La France au Rwanda

André Guichaoua, le retardateur des consciences

La bibliographie sur le génocide des Tutsi du Rwanda s’est enrichie cette année d’un livre d’André Guichaoua, “ Rwanda, de la guerre au génocide” , récemment paru chez La Découverte. Libération, Politis – avec Ronny Brauman –, Le Monde et Rue 89 : les médias se sont laissé attraper les uns après les autres par les prétentions “scientifiques” de ce pamphlet génocidaire, manifestement sans prendre la peine de le lire... Bruno Boudiguet a eu le courage de regarder de près cette longue dissertation, ce “pensum”, dit il. Et nous ajoutons en dernière heure son article, dans l’espoir que ces thèses négationnistes, plus ou moins habilement camouflées, ne fassent pas plus de dégâts.

Article paru dans La Nuit rwandaise n°4

André Guichaoua, ancien coopérant dans la région des Grands lacs africains, est sociologue, agronome de formation, enseignant à la Sorbonne et expert au Tribunal pénal international pour le Rwanda. Publié opportunément le jour de la visite de Nicolas Sarkozy à Kigali le 25 février 2010, son dernier livre s’intitule Rwanda, de la guerre au génocide. Les politiques criminelles au Rwanda (1990-1994). [1] Après avoir étudié en détail la politique du génocide à Butare, une région du sud du Rwanda “Rwanda 1994-Les politiques du génocide à Butare”, Karthala, 2005, voici son premier livre d’interprétation globale sur les événements qui ont ensanglanté ce pays.

L’africaniste de la Sorbonne est désormais considéré comme l’expert le plus renommé sur le sujet. Ses travaux ont fait la une du quotidien national Libération et ont suscité plusieurs reportages et interviews à Radio France. Sa tournée des médias ne s’est pas arrêtée là : il est la source principale du dossier consacré au Rwanda par l’hebdomadaire Politis [2], a répondu à un “grand entretien” de Rue 89, par David Servenay, et a fait l’objet d’une critique élogieuse dans Le Monde : pour Philippe Bernard, son ouvrage n’est rien moins qu’« un immense travail historique » [3]. « Loin des pamphlets, ce livre de référence (…) déplaira aux adeptes des vérités simples. (…) Ce choix de la complexité ne procède pas d’une quelconque prudence. Plutôt d’une indépendance scientifique revendiquée. »Tout juste y indique-t-on « la faiblesse générale du livre sur le rôle militaire et diplomatique de la France ». Mais de cette minutieuse autopsie d’une humanité « au bord du suicide », Philippe Bernard conclut qu’on en sort « avec la conviction que, s’agissant du Rwanda, la vérité est tout juste en marche ». Tant de louanges pour cette « passionnante reconstitution de l’échec d’une transition démocratique africaine », ce « récit saisissant du basculement, au lendemain de l’attentat contre l’avion présidentiel, de la guerre civile vers une “stratégie génocidaire étatique”, élaborée par un petit noyau hutu de proches du chef de l’État défunt » ne peuvent qu’interpeller ceux qui ont étudié le dernier génocide du XXe siècle.

De même l’article de Rue 89, intitulé « Le jour où le Rwanda a basculé : le récit minutieux de Guichaoua ». En effet, cette évocation d’un « basculement » tranche singulièrement avec l’idée que la guerre civile et le génocide sont concomitants. Mais André Guichaoua ne nous en dit guère plus dans ses interventions dans les médias au moment de la sortie de son livre. Il semble éviter toute polémique, tout comme les journalistes qui l’interviewent d’ailleurs. Son ouvrage a-t-il été réellement lu ? Il n’en reste pas moins que son titre, De la guerre au génocide, aurait mérité quelques éclaircissements.

L’auteur signifie-t-il que l’enchaînement des faits de guerre entre le parti au pouvoir (MRND) et la rébellion (FPR) aurait provoqué un génocide ? Si la tragédie rwandaise n’était qu’une chronologie où un génocide fait suite à la guerre civile, cela impliquerait la minimisation du processus génocidaire, le rejet de l’intention et de toute planification de l’extermination, ce qui équivaudrait à sa négation, compte tenu de la définition juridique précise du génocide. Seule une lecture attentive permettra donc de lever ces doutes. D’autant plus qu’après la panique qu’a provoqué le revirement complet d’un certain Abdul Ruzibiza, véritable créature littéraire d’André Guichaoua et témoin principal du juge Bruguière dans l’enquête sur l’attentat contre Juvénal Habyarimana, l’auteur était attendu au tournant par nombre de spécialistes du dossier : la mise en cause du FPR par la justice française dans l’attentat s’est effondrée (rétractations en rafale, y compris dudit Ruzibiza, révélations par le témoin Mugenzi que les messages radio après l’attentat attribués au FPR étaient des faux rédigés par le colonel Anatole Nsengiyumva, etc.), et la thèse révisionniste et farfelue selon laquelle le FPR aurait sciemment mis le feu aux poudres pour provoquer le génocide des “siens” et mieux s’emparer du pouvoir a pris du plomb dans l’aile.

