Racisme, colonialisme, ethnisme

"Du racisme français" : une oeuvre majeure d’Odile Tobner

Après Négrophobie en 2005, une analyse sans concession de la question du racisme français, publiée aux Arènes le 8 novembre 2007.

"Il n’y a pas, comme une certaine mode veut le faire croire, une question noire en France, mais il y a bien une question française à propos des noirs, qu’ils soient africains ou antillais."

Ce livre est d’ores et déjà un classique. Un classique à ranger entre les ouvrages d’Aimé Césaire, de Franz Fanon et de Sven Lindqvist. Jamais peut-être aucun auteur n’avait été aussi loin. Une anthologie vertigineuse de quatre siècles de racisme français, initié, colporté par nombre de personnages les plus illustres de l’histoire de France. Des hommes d’Etat, de Louis XIV à Nicolas Sarkozy. Des intellectuels mondialement célébrés, (de Montesquieu à Lévy-Bruhl) jusqu’aux laquais de notre époque moderne (Pascal Bruckner, Alain Finkelkraut), courroies de transmission d’une tradition qui défie le temps.

Odile Tobner nous donne une vision panoramique des différentes énonciations qui forment les ingrédients du racisme : juridiques, philosophiques, scientifiques, sociologiques, en démontrant que ces procédés sont la négation même de leur domaine :

- 17ème siècle : le Code noir est en soi la négation même du droit. De même que le droit de conquête "se réduit à un droit très simple : celui du plus fort. (...) Les bibliothèques croulent sous les volumes de discours juridiques justifiant l’injustifiable."

- 18ème siècle : L’idéologie égalitaire de certains penseurs des Lumières légitime en même temps une catégorisation particulière et une exclusion de certaines populations de l’espèce humaine, et donc l’inégalité par essence. Sur ce modèle, la colonie est bien une "étrange société d’exception".

- 19ème siècle : La volonté de distinguer différentes races humaines, de les classifier en présentant ces données comme scientifiques. Anthropométrie et scientisme biométrique trônent en bonne place au musée des horreurs. "Quand l’oeil s’est fixé un instant sur un individu ainsi conformé, l’esprit se rappelle involontairement la structure du singe", professait par exemple le comte de Gobineau. C’est aussi le temps des théories du "polygénisme des espèces humaines, qui porte le racisme à l’extrême".

- 20ème siècle : L’organisation sociale des peuples non-occidentaux est présentée comme étant sous l’emprise d’une "mentalité primitive", idée propagée par l’universitaire Lucien Lévy-Bruhl. Les idées préconçues formaient la base d’une hypothèse de départ qui se confondait immanquablement avec la conclusion, obtenue grâce à des témoignages douteux, des arrangements de toutes sortes, à l’opposé de toute méthode sociologique rigoureuse.

Mais l’ouvrage va bien au delà d’une description "clinique" des différents stades du racisme. A travers une multitude d’exemples, il décrit les différents modes opératoires de protection de la justification.

Du racisme français"La légende dorée de la nation"

Le racisme est une structure incontournable de l’idéologie française. Mais c’est un fait inavoué de nos jours, encore que les attitudes décomplexées reprennent de la vigueur. Faisant référence à des propos récents (Sarkozy, Finkielkraut, Frêche...), Odile Tobner pointe dans l’introduction les tautologies employées pour justifier l’acte d’énonciation raciste : un discours n’est pas raciste puisque la personne qui le prononce n’est pas raciste.

