La France au Rwanda

Appel Rwanda - Pour que la France comparaisse devant le Tribunal international institué par l’ONU

Enterrement sans fanfare pour un « Appel » qui dérange

L’Appel Rwanda a été lancé fin août 1994, alors que l’opération "humanitaire" de la France faisait encore la « une » des médias. Malgré - ou à cause ? - ses prises de position virulentes contre cette opération et contre la manière dont les médias en rendaient compte, cet Appel a recueilli de nombreuses signatures, dont celles de plusieurs personnalités (Pierre Bourdieu, Didier Daeninckx, René Dumont, Mgr Gaillot, Albert Jacquard, Renaud, etc.).

Avant le Sommet franco-africain de Biarritz de novembre, l’Appel fut envoyé, accompagné de la liste des signataires, à plus de quarante médias, pour qu’ils en informent leurs lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs.

Début décembre, voulant mesurer l’écho rencontré par leur Appel dans les rédactions, ses initiateurs leur ont demandé, par lettre, s’ils en avaient pu en rendre compte. A ce jour, le bilan est le suivant : La Croix et Le Soir (Bruxelles) ont signalé qu’ils l’avaient bien reçu, Le Canard enchaîné s’est excusé de ne pas pouvoir publier d’appels - ni même d’en rendre compte ? -, Politis a regretté de l’avoir reçu alors que son excellent dossier sur le Rwanda était déjà bouclé. Seule L’Humanité en a fait une brève mention et Rouge l’a reproduit. Il est probable que plusieurs médias en ont parlé et que d’autres vont encore le faire. Mais si l’écho de cet Appel devait en rester là, il faudrait considérer que le réflexe « à la poubelle ! », forme de censure réservée à bon nombre d’informations qui dérangent, a encore frappé.

Jacques Lecoeur


I.Considérant que la France a été gravement impliquée dans la tragédie rwandaise, étant donné que le gouvernement français :

1) a été le principal appui du régime génocide d’Habyarimana, notamment en ayant fourni durant des années l’armement et l’encadrement de ses troupes et de ses milices ;

2) a soutenu ce régime dans sa lutte meurtrière pour conserver le pouvoir, a tenté de le sauver en occupant une partie du Rwanda grâce à "l’opération Turquoise" et ses commandos de choc, a assuré dans ladite "zone humanitaire sûre" le refuge à un grand nombre d’assassins et aux cadres de ce régime, a accueilli en France des dignitaires de ce régime, a conservé des liens avec des dirigeants de ce régime qui réorganisent leurs bandes armées au Zaïre ;

3) a renforcé, par la création de la "zone de sécurité", le terrible engrenage de l’exode, en particulier vers la "zone" qu’il contrôlait ;

4) a toléré la propagande de la radio du régime et de Radio Mille Collines, dont les appels au massacre des Tutsis, puis à la fuite de la population hors du Rwanda, ont été déterminants dans la genèse et l’aggravation de la tragédie ;

5) a réhabilité Mobutu en s’appuyant sur son régime pour mener son opération, affaiblissant gravement par la même occasion son opposition démocratique ;

6) a saboté l’action du nouveau gouvernement rwandais, d’abord en lui interdisant l’accès à la "zone humanitaire sûre", avant de le dénigrer aujourd’hui ;

7) a trompé l’opinion publique sur son propre rôle, notamment par les voix de messieurs Juppé, Balladur et Mitterrand, en présentant comme un modèle de dévouement humanitaire une opération de nature néocoloniale analogue aux opérations militaires récentes des puissances occidentales, en 1991 pour s’assurer le contrôle du pétrole dans le Golfe, en 1994 pour conserver celui d’une zone géostratégique francophone au Rwanda, de l’uranium et du cobalt au Zaïre ;

8) a bafoué la représentation nationale, en ne l’ayant pas consultée avant l’envoi des troupes ;

9) a aggravé à chaque étape une tragédie dont il contrôlait les paramètres dès le début, au lieu d’en inverser le cours, illustration aberrante et ultime de la "politique africaine" de la France.

Nous saisissons l’occasion de cet immense désastre, Européens et Africains ensemble, pour demander solennellement :

1. La comparution du gouvernement français devant le tribunal international que l’ONU a institué pour déterminer les responsabilités dans le drame rwandais.

2. L’abandon de la "politique africaine" de la France, lourde d’autres Rwanda, et notamment : le déssaisissement de la France de toute responsabilité dans la solution de cette tragédie ; le retrait immédiat des troupes françaises de cette région et du reste de l’Afrique ; la fin de toute relation de la France avec les potentats de ce continent ; la mise sous séquestre de leurs fortunes déposées dans les banques occidentales ; le développement, dans les relations de la France avec l’Afrique, d’une politique de défense des droits de l’homme, qui prenne parti pour les peuples des pays de ce continent contre la plupart de leurs dirigeants.