Cinq thèmes principaux font la cohésion de sa synthèse générale :

• l’attentat contre l’avion de président Habyarimana, • les autres crimes qu’il impute au FPR et mettraient à nu sa véritable stratégie, • l’évolution des rapports de forces entre le pouvoir en place et son opposition de l’intérieur (hors FPR), • l’enchaînement des événements à partir du 6 avril et les conséquences sur l’idée qu’on peut se faire sur la planification du génocide, •le rôle de la France que Guichaoua évoque sous la forme d’une critique personnelle faite à l’ambassadeur Marlaud. En contrepoint de l’étude de son ouvrage, il nous a semblé important de nous replonger dans différentes contributions dans la presse d’André Guichaoua au cours de ces quinze dernières années. En effet, nous allons voir que De la guerre au génocide fait l’impasse sur de nombreux thèmes martelés dans les médias par l’intéressé.

L’ATTENTAT

Peu avant le dixième anniversaire du génocide, en mars 2004, une bombe médiatique éclate dans le journal Le Monde, sous la plume du journaliste Stephen Smith : le juge Bruguière s’apprête à clore son instruction sur l’attentat ayant coûté la vie au président rwandais, le général Habyarimana. Seul Smith a eu accès aux conclusions du juge, qui sont sans appel : c’est le FPR, mouvement militaire issu de la diaspora tutsi, qui aurait descendu l’avion. Le juge s’appuie sur un témoin-clé, Abdul Ruzibiza, ancien militaire du FPR, qui déclare être membredu commando terroriste. Fin 2005, Pierre Péan sort son livre Noires fureurs, Blancs menteurs, critiqué mais très médiatisé, en même temps que Ruzibiza sort son livre-témoignage, Rwanda, l’histoire secrète, préfacé par Claudine Vidal et postfacé par André Guichaoua.

En novembre 2006, après huit ans d’enquête, le juge Bruguière publie enfin ses conclusions sous la forme d’un document d’une soixantaine de pages. L’argumentaire sous forme de syllogisme tient en une phrase : le FPR “tutsi” a abattu l’avion, cet attentat a provoqué le génocide des Tutsi, donc les Tutsi sont responsables de leur propre génocide, leur chef Kagame ayant délibérément sacrifié les siens pour prendre le pouvoir après avoir provoqué le chaos. Mais voilà que les témoins se rétractent. Lors de l’arrestation de Rose Kabuye, Abdul Ruzibiza déclare qu’il a tout inventé dans le but d’obtenir un permis de séjour en Europe.

L’accusation du juge Bruguière s’effondre point par point. Or Guichaoua est le parrain littéraire de Ruzibiza, largement soupçonné d’avoir pu être y compris son “nègre”. Que diable peut-il désormais dire sur l’attentat ? Il commence par une précaution oratoire : « si l’attentat contre l’avion présidentiel est bien un moment déterminant dans l’enchaînement des événements de l’année 1994, il n’est en aucune façon l’alpha et l’oméga de la guerre et du génocide. L’attentat ne peut être considéré comme la cause du génocide (voir annexe 52) et ne l’explique pas (voir plus loin). Tel est, à mon sens, l’abus démonstratif qui se dégage de l’ordonnance du juge Bruguière et qui lui a porté tant de tort, en occultant le contenu factuel de ses investigations. En outre, si reconnaître et documenter les actions criminelles du FPR est indispensable pour comprendre les logiques de cette effroyable guerre civile, elles n’affectent en rien la responsabilité du camp adverse dans ses propres actions criminelles. »

S’agit-il d’un recul ? Il n’y a pas si longtemps, Guichaoua déclarait que « le mouvement rebelle issu de la diaspora tutsie s’est emparé par la force du pouvoir à Kigali au prix de la vie de ses compatriotes visés par un plan d’extermination. Insupportable vérité. » [4] « L’assassinat du président Habyarimana a été programmé dès 1993 »,déclare-t-il de manière péremptoire dans Le Monde du 7 mai 2004. Une planification froide, « révélée » par « un expert de la justice internationale ». Dix jours plus tard, l’hebdomadaire Marianne, connu pour ses positions extrêmes sur le sujet, remet à l’honneur notre universitaire, dans un article intitulé « Les mensonges staliniens de Kagame » : « André Guichaoua n’est pas un inconnu, il est l’un des plus grands africanistes français, expert-témoin auprès du Tribunal pénal international d’Arusha (TPIR), et il n’a jamais caché son opposition virulente au régime de Juvénal Habyarimana ni sa sympathie passée pour le Front patriotique rwandais (FPR). Or, il révèle que la procureur du TPIR, la très médiatique Carla Del Ponte, a refusé en octobre 2002 de verser au dossier d’instruction un rapport établi par des officiers rwandais. Ce document démontrait l’implication de Paul Kagamé dans l’attentat du 6 avril 1994 contre le Falcon 50 présidentiel qui coûta la vie à Juvénal Habyarimana et qui “libéra les forces les plus fanatiques chez l’ennemi”. Ce compte rendu en forme de réquisitoire a été, depuis lors, transmis au juge français Jean-Louis Bruguière, saisi du dossier de l’assassinat, qui, affirme-t-on, en a fait son miel. Cette pièce à conviction reprend, pour l’essentiel, le témoignage de Vénuste, dit Abdul Ruzibiza, sergent dans l’Armée patriotique rwandaise et tueur occasionnel pour le compte du FPR, aujourd’hui réfugié dans un pays scandinave. Marianne s’est procuré ce témoignage primordial. »

