Racisme, colonialisme, ethnisme

Au hasard : Gabon, Xinjiang. L’éternel recours à l’argument ethniste

Vendredi 4 septembre 2009 : plus de quinze ans après le génocide des Tutsi rwandais, les grands médias véhiculent encore les clichés sur les ethnies pour expliquer les conflits. Derniers exemples en date, le Gabon et le Xinjiang.

Le Gabon devrait finir par être nommé le Bongoland, du nom du dictateur "français" qui y a régné pendant plus de quarante ans, remplacé par son jeune fils, qui compte bien en faire autant : d’abord parce que beaucoup de journalistes font le lapsus révélateur quand il s’agit de nommer ce pays : sur deux chaînes d’information que je ne nommerai pas, la langue des journalistes a souvent fourché : "Le Bongo... euh, le Gabon pardon". Autre variante : le Gombo, végétal gluant et digestif apprécié dans le sud des Etats-Unis, en Méditerranée et bien sûr en Afrique subsaharienne. Le sérieux est laissé aux officiels français, qui, dans un silence de mort, assènent leur propagande : le porte-parole du Quai d’Orsay, avant de rendre l’antenne, tient à dire une chose très importante : "La France n’a pas de candidat au Gabon" ! Le ministre de la Coopération, Alain Joyandet, comique tout aussi sérieux, aura droit à son quart d’heure pour expliquer posément qu’il n’y a aucune preuve de fraude dans cette élection (dans l’un des pays les plus corrompus au monde). Mais surtout, pour dépolitiser le tout, il faut faire appel à des experts, qui bien évidemment sont les plus objectifs du monde. Jean-Paul Gourevitch est un de ceux-là. Prestation lamentable : la françafrique n’existe plus, la preuve, Baby Eyadema a repris le flambeau en 2005 au Togo et Bongo Jr règne en maître en 2009. Aujourd’hui, il y a autant de pays africains sous le joug néocolonial de l’Elysée qu’il y a, disons, 45 ans. L’autre expert proclamé par les médias est l’inévitable Antoine Glaser. Il n’a pas pu s’empêcher, dans une situation politique gabonaise ubuesque, de sortir l’argument des luttes ethniques : Bongo fut un bon dictateur qui distribuait la rente néocoloniale équitablement en bon chef de village. Enfin équitablement, ce serait un peu exagéré, parlons plutôt de miettes équitables, le maître des lieux se gardant les milliards du pétrole. Mamboundou l’opposant serait un représentant des gens du sud, tandis que l’ancien ministre de l’intérieur et ex-ami de Bongo Jr représenterait les Fang, "ethnie" majoritaire dans le pays. Dès que ça sent le roussi, dès que les intérêts français sont visés par des émeutes populaires et politiques, Glaser ressort son nez rouge. Il faut croire que ça marche : l’ethnisme est une conjugaison du patriotisme colonial. Allez les Bleus !

Pas le temps de parler de l’Afghanistan aujourd’hui, signalons juste que Pierre Servent, colonel de réserve et porte-parole officieux de l’armée française, a encore carte blanche, cette fois-ci pour i-télé dans l’émission sur les relations internationales, pour réciter une fois de plus la légende dorée des militaires hexagonaux, après celle du Rwanda et de la Côte d’Ivoire. Pauvres Ouighours ! Il n’y a que les Talibans pour s’intéresser à leur sort. Un bout de Turkestan trop près de la Chine, notre partenaire commercial, comme l’a voulu le comte de Gobineau qui au 19ème siècle décrivait les Africains comme des bons à rien et les Jaunes comme des êtres inférieurs mais industrieux. La Chine est l’atelier du monde et on ne plaisante pas avec un membre du Conseil de sécurité de l’Onu. Les cinq membres éminents sont libres à l’ONU de gérer comme il l’entend leur arrière-cour. A moi Panama, à moi la Tchétchénie, à moi le Gabon... Pour la Chine, ce sera une colonisation de peuplement au Xinjiang chez les Ouighours. Surtout, ne jamais oublier de dire, chers journalistes, et je sais que vous êtes au poil là-dessus, "Ouighours musulmans", comme ça ça fait tilt tout de suite dans le public : musulmans ? Mais voyons, ils seraient pas terroristes par hasard ? Ah oui bah ils ne valent pas mieux que ces Gabonais anti-français qui ont incendié le Consulat de France à Port-Gentil (et pourquoi pas Port-Méchant ?). Et pour couronner le tout, on nous annonce que le Xinjiang est le théâtre de violences interethniques, autrement dit entre "ethnie Han" (les vrais Chinois) et "l’ethnie Ouighour". Vous savez ce que c’est, vous, des violences interethniques ? Quelqu’un pourrait-il m’expliquer, de préférence un journaliste ? A mon humble avis, on peut traduire l’expression par "combats entre barbares", en opposition aux conflits civilisés (occidentaux) qui sont eux tout à fait nobles et on en peut plus politiques. D’ailleurs, pour le Rwanda et le Liberia, l’expression "massacres interethniques" a remplacé progressivement celle, plus désuète, de "massacres tribaux" au tournant des années 90.

Cette technique de réduction à un conflit entre ethnies est appliquée au Gabon pour faire croire au Français que les Gabonais sont des sauvages, ce qui justifierait donc que Papa Sarkozy exerce sa domination bienveillante sur les Africains, ces éternels enfants qui ont besoin, vous verrez ils nous remercieront, d’un bon coup de chicotte de temps en temps. Quant au Xinjiang, l’ethnisme journalistique sert à légitimer le colonialisme d’un partenaire qui ne viendra pas ensuite emmerder la France à l’Onu avec par exemple la Nouvelle-Calédonie autre colonie de peuplement, mais française cette fois. Mais vous me direz, et la Chinafrique alors ? La Chine vient en Afrique uniquement pour piller les matières premières pour ses usines. La France n’a plus d’usines. Même s’il faut encore voler l’uranium gabonais pour éclairer nos loupiotes et du pétrole du faire rouler nos bagnoles, la France fait en Afrique plutôt de la géopolitique, au sens ignoble du terme.

PS : Ocora a sorti en 1990 un double album intitulé sèchement "Musiques Ouigoures", un ravissement pour les tympans et une très belle bande son pour les émeutes obligatoires au Gabon.

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