Des dissimulations sont également à l’oeuvre : depuis l’après-guerre, un courant s’évertue à nier la portée raciste d’écrits fameux de Montesquieu : Montesquieu ne serait pas raciste, il serait ironique. L’auteure du Racisme français démontre implacablement l’impossibilité de toute ironie dans le discours sur l’influence des climats. Il s’agit d’un "anachronisme patent et un contresens sur l’ensemble du livre". "Le caractère intouchable et consacré de cette erreur, dans une si extraordinaire dénégation, est un trait essentiel de l’humanisme raciste en France." Odile Tobner cite Destutt de Tracy, philosophe contemporain de Montesquieu, qui ne fait allusion à aucune ironie et dénonce au contraire très sérieusement l’absurdité de la théorie des climats de Montesquieu sur le sujet, parlant de "d’anecdotes douteuses et d’historiettes fausses ou frivoles, dont quelques unes vont jusqu’au ridicule." Montesquieu est bel et bien le "père du racisme scientiste, et seul Césaire a relevé cette filiation." D’autres textes de Montesquieu, cités dans le livre d’Odile Tobner, mettent définitivement à mal l’hypothèse de l’ironie sur la théorie des climats. "Montesquieu ne fait que reprendre les affirmations les plus répandues et les mieux reçues de son époque sur la nature profondément mauvaise des noirs, objet de la malédiction divine, dont la rédemption ne peut se faire que par l’esclavage." A cette époque, seul Condorcet, pourtant adversaire des théories pro-esclavage, va, le premier, attribuer aux écrits de Montesquieu des penchants ironiques. L’argument est pourtant étrange, car Condorcet appuie sa démonstration sur un moment important de l’histoire jamaïcaine, où au contraire la prose de Montesquieu fut déterminante dans le débat pour perpétuer l’oppression contre les esclaves. Le thème de l’ironie ne ressurgira qu’en 1955 dans...le Lagarde et Michard, la célèbre anthologie étudiée par des générations entières de lycéens. Nombre d’anciens élèves s’en souviennent encore. En témoigne cette anecdote rapportée par un ami : en classe de première, la seule africaine du groupe éclate en sanglots à la lecture à voix haute de ce passage de Montesquieu : "Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. (...) Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre." L’enseignante tente de la rassurer : "Mais voyons, ce texte est ironique !"

Gageons que ce livre fera enfin tomber ce mythe. Il faut dès maintenant regarder en face l’histoire de France : "La traite et l’esclavage des noirs sont le phénomène le plus important, en nombre d’hommes exploités, en volume de production marchande, en chiffres monétaires, de l’Histoire occidentale du XVIè au XIXè siècle. Mais cette importance, qui est cependant largement occultée, n’est rien à côté de la mutation intellectuelle qui l’accompagne, le soutient et le justifie. Désormais asservie à la domination matérielle, la pensée occidentale, bien loin d’être directrice et créatrice, ne peut plus produire que des monstres idéologiques, obéissant aux besoins de la politique en lui fournissant les discours adéquats. Elle enfante ainsi le racisme, qualitativement différent de l’antique xénophobie." Effectivement, la confusion est fréquente entre racisme et xénophobie. Il en va de même en ce qui concerne la traite négrière et les différentes formes d’esclavage au cours de l’Histoire.

Le thème de l’esclavage a fait l’objet d’une offensive récente : il s’agirait de le replacer dans son contexte, de dire que tout le monde le pratiquait. Or la traite négrière pratiquée par les puissances européennes est un phénomène "spécifique et monstrueux dans le recul des frontières de la déshumanisation, grâce aux progrès techniques. Cet esclavage hors sol, puisque ni les maîtres ni les esclaves ne sont autochtones, n’a rien à voir avec l’esclavage antique ou le servage. (...) L’esclave devient une machine, et l’intensité de l’exploitation est décuplée". Olivier Pétré-Grenouilleau a beau mettre en avant le concept d"’histoire globale des traites négrières", Odile Tobner précise bien qu’ "Il n’y a eu en fait qu’une seule traite négrière, c’est-à-dire à fondement exclusivement raciste, c’est celle pratiquée par les Européens. La traite arabo-musulmane, succédant à celle pratiquée par l’Empire romain dans toute son aire, a frappé des captifs de toutes origines non-musulmanes. Quant au servage ou au rapt pratiqués dans certaines sociétés africaines, comment pourraient-ils recevoir la qualification de négrier, qui traduit par essence la subjectivité du regard "blanc" ?"

L’idée aberrante que le Code noir était une avancée ressurgit ça et là. Odile Tobner a de quoi s’insurger : "Une telle réglementation est évidemment pire que l’absence de toute réglementation, puisqu’elle érige l’arbitraire en loi." De même, le thème de la complicité africaine dans le processus de capture a été souvent mis exergue, comme pour masquer l’identité du coupable : "Dans un crime, est-ce que le recrutement de complices est une circonstance atténuante ou aggravante ? La responsabilité du complice vient-elle diminuer celle de l’artisan principal ?". Aux Amériques (Etats-Unis, Antilles...), la primauté de la responsabilité africaine dans l’esclavage est une idée parfois bien ancrée. Elle revient en force en France.