On comprend pourquoi le soudain revirement de Ruzibiza a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans certains milieux. Interrogée par RFI, Claudine Vidal est dans ses petits souliers. Le 21 novembre 2008, la Fondation Hirondelle publie un communiqué de presse d’André Guichaoua et Claudine Vidal, dont on perçoit qu’il est rédigé en catastrophe : « Aujourd’hui nous ne sommes pas convaincus que Ruzibiza puisse prouver qu’il a menti sur toute la ligne depuis 2003 et notamment devant le TPIR, que ce soit sur l’attentat, que ce soit sur d’autres points. » Qu’il le prouve qu’il a menti ! Plus sérieusement, le géographe Pierre Jamagne, qui a travaillé au Rwanda de 1991 à 1994, a montré que le récit de Ruzibiza sur l’attentat était invraisemblable. [5]

Que ce soit la colline de Masaka ou le camp Kanombe de la Garde présidentielle, l’accès à la zone de tir des missiles était impossible, étant donné les multiples barrages. Le commando serait arrivé moins de vingt minutes avant l’arrivée de l’avion : quel professionnalisme pour un attentat planifié un an avant... L’omniscient Ruzibiza, qui donne sur de nombreux autres faits des détails incroyablement précis (même s’ils ne sont pas étayés) de noms et de dates, est soudainement frappé d’amnésie sur la reconstitution de la journée fatidique du 6 avril. Le site du tir est étonnamment peu documenté et décrit. D’ailleurs, son rôle au sein du “Network commando” dans la préparation de l’attentat est variable selon les interviews. Il aurait été prévenu de l’attentat quelques jours avant, mais il donne trois dates différentes. Il n’a pas prévenu sa famille, qui a subi, dans les jours qui suivent, le génocide. Le nombre d’impacts sur l’avion varie également selon ses déclarations.

Devant le TPIR, il déclare ne pas savoir quel véhicule fut utilisé pour transporter les missiles sur le lieu du tir. Un an avant, dans son livre, il parle d’une Toyota blanche... Vu de loin, les révélations d’un ancien militaire sur un attentat qui a changé le cours de l’Histoire avaient de quoi séduire. Vu de près, il est tout à fait vraisemblable qu’il s’agisse là d’une affabulation rocambolesque d’un ex-prisonnier de droit commun, exfiltré par la DGSE. Dans un « Rebonds » publié par Libération, « Rwanda, une difficile vérité », André Guichaoua, accompagné de Stephen Smith, ex-journaliste au Monde ayant fait son miel des fuites du rapport Bruguière et des « révélations » de Ruzibiza, avait fait un pari risqué : « Ayant fait partie du “Network Commando” du FPR chargé d’abattre l’avion de Juvénal Habyarimana, le lieutenant Ruzibiza raconte dans le détail l’attentat du 6 avril 1994, cet exploit qui a valu à ses auteurs d’être considérés comme des “héros” au sein du mouvement rebelle. De deux choses l’une : soit ce récit est une affabulation révisionniste, et il mériterait d’être dénoncé comme tel (en même temps que les deux chercheurs spécialistes du Rwanda qui l’ont cautionné [NDR : C’est-à-dire lui-même et sa collègue Claudine Vidal !]) ; soit le livre du lieutenant Ruzibiza vient corroborer tout un faisceau d’indices et de témoignages concordants et alors il devrait aussi porter à conséquence. »

Voilà en quelque sorte les raisons pour lesquelles on aura été tenté de commencer la lecture par le chapitre sur l’attentat. Un avant-goût fut donné deux semaines auparavant dans Politis du 12 février 2010, qui consacrait un dossier sur la France au Rwanda, écrit ouvertement sous l’autorité d’André Guichaoua. Le FPR y est accusé de vouloir « créer un régime de terreur et un climat propice à une intervention militaire. » L’attentat du 6 avril s’inscrit dans cette logique. André Guichaoua relève “un faisceau d’hypothèses concordantes” allant dans ce sens. »(…) Il « tire sa conviction sur la responsabilité du FPR dans l’attentat non seulement des témoignages recueillis, mais aussi de la façon dont le nouveau régime, une fois installé à Kigali, n’a cessé d’étouffer les enquêtes ».

Le rapport Mutsinzi, qui répond à l’ordonnance du juge Bruguière, à l’aide de plus de 500 témoignages et d’expertises techniques autrement plus sérieuses même si elles ne sont pas exhaustives, est quant à lui ironiquement qualifié de « miraculeux ». Venons-en au livre lui-même : Guichaoua fait d’abord un historique des accusations sur le FPR dont il a eu vent. Le futur putschiste en herbe Seth Sendashonga lui parle en 1995 de « soupçons précis formulés par plusieurs dirigeants civils et militaires du FPR » tandis qu’Alphonse-Marie Nkubito en 1997 lui affirme « ne plus avoir de doute quant à la responsabilité de l’APR dans l’attentat en raison des témoignages accumulés par ses soins. Témoignages qui avaient fait l’objet de notes détaillées de sa part transmises à l’ambassade des États-Unis, avec laquelle il entretenait des contacts réguliers ».