II. Considérant que la quasi-totalité des grands médias (notamment audiovisuels) ont joué dans ce drame un rôle décisif, à la hauteur de leur considérable pouvoir, nous interpellons solennellement leurs journalistes et leurs rédactions :

1) pour avoir mis leurs compétences et leur indépendance au service du SIRPA (Service d’information et de relations publiques des armées) et avoir par conséquent diffusé massivement la version "officielle" des événements ;

2) pour s’être faits les chantres du "militaro-humanisme", ce monstrueux faux nez servant à masquer les vraies raisons de cette intervention ;

3) pour avoir refusé la diffusion de débats contradictoires, d’analyses et d’informations indépendantes sur la tragédie rwandaise, aux heures de grande écoute et pour des durées équivalentes à celles réservées aux thèses du pouvoir, un veto au demeurant en permanence infranchissable sur tout sujet considéré comme sensible par le pouvoir ;

4) pour avoir à nouveau été, comme lors de la guerre du Golfe, les maîtres d’oeuvre d’une mystification médiatique planétaire et avoir ainsi porté atteinte aux fondements mêmes de la démocratie, en privant les citoyennes et les citoyens de nos pays des moyens de pouvoir former leur opinion librement et en connaissance de cause.

Les quarante-cinq médias qui ont reçu l’Appel Rwanda :

AFP, Sud-Ouest (Bordeaux), Sud-Ouest (Bayonne), La Croix du Midi, La Dépêche du Midi, La République des Pyrénées, Eclair-Pyrénées, France Soir, Le Parisien, L’Humanité, Le Figaro, La Croix, Le Monde, Libération, Jeune Afrique, Politis, Le Point, L’Express, L’Evénement du jeudi, Le Nouvel Observateur, Témoignage chrétien, Rouge, France-Inter (Là-bas si j’y suis), LCI-Télévision, France-Inter, France-Culture (Les Voix du silence), Sud-Radio, Fréquence-Paris-Plurielle (Paris), RMC, Europe 1, RTL, RFI, France-Info, Le Soir (Belgique), La Libre Belgique, agence EFE (Espagne), Agence Belga, l’Unità (Italie), Il Manifesto (Italie), Le Nouveau Quotidien (Lausanne), Le Courrier (Suisse), SSR (Radio télévision suisse), agence Ansa (Italie), Reuter, agence DPA (Allemagne).

Parmi les signataires : Mouloud Aounit (secrétaire général du MRAP), Ibrahim Bah, Emmanuelle Barbaras, Yves Benot, Jacques Bidet, Mariano Bona, Claude Bourdet, Pierre Bourdieu, Lise Bouzidi, Jean-Christophe Brochier, Alice Bsereni, Michel Butel, Jean Cardonnel, Geneviève Clancy, Marie-Agnès Combesque, Antoine Comte, Bernard Cornut, René Cruse, Marina Da Silva, Didier Daeninckx, Christine Daure-Serfaty, Régis De Battista, Philippe De Rougemont, Laurent De Wangen, Hervé Delouche, Gérard Delteil, Mamadou Diouck (Forum panafricain pour la démocratie), Atta Diouf, Pierre Drachline, André Drevet, René Dumont, Jean-Luc Einaudi, Mathurin Elaba, Laurent Esquerre, Frédéric Fajardie, Gérard Fay, Antoine Fernandez, Jean Ferrat, Michel Fiant, Yves Frémion, Mgr Jacques Gaillot, Roger Garaudy, Serge Garde, Didier Gelot, Paolo Gilardi, Justine Herbst, Paul Heutching, Daniel Hofstetter, Albert Jacquard, Thierry Jonquet, Jean-Jacques Kirkyacharian (MRAP), Daniel Kunzi, Alain Krivine, Geoges Labica, Bernard Lacombe, Bernard Langlois, Renée Le Mignot (secrétaire national du MRAP), René Lemarquis, Marc Lehmann, Michel Lequenne, Marie-Thérèse Lloret, Michael Lowy, Roger Martin, Jean-Baptiste Maur, Emmanuel Mbape, Andrée Michel, Jean-Paul Morel, Maria-Dolorès Moreno, Roderic Mounir, Michel Naumann, Thomas Omores (président de l’UTAF), Henry Panhuys, Christiane Passevant, Christian Picquet, Gilles Perrault, Claude Piéplu, Larry Portis, Maurice Rajsfus, Renaud, Maguy Roux, Moïse Saltiel, Lucien Schalck, Amina Sidibe, Patrick Silberstein, Siné, Yves Sintomer, Zanga Sissoko, Joseph Sosson (Agir pour l’Afrique), Isabelle Taillebourg, Nicolas Tertulian, Jacques Testard, Jacques Texier, Salif Traore, Michel Vakaloulis, Alexis Violet, Roger Winterhalter, Jean Ziegler, Michelle Zimmer.

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