A entendre certains, l’Occident, pour avoir lui seul aboli l’esclavage, devrait en tirer gloire. "L’argument selon lequel l’abolitionnisme prouve la préséance morale de l’Occident est sophistique en ce sens qu’il faudrait d’abord faire preuve de barbarie pour pouvoir ensuite montrer son excellence morale." N’oublions pas également que l’abolition de 1848 coïncide avec l’avènement d’une nouvelle et grande phase de conquête coloniale en Algérie - colonialisme qui a d’ailleurs les faveurs de Schoelcher -, qui pavera la voie à l’indigénat et au travail forcé. C’est finalement toute l’ossature du travail de Pétré-Grenouilleau qui s’effondre.

Selon le député aux Etats généraux Malouet en 1788, "L’esclavage est nécessaire pour prévenir le mélange et l’incorporation des races. Si ce préjugé est détruit, c’est ainsi que les nations se dissolvent." Les mêmes arguments, de Jules Ferry à François Mitterrand, traverseront les âges et serviront à perpétuer le colonialisme ou la Françafrique. Est-ce un hasard si aujourd’hui les idéologues du national-républicanisme, qui se recrutent dans tous les cercles politiques, sont les soutiens les plus fervents du néocolonialisme à la Française ?

Entre "bêtise instruite" et tyrannie du mensonge

Si on protège les auteurs de propos racistes, on disqualifie aussi toute critique. Et le meilleur moyen de ne pas briser ce tabou, c’est la dénonciation de la repentance permanente, agitée comme un chiffon rouge, et que pourtant personne ne demande. Pascal Bruckner, auteur de La tyrannie de la repentance et du Sanglot de l’homme blanc est logiquement épinglé. "On parlerait trop de ce dont personne n’a jamais parlé", s’exclame Odile Tobner qui définit précisément en citant Spinoza et Montaigne le concept de repentance et "l’abîme qui [la] sépare de l’esprit critique" et dénonce "les mensonges officiels de la bonne conscience dont le repentir est la conséquence inexorable." Les "écrivains de cour" ont en fait "peur de la repentance parce qu’elle ne les quitte pas, elle les poursuit, elle les traque. Ils la voient partout, dans la moindre vérité qui essaie de ce faire jour. Et ce qu’ils traquent, ce n’est pas la repentance mais la vérité comme accusatrice. (...) La vérité, la description de réalités peu flatteuses n’a rien à voir avec les larmes de la repentance. Il faut sortir de cet amalgame. La reconnaissance des faits est une démarche bienfaisante d’allègement et de libération, même si elle est difficile pour l’amour propre. La douleur amère du repentir naît de ce que l’on a perdu - les avantages du crime - et de ce que l’on craint - la punition. Le criminel qui pleure ne pleure jamais que sur lui-même." Du coup, Odile Tobner fait un sort à l’utilisation par Stephen Smith, Pascal Bruckner et d’autres d’un célèbre passage de Peau noire, masques blancs de Franz Fanon (celui qui débute par "N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire que de venger les Noirs du XVIIè siècle ?") : "Fanon montre seulement qu’il n’est pas question de se venger mais d’imposer son droit. (...) Contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, il ne prône pas l’oubli mais il récuse la vengeance comme moteur de l’action."