La même année, Michaël Hourigan, responsable de la National investigate team du TPIR à Kigali, parle succinctement de « témoignages détaillés de trois personnes ». Publié en annexe 49, le mémo, une initiative privée de cet ancien fonctionnaire de l’Onu, ne contient aucune information à part une liste de noms, qui plus est rayés. Hourigan a déclaré à la BBC avoir eu le témoignage des tireurs. Ruzibiza, quant à lui, donne les noms des tireurs. Le hic est que ces “tireurs” occupent toujours des fonctions dans l’armée rwandaise... [6] Que dire des affirmations de Guichaoua selon lesquelles le fait que « des investigations conduites sans aucun lien entre elles livrent exactement les mêmes noms [Or, ce ne sont pas les mêmes noms. Note JM], et reconstituent le même déroulement des faits, donne à leur résultat une crédibilité certaine » ? Pour notre auteur, le dossier contre le FPR sur l’attentat est d’une « solidité certaine ». Le problème est qu’il ne donne aucun détail dans ses annexes documentaires pourtant si prolixes sur d’autres thèmes. Quid des « documents rédigés par des officiers supérieurs rwandais en fonction au Rwanda qui, au terme de trois années d’enquête, fournissaient diverses indications sur la mise en œuvre de l’attentat et mentionnaient des noms de témoins et auteurs ayant accepté de s’exprimer » ? Ce mystérieux dossier est évoqué depuis bien longtemps, notamment dans Le Monde en 2004 : Un expert-témoin du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), André Guichaoua, affirme qu’un dossier d’enquête engageant la responsabilité de l’actuel chef de l’Etat rwandais, le général Paul Kagamé, dans l’attentat contre son prédécesseur, Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994, n’a pas été accepté par l’ancienne procureure du TPIR, Carla Del Ponte. “C’était le 8octobre 2002”, explique-t-il. “Elle m’a demandé qui était mis en cause. Quand je lui ai dit que c’était le FPR – Front patriotique rwandais, l’ex-mouvement rebelle, au pouvoir depuis juillet 1994 –, elle a refusé de réceptionner le dossier”.(…) Selon M. Guichaoua, l’enquête destinée au TPIR avait été réalisée par “un groupe d’officiers rwandais” et contenait “les noms de plusieurs des exécutants de l’attentat”, dont certains avaient même été localisés. S’étant heurtés à une fin de non-recevoir au TPIR, les officiers rwandais ont transmis leurs informations au juge français Bruguière, qui enquête depuis six ans sur l’attentat du 6 avril (…) Guichaoua en dit un peu plus dans son livre : « [Kagame] avait remis [à la procureure Carla Del Ponte] des documents d’origine américaine établissant la responsabilité formelle de la France et qu’elle s’en tiendrait là. (…) [un] document provenant d’une mystérieuse organisation dénommée ISTO (International strategical and tactical organization), imputant la responsabilité de l’attentat à la DGSE, le service de renseignement extérieur français. Ses représentants ont remis à l’ambassade du Rwanda au Canada des noms de militaires français censés avoir abattu l’avion. Mais les vérifications de la police judiciaire, effectuées à partir de l’état civil français et parmi la liste des officiers sortis de Saint-Cyr, ne donnent aucun résultat. [7] Interpol n’a, pour sa part, trouvé aucune trace de la société ISTO au Canada. L’enquête évoque les agissements d’agents manipulés par la CIA (voir annexe 50). » Étrange car dans ce document certes peu crédible et qui accuse Charles Pasqua, Kagame est pointé comme complice ! Dans son livre, Carla Del Ponte ne confirme pas cette histoire. Mais comment ne pas comprendre nombre d’acteurs institutionnels laissant des « demandes d’enquêtes qui restent lettre morte »,au vu d’éléments aussi extravagants, dans un dossier où l’accès à la scène de crime a été interdit et où seuls les militaires français ont pu évoluer et même ramasser des pièces à conviction ? La qualité des fameux officiers soutenus par Guichaoua reste inconnue : sont-ils du FPR, d’anciens FAR prévenus du TPIR ou réintégrés dans l’armée ? L’hebdomadaire Marianne nous donne un indice sur le contenu de ce rapport, que Guichaoua ne publie donc pas dans ses annexes : « Cette pièce à conviction reprend, pour l’essentiel, le témoignage de Vénuste, dit Abdul Ruzibiza »... La boucle est bouclée.

Guichaoua, dans son chapitre sur l’attentat, ne donne finalement aucun fait précis, et finit par s’en remettre, comme si de rien n’était, au dossier Bruguière et à Ruzibiza. C’est à peine croyable. Voilà donc douze ans que la technique du bluff est continuellement utilisée par les tenants de la thèse du FPR dans l’attentat. Nous étions prévenus. [Guichaoua ne consacre qu’une page (page 241) au déroulement de l’attentat et il y commet deux erreurs. L’avion burundais n’était pas en panne et le Falcon d’Habyarimana n’a pas explosé au dessus de la piste de Kanombe mais plus à l’ouest puisqu’il est tombé en bordure de sa propriété. Note JM]

L’IMPUTATION D’AUTRES CRIMES AU FPR

En 2004, les éditions La Découverte publiaient, dans leur État du monde, un texte d’André Guichaoua symptomatiquement intitulé “Rwanda, le règne de la terreur”.L’auteur de “De la guerre au génocide” est depuis longtemps un croisé anti-FPR, puisque Stephen Smith, encore lui, l’interviewait en 1996 au sujet du mouvement rebelle : « Quand les observateurs préfèrent fermer les yeux. Les Occidentaux répugnent à mettre en cause le FPR. » [8] La commission d’enquête internationale de 1993, qui avait conclu au danger génocidaire et sonné l’alarme un an avant la tragédie, est clouée au pilori pour n’avoir passé « que deux heures » à interroger des témoins dans la zone FPR et pour n’avoir consacré que sept malheureuses pages aux « exactions », qui auraient coûté, selon Guichaoua, des « dizaines de milliers de morts avant le génocide ». Au final, dans l’ensemble de l’œuvre d’André Guichaoua, le FPR y est accusé de quasiment tous les maux : attentats terroristes dans des lieux publics destinés à faire le plus de victimes, escadrons de la mort assassinant des rivaux de l’opposition hutu, massacres indifférenciés de Hutu dans les zones qu’ils contrôlaient, imposition d’une politique de terreur une fois arrivé au pouvoir, etc. Le FPR pratiquerait « la menace et le chantage politico-judiciaire généralisés », «  l’encadrement totalitaire des citoyens soumis à une intense rééducation idéologique ». « Dotées d’un arsenal juridique permettant de poursuivre toutes les déviances politiques et idéologiques, les autorités sont en mesure de dissuader radicalement l’expression de toute approche qui contreviendrait à cette histoire commune. » L’auteur revient souvent sur le cas de Félicien Gatabazi. Voici ce qu’en dit l’article du Monde consacré aux « révélations » de Guichaoua en 2004 : Ministre des travaux publics et de l’énergie dans le gouvernement dirigé par l’opposition, Félicien Gatabazi, fondateur et chef du Parti social-démocrate (PDS), avait pris ses distances, dès la fin 1993, tant à l’égard du président Habyarimana que par rapport au FPR, le mouvement rebelle de Paul Kagamé. Son parti n’entendait être “le valet” ni de l’un ni de l’autre, expliqua-t-il lors d’un meeting, en février 1994. Quelques jours plus tard, le lundi 21 février, sortant d’une réunion de l’opposition à l’hôtel Méridien de Kigali, l’opposant fut tué dans sa voiture sur l’échangeur qui montait à son domicile, vers 22h45. Selon des témoignages recueillis par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et le juge Bruguière, et confirmés à André Guichaoua, deux militaires du FPR seraient les auteurs de ce crime : le lieutenant Godffrey Kiyago Ntukayajemo, qui purge une peine à perpétuité pour d’autres faits, et le sergent Eric Makwandi Habumugisha, qui aurait déjà assuré la “couverture” du meurtre d’un autre dirigeant de l’opposition, Emmanuel Gapyisi, en mai 1993. [9] Le grand ouvrage de Guichaoua ne donnera pas plus de précisions sur ses « témoignages ». Mais on sait que « Godffrey » est d’abord un personnage accusé chez Ruzibiza dans Rwanda. L’histoire secrète. L’unique détail est qu’il aurait logé chez Gatete Polycarpe, un homme d’affaires Tutsi régulièrement pris à partie par la radio extrémiste RTLM. L’idée qu’il se serait abrité, dans un environnement très quadrillé où régnait la délation, chez un homme connu comme le loup blanc, et ce en compagnie d’autres individus armés, est peu crédible. Par contre, on constate qu’une enquête assez sérieuse avait été effectuée sur les lieux du drame, comme en atteste Linda Melvern dans son livre « Complicités de génocide. Comment le monde a trahi le Rwanda » : Il rendra son dernier souffle avant même l’arrivée des officiers appartenant au contingent de la police civile de l’ONU, la Civpol. [Note : Civpol de la Minuar. Les observateurs rattachés à la police civile onusienne viennent des pays suivants : l’Autriche (20), la Belgique (5), le Bengladesh (2), le Guyana (2), le Mali (5) et le Togo (15) (liste du personnel de la Civpol, archives de l’auteur).]Son corps est momentanément placé dans la chambre de l’un de ses enfants. Lorsque deux officiers de la Civpol appartenant à une équipe d’enquêteurs originaires de Belgique arrivent sur les lieux, ils trouvent là un médecin de l’armée rwandaise en uniforme. On leur interdit d’examiner le corps de Félicien Gatabazi, mais ils parviennent tout de même à inspecter le véhicule du ministre, immobilisé à 100 m de là. Côté droit, celui-ci est transpercé d’impacts de balles. Sur le sol, ils retrouvent un certain nombre de douilles. Dans la voiture, ils récupèrent quatre douilles de fusil d’assaut R-4, une arme en dotation dans l’armée et la gendarmerie rwandaises. Le lendemain, les officiers de la Civpol retournent prendre des photos de la scène de crime. Ils rencontrent le procureur de Kigali, François-Xavier Nsanzuwera, mais en dépit de tous les efforts déployés par le magistrat, les Belges ne seront pas autorisés à pratiquer une autopsie. [Note : François-Xavier Nsanzuwera est aujourd’hui conseiller juridique des chambres d’appel du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) et du TPIR, à La Haye.] La première conséquence de l’assassinat de Félicien Gatabazi est de repousser sine die la mise en place du gouvernement de transition, programmée pour le lendemain. Au matin du 22 février, Kigali a des allures de ville fantôme. [10] Bien sûr, la découverte de douilles « gouvernementales » n’est pas une preuve formelle. Mais l’enquête est sérieusement entravée par le gouvernement. Félicien Gatabazi, du temps où il était ministre des Travaux publics et de l’Équipement, avait sévèrement rappelé à l’ordre le jeune et futur poulain d’Habyriamana, Joseph Nzirorera, nommé directeur des Ponts et chaussées, poste très lucratif. À l’inverse, en 1982, Gatabazi est arrêté pour détournement des fonds d’urgence pour les réfugiés d’Ouganda. Au début des années 90, lors de l’autorisation des partis politiques d’opposition, il avait petit à petit pris la tête d’un mouvement très populaire, à la fois anti-Habyarimana et anti-FPR. « À chaque nouvelle difficulté (dans le fonctionnement démocratique), une flambée de violence tribale se produit, à l’instigation du régime, et les menaces de guerre civile sont utilisées pour justifier le statu quo »déclarait-il dans Le Monde du 14 mars 1992. « Quel intérêt aurait eu le FPR à abattre un ministre qui était pour son intégration dans le futur gouvernement rwandais ? » s’interroge Pierre Jamagne. Après l’assassinat, le FPR se contente de déclarer que la fraction Power du Parti Libéral, la Présidence et les extrémistes de la CDR avaient tous trois intérêt à l’élimination du très gênant Gatabazi. Même un Gérard Prunier reconnaît que « le Front n’accompagne cette analyse d’aucune menace de recommencer la guerre, même après l’embuscade où tombent plusieurs de ses dirigeants ». En mars, l’ambassadeur belge Swinnen signale dans ses rapports que des listes de personnalités à éliminer circulent à Kigali. L’ancien ministre des Affaires étrangères Willy Claes a témoigné d’une vive altercation publique, la veille de l’assassinat, entre Habyarimana et Gatabazi qui accuse le Président de bloquer les accords d’Arusha. Selon Dallaire, Gatabazi avait déjà accusé publiquement la Garde présidentielle d’entraîner des milices à la caserne de Kanombe et avait reçu des menaces de mort. Le lendemain de l’assassinat de Gatabazi, le leader de la CDR, Martin Bucyana, est lynché en guise de représailles par des militants du PSD, que Guichaoua soupçonne d’être des FPR en sous-main. Ce qui n’est pas impossible. Des sympathisants du FPR, qui n’a pas d’existence légale à l’intérieur du pays, pouvaient se contenter des partis d’opposition autorisés (encore que Gatabazi était connu pour son hostilité contre le FPR). Mais dans ce cas-là, puisqu’il s’agirait d’une vengeance, on ne peut décemment pas militer en faveur d’une culpabilité du FPR dans l’assassinat de Gatabazi, un pas que Guichaoua franchit pourtant allègrement. Le 3 avril 94, l’Union européenne tape du poing sur la table et demande à Habyarimana de faire une enquête sur les morts de Gatabazi et Bucyana. Un an plus tôt, le meurtre, toujours attribué par Guichaoua au FPR, d’un autre opposant majeur à Habyarimana, « candidat récemment déclaré à la Primature », Emmanuel Gapyisi, était basé sur le même mode opératoire – execution style – suivi de la diffusion de tracts grossiers qui ne duperont personne, accusant tour à tour Faustin Twagiramungu, le FPR ou un homme d’affaires tutsi. Cet assassinat correspond à des mobiles politiques similaires : Gapyisi recrutait sur des bases anti-présidentielles, mais en concurrence directe avec le courant central du MRND. Guichaoua prétend avoir « dépensé beaucoup d’énergie pour faire avancer les investigations »,« avec quelques amis d’Emmanuel Gapyisi ». Le résultat de leur enquête ne porte que sur les douilles, d’origine israélienne, censées incriminer le FPR. Tout comme les douilles “gouvernementales” dans l’affaire Gatabazi, il ne s’agit pas d’une preuve définitive. On sait que le matériel militaire, lors d’une guerre civile, est récupéré par les soldats adverses et qu’il est susceptible d’être utilisé pour servir de fausse signature. Enfin, Guichaoua s’appuie sur des témoignages d’éléments du FPR pour donner les noms des membres du commando. L’annexe 15, consacrée aux dossiers Gatabazi, Bucyana et Gapyisi, fait 70 pages, mais on n’y trouve pas de trace des fameux témoignages “de l’intérieur”.

Autre sujet, celui des attentats imputés au FPR. Attentats qui seraient la véritable « marque personnelle du FPR dans la guerre civile rwandaise ». Guichaoua a cru identifier un mobile : « Au sein du FPR, la conviction que le régime Habyarimana approchait de sa fin était unanimement partagée, mais sa précipitation à engager le combat et à le déplacer sur le terrain militaire tenait à l’inquiétude de voir l’opposition intérieure imposer la démocratisation et accéder au pouvoir. » Le FPR, « construit sur une base ethnique, ne pouvait espérer disposer à court ou moyen terme d’une assise populaire significative, qui lui assurerait un avenir politique par la voie des urnes ». [Il est totalement faux de dire que le FPR est construit sur une base ethnique. C’est Guichaoua lui-même qui est un inconditionnel de l’ethnisme puisqu’il indique au lecteur l’ethnie prétendue de chaque personne. Note JM] Parler de «  l’opposition insurmontable entre deux légitimités, la légitimé démocratique de la majorité et le droit au retour d’une minorité », c’est nier aux Rwandais la capacité de penser la politique, la vraie, au delà des appartenances dites ethniques... et donner du crédit à l’idéologie mortifère de la “démocratie ethnique”voire raciale ! Sans oublier le fait que le FPR n’a jamais revendiqué le moindre ethnisme dans ses discours, allant jusqu’à prendre le risque de travailler avec des membres de l’élite “hutu” au passé douteux (Kanyarengwe, Lizinde...).

