Négrologie - Les critiques

CQFD - Rubrique Faux-Amis

Publié dans CQFD n°12, mai 2004. Rubrique Faux-Amis :

Le dernier livre de Stephen Smith aurait dû s’intituler Les aventures de Banania et Bamboula . Cependant, comme l’auteur n’est pas Tintin au Congo mais journaliste au Monde , il a préféré choisir un titre plus conceptuel. Paru en décembre chez Calmann-Lévy, Négrologie (sous-titré : pourquoi l’Afrique meurt ) se serait écoulé à trente mille exemplaires en deux mois. Le best-seller a aussi obtenu le prix Essai 2004 de France Télévisions, preuve que la télé retrouve ses petits dans le tropisme racial du « spécialiste » de l’Afrique noire. Le « concept » de Smith est simple : les Africains sont seuls responsables des maux qui accablent leur continent et le précipitent dans une « mort » certaine. Les Noirs seraient non seulement de grands enfants, mais aussi de grands suicidaires. Leur rage autodestructrice aurait eu pour effet de transformer le berceau de l’humanité en un « Ubuland sans frontières, terre de massacres et de famines, mouroir de tous les espoirs » , un « paradis de la cruauté » où les gens « se bouffent entre eux » . Le journaliste met 250 pages à tartiner ce qu’un chasseur de phacochères en tenue safari et casquette Framtour vous explique en un seul rot : un combat de nègres dans un tunnel, voilà ce que c’est, l’Afrique.

Au fond, Négrologie ne fait que reprendre les choses là où les avait laissées Frederick Farrar en 1866, quand ce membre éminent de l’Ethnographical Society de Londres traitait les Africains de « sauvages irrécupérables » voués à « disparaître aussi sûrement et nettement que la neige bat en retraite sous l’avancée des rayons du soleil » (citation tirée de Exterminez toutes ces brutes de Sven Lindqvist, un très bon livre qui ne doit pas circuler beaucoup dans les couloirs de France Télévisions). Avec le culot d’un BHL s’accaparant la dépouille de Sartre, Smith se prévaut de l’héritage de René Dumont, qui prédisait en 1962 que l’Afrique noire était « mal partie » . Mais à rebours de l’agronome tiers-mondiste, qui imputait ce mauvais départ à un schéma de développement conçu pour satisfaire les intérêts commerciaux des pays riches, et qui n’a eu de cesse d’élaborer des voies alternatives (auprès de Thomas Sankara, notamment), le reporter du Monde s’emploie à minorer la responsabilité des anciennes puissances coloniales. Pour Smith, il ne saurait être question d’incriminer le pillage des ressources naturelles, les connivences militaro-financières entre gouvernants d’ici et despotes de là-bas, l’activisme vérolant des réseaux de barbouzards, de mercenaires et d’affairistes, parfois rejoints sur leur banquette arrière par un journaliste croque-mort. Il y a pourtant une qualité qu’il faut reconnaître à Smith : sa cohérence. Pour Libération d’abord, pour Le Monde ensuite, cet ex-contestataire (il a commencé sa carrière dans le quotidien gaucho-berlinois Tageszeitung ) se consacre depuis dix ans à nier l’implication française dans le génocide rwandais. Pour prendre la mesure de la contre-information déversée par Smith à ce sujet, on se reportera entre autres à La Nuit rwandaise de Jean-Paul Gouteux (L’Esprit Frappeur). Un exemple parmi cent : les fournitures d’armes françaises aux génocideurs. « La France n’a pas violé l’embargo sur les armes décrété par les Nations unies » , affirme Smith en février 1999, alors qu’un rapport de l’ONU de novembre 1998 indiquait, chiffres et documents à l’appui, que « les livraisons d’armes par intermédiaires français se sont poursuivies au moins jusqu’au 3 mai 1994, soit quasiment un mois après le début du génocide » . Stephen Smith n’a jamais rectifié. À la place des services français, on lui allongerait un bon pourboire.

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