade. Il reconnaît avoir commis des atrocités, et s’attache à convaincre les plus jeunes d’indiquer les lieux des charniers non encore découverts, pour que les rescapés puissent enterrer leurs corps dignement.

“Bon, d’abord, si vous voulez parler des militaires français, passons d’abord en revue l’opération Noroît. Pour cette opération, certains militaires français ont participé à l’entraînement des Interahamwe et des Impuzamugambi, les milices du MRND et de la CDR. Ils les entraînaient à l’utilisation des armes à feu, leur faisaient faire des exercices. Il y avait un camp d’entraînement pour ces milices à Gabiro, au Mont Jali, à Bigogwe. Il y en a même de ma commune qui ont participé.”

“C’étaient des formations de miliciens, parce que la milice avait une tenue différente de celle des militaires, qui avaient une tenue à proprement parler militaire, officielle, mais la milice avait une tenue appelée le Kitenge, c’est un habit africain souvent porté par les femmes, mais la milice Interahamwe de la CDR avait cette tenue, connue de tout le monde. Et puis, on écrivait ça dans les journaux, les journalistes en parlaient, ils disaient qu’il y avait des entraînements. Souvenez-vous que le général Roméo Dallaire, en octobre 1993, a donné rapport au secrétaire général, disant qu’il y avait des préparatifs pour organiser un massacre à grande échelle. Les preuves qu’il y avait quelques chose qui se préparait étaient là. Et je pense que les militaires français ne pouvaient pas ignorer cela. Parce qu’ils avaient toutes les informations à propos du Rwanda. Le gouvernement rwandais coopérait avec le gouvernement français, ce dernier connaissait quand même très bien l’organisation de l’armée rwandaise.

“J’ai personnellement vu se dérouler des formations pour miliciens au Mont Jali, parce que j’avais un beau-frère qui était gendarme là-bas. C’était un détachement de gendarmes au Mont Jari, et là étaient organisés des entraînements de milices. Et quand je suis allé voir mon beau-frère, il m’a parlé de ça et puis après nous sommes partis dans une buvette boire de la bière. Je connaissais la tenue des Interahamwe, la tenue kitenge avec des fleurs, ils avaient des bérets différents de ceux des militaires, car leurs bérets étaient cousus aussi en kitenge. Je les ai trouvés là-bas. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je lui ai demandé, en tant que membre de l’opposition (PSD), pourquoi tous ces miliciens étaient ici. C’est là qu’il m’a dit qu’ils suivaient un entraînement militaire. Ils apprenaient à fusiller, la tactique militaire, pour intervenir le cas échéant. Eux, ils font partie des premiers qui étaient partis à Gabiro. Les formations se tenaient aussi à Bigogwe, au Mont Jari et au camp militaire de Kanombe. Beaucoup de miliciens ont été entraînés dans ces camps. “Moi, je pensais que c’était pour intervenir sur le front, avec les ex-FAR contre le FPR. Mais ce n’était pas ça, c’était en vue du génocide. C’est comme ça que j’ai su ça, mais j’avais aussi d’autres preuves car dans ma commune, il y avait le président de la milice interahamwe de la préfecture de Cyangugu, du nom de Nyangwi [phon.] Christophe qui avait participé à ces entraînements. Tout comme Segumuremyi Anacré [phon.], un de mes voisins. Ils sont revenus avec des pistolets, avec des armes, ce qui voulait dire qu’ils avaient bien suivi l’entraînement, et que le gouvernement leur avait donné des armes, quitte à ce qu’ils les utilisent le moment opportun.’’

Interview réalisée le 30 avril 2013 par Bruno Boudiguet

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