Animé d’un « mépris profond (...) pour les “démocrates”, ainsi que [par] son rejet du processus électoral prévu par les accords de paix », alternant combats et campagnes d’attentats ayant pour « intention de faire le maximum de victimes civiles », le FPR, selon Guichaoua, visait à accroître les tensions au sein du gouvernement pluripartite et de la mouvance présidentielle, et à tuer des Tutsi pour « susciter des vocations en faveur du FPR ». Dans le dossier Politis/Guichaoua du 12 février 2010, on lit : "Depuis son échec aux élections municipales de septembre 1993, le FPR savait qu’il ne pourrait conquérir le pouvoir par les urnes. Sa réaction a été une campagne d’attentats. Le plus important, en novembre 1993, contre des élus du MRND (le parti au pouvoir), vainqueur des élections, et leurs familles, fit 55 morts. Auparavant, entre juillet 1991 et septembre 1992 (45 attentats), puis de mars à mai 1993, deux vagues d’attentats dans lesquels la responsabilité du FPR a été clairement établie. Les cibles – des marchés, la gare routière, la Poste centrale de Kigali – témoignaient d’une volonté de créer un régime de terreur et un climat propice à une intervention militaire. On cherchera alors les sources de ces affirmations dans De la guerre au génocide : Les attentats contre les populations civiles commis par le FPR n’ont été formellement élucidés que tardivement. (…) Entre juillet 1991 et septembre 1992, 45 attentats commis avec des mines antichar et des mines antipersonnel furent recensés et documentés par la gendarmerie nationale rwandaise, qui, bien que peu performante en matière d’investigation, avait établi quelques éléments généraux en collaboration avec les procureurs de la République. Ou encore dans Le Monde du 7 mai 2004 : Entre juillet 1991 et septembre 1992, 45 attentats recensés ont fait l’objet d’une documentation assez complète de la part de la gendarmerie rwandaise. J’ai recoupé ces éléments auprès de multiples sources : rapports divers, documents des officiers de la police judiciaire, témoignages d’officiers rwandais des deux camps, ainsi que de personnalités rwandaises et burundaises. (…) Ces attentats n’ont pris fin qu’après de nombreuses arrestations de passeurs de mines aux frontières et l’identification des matériels qui établissaient formellement l’implication du FPR. Ils ont déstabilisé les partis politiques et diabolisé la mouvance présidentielle, qui a été systématiquement accusée d’en être responsable. Ils ont fait basculer dans la peur les préfectures du centre et du sud qui n’étaient pas encore touchées par la guerre. Ils n’enlèvent évidemment rien aux violences organisées par les milices de la mouvance présidentielle ou aux exactions commises par l’armée gouvernementale. Seulement, comme ses adversaires, le FPR a eu recours aux actions terroristes selon un programme coordonné avec ses autres formes d’action militaire ou politique. D’après mes sources, le coordonnateur des attentats du FPR était le capitaine Martin Nzaramba, alors commandant de l’unité du génie. Il a été nommé général de brigade, en février 2004. L’annexe 14 est censée fournir les documents nécessaires pour se faire une opinion. D’où sort ce document de la “gendarmerie rwandaise” ? Il n’est pas reproduit mais on apprend, dans une expression empreinte de pudeur, qu’il a été rédigé avec l’aide de la gendarmerie française, sans plus de précisions. Il ne peut s’agir en fait que du rapport établi sous la houlette du colonel de gendarmerie français Robardey, un soutien sans faille du régime ! Le rapport a été désavoué à la fois par une note interne de la DGSE et par une note de la Primature rwandaise. [11] Quand aux recoupements de ces éléments du rapport Robardey, les multiples sources annoncées (rapports divers, etc), ils ne sont pas reproduits non plus. Le reste reprend les assertions “gratuites” et sybillines de l’incontournable Ruzibiza.

Guichaoua fait aussi allusion à un massacre dans le nord du Rwanda. Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1993, eut lieu le massacre de 17 civils à Kabatwa, en commune de Mutura, préfecture de Gisenyi. Le commando, composé d’une vingtaine de personnes appartenant à l’unité de l’APR “Charly” basée à Butaro, était commandé par le major Gashaija Bagirigomwa et le capitaine Moses Rubimbura (voir annexe 16). Mais quand justement on lit l’annexe 16, on y apprend que le général Dallaire, qui s’est rendu sur les lieux, n’a en fait pas de conclusions tranchées : « C’est, justement, parce que j’ai pas vu les enfants, il me semble qu’on avait trouvé peut-être une botte de caoutchouc dont le Front patriotique utilisait et d’autres. Alors, c’était essentiellement ça. » Un soldat du FPR y aurait oublié sa botte, en pleine montagne ! On peut y voir une volonté grossière d’y impliquer le FPR. Les noms des membres présumés du commando sont cités, une fois de plus par Abdul Ruzibiza, sans aucun autre détail. Autres méfaits présumés : « Des massacres systématiques de populations civiles regroupées furent organisés et perpétrés par le FPR. » Il semble bien qu’il s’agit de témoignages recueillis dans le grand camp de 250 000 réfugiés hutu en Tanzanie, par le HCR, un camp où était minutieusement reconstitué le système dictatorial de l’ancien régime. Un cas d’école d’accusations en miroir, relayées par le HCR qui, pour la bonne organisation du camp (!), avait choisi la collaboration avec les élites déplacées. L’auteur affirme que « dès que l’emprise politique du FPR sur l’ensemble de l’appareil d’État et des communes fut complète, au début des années 2000, les effectifs des “génocidaires”, classés en trois catégories selon la gravité des crimes imputés, explosèrent au Rwanda jusqu’à couvrir, en 2009, la quasi-totalité de la population hutu de sexe masculin et de plus de 14 ans en 1994 (voir annexe 124). » L’annexe 124 a disparu du site. André Guichaoua reconnaît 800 000 à 1 000 000 de morts tutsi. Côté hutu, selon HRW/FIDH, les tueries du FPR auraient fait 25 000 à 30 000 morts. « Cette estimation du nombre du Hutu tués par l’APR se situe bien en deçà d’autres chiffrages (…). » Et l’auteur d’évoquer la période 1994-1997 : « Les décomptes aboutissent alors à des centaines de milliers de morts : ainsi, bien des dénombrements des victimes de la guerre et du génocide établis par différents auteurs (Filip Reyntjens, James Gasana, Abdul Joshua Ruzibiza, etc.), avancent des chiffres se situant en général autour de 1,5 million de victimes pour la seule année 1994. » Ajoutés au « dizaines de milliers de morts » d’avant 1994 dus au FPR, dont la spécialité aurait été de « regrouper dans des lieux publics (stades, marchés, etc.) les populations hutu qui n’avaient pas fui, à des fins de massacres de masse », puis au soubresauts post-génocide des années 95-97 autour des réfugiés hutu, on n’est pas loin du décompte d’un million de morts hutus. Soit un équilibrisme mathématique parfait, sans évoquer le “double génocide”, mais le cœur y est presque. Dernière précision d’André Guichaoua : « Comme généralement, les cadavres furent ajoutés aux fosses communes existantes, ils furent ultérieurement recensés avec l’ensemble des victimes du génocide. » Au final, chaque thème de propagande du camp du génocide est repris par l’auteur : les infiltrés du FPR, l’État totalitaire de type “Khmers Noirs”, le terrorisme, les escadrons de la mort, la stratégie perfide et planifiée, les accusations en miroir, l’ethnisme défensif, les charniers du FPR faussement attribués au GIR, le nombre de victimes hutu supérieur ou égal aux victimes tutsi... Les accusations sont à la fois très lourdes et traitées à la légère. Le livre en est méthodiquement parsemé, avec un renvoi à des annexes dont le contenu laisse bien souvent perplexe.

« UN GÉNOCIDE POUR ARBITRER LE DÉPARTAGE ! »

Faire le bilan de la IIe République, créée par Habyarimana, n’est pas chose aisée pour tout le monde : nombre de journalistes, universitaires, coopérants tel André Guichaoua qui y ont travaillé avant le génocide portent une certaine honte de ne pas avoir sonné l’alarme au bon moment. Une sorte de Corée du Nord maquillée en Suisse de l’Afrique... On trouvera donc une certaine tendance à minimiser les inquiétudes que pouvaient susciter ce « totalitarisme éducatif » bénéficiant de « l’absence d’adversaires et de lignes politiques alternatives »... puisqu’ils avaient été chassés du pays. Néanmoins, Guichaoua décrit assez bien l’osmose entre une myriade d’ONG de développement et le régime, ce dernier ayant habilement jonglé pour faire avaler la pilule du parti unique en l’intitulant Mouvement républicain national pour le développement (MRND), le « système clientéliste » n’interférant pas avec l’économie de l’assistanat occidental. Plus problématiques sont les impasses de l’auteur sur la montée en puissance des mécanismes d’État qui seront les piliers du génocide. L’invention des milices est par exemple décrite comme une « initiative originale » d’un illustre inconnu, Désiré Murenzi. « Les apprentis-sorciers qui avaient donné naissance aux milices, les avaient couvées et en avaient aiguisé la puissance furent assurément surpris de leur efficience. » Les milices n’ont pas été créées par hasard, elles font partie, dans le monde entier, de l’arsenal technique des régimes aux abois. Que certains aient pu être surpris de leur efficacité, quoi de plus logique quand on sait que la doctrine française de guerre révolutionnaire a été exportée dans le monde entier. Mis en place par émules belges de Trinquier et Lacheroy, le régime fonctionnait déjà sur le mode de la “guerre révolutionnaire” permanente, préparé à répondre de manière adéquate à