"Périssent les colonies, plutôt qu’un principe !" Robespierre

Les cas d’Albert Londres et d’André Gide sont révélateurs d’une tendance à vouloir humaniser le système colonial et donc à ne pas remettre en cause l’idée de la supériorité de l’Occident et celle de la colonisation. Gide et Londres reviennent scandalisés de leurs voyages aux colonies. Leurs écrits auront un certain retentissement. "Sans que l’on puisse y voir la moindre offense à l’égard de ceux qui ont le courage de protester contre la brutalité criminelle qui s’exerçait aux colonies, on peut dire que cette révolte devant la cruauté s’apparentait à l’hostilité qu’on peut éprouver à l’égard des mauvais traitements envers les animaux." Il faut effectivement lire attentivement ces auteurs... Dans une même veine paternaliste et compassionnelle, l’illustre dirigeant socialiste Léon Blum déclare en 1925 : "Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie... Nous avons trop d’amour pour notre pays pour désavouer l’expansion de la pensée, de la civilisation française." [1] A cette époque tous les moyens et autres subterfuges sont bons pour faire passer l’idée la supériorité occidentale. Les zoos humains en seront l’éclatante démonstration. Des néo-calédoniens, instituteurs de leur état, furent grimés en "sauvages" et exhibés ainsi à Paris, "parabole ironique que cette rencontre d’intellectuels déguisés en sauvages et de sauvages déguisés en intellectuels."

La troisième catégorie d’auteurs, celle farouchement opposée à toute forme de racisme est plus ténue, mais elle existe. Odile Tobner rend ainsi hommage à Montaigne, Pascal et quelques autres. Ceux qui ont véritablement fait bouger les lignes au XXè siècle sont les Antillais Aimé Césaire et Franz Fanon. L’auteure nous fait découvrir un de leurs méconnus prédécesseurs, l’écrivain haïtien Anténor Firmin (1851-1911). De passage en France, il est effaré par le climat raciste ambiant. Il en écrira un ouvrage fort bien argumenté, témoignage précieux d’une époque [2]. Odile Tobner nous invite aussi à découvrir l’oeuvre majeure du sociologue Herskovits auteur de Man and his works en 1948 : "Il met les diverses cultures sur un pied d’égalité, parce qu’elles sont, absolument toutes, la réponse des hommes aux problèmes de leur vie [3].

"Ce sont les Christs inférieurs des obscures espérances" Apollinaire

"Depuis le XVIè siècle, la rationnalisme occidental évolue en effet du : "Ils sont plus raisonnables que nous" de Montaigne, en passant par le : "Ils sont aussi raisonnables que nous" de Descartes au : "Nous sommes plus raisonnables qu’eux" de Kant, pour arriver enfin au : "Nous seuls sommes raisonnables" de Hegel." Hegel dont est tiré la sève du déja fameux discours de Dakar, écrit par Henri Guaino, lu et approuvé par le président de la République française.

"L’axiome selon lequel le progrès et l’enrichissement sont des termes synonymes sous-tend toute appréhension de la réalité." Cette confusion est flagrante dans le Négrologie de Stephen Smith, qui dit en substance "Vous êtes sous-développés parce que votre civilisation est archaïque". Cette assertion, sous-bassement de tout son discours, n’a pas choqué un Bernard Pivot, qui lui a remis le prix de l’essai France Télévisions 2004. "Une opinion des plus répandues confond progrès technique et progrès intellectuel et moral. C’est également un des fondements du racisme, qui postule que la supériorité matérielle fonde une supériorité humaine essentielle." En cela le racisme est bien l’"outil idéal de l’exploitation". Ce livre est important car il démontre qu’on arrivera pas à vaincre les différentes formes de l’exploitation en laissant de côté les thématiques du racisme et du (néo)colonialisme : celles-ci sont essentielles, centrales. L’actualité l’a démontré avec les dernières campagnes électorales aux USA (réélection surprise de Bush) et en France : racisme et colonialisme ont imprégné les discours tel un rouleau compresseur ne rencontrant pas d’obstacle, et ont largement contribué à des victoires flamboyantes. Ce n’est pas Henri Guaino, responsable du discours de Dakar et plus grand contributeur à la victoire de Nicolas Sarkozy, qui vous dirait le contraire, non ?

Bruno Boudiguet

Notes

[1] cité par Jacques Tarnero, Le Racisme. Colonisation et colonialisme, Editions Milan, 1995.

[2] De l’égalité des races humaines, Librairie Cotillon, 1885, fac similé, Paris, L’Harmattan, 2003.

[3] Traduction en français : Les bases de l’anthropologie culturelle, Maspéro Editeur, 1967, Petite collection Maspéro, n°106, diffusé en intégral sur le web http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/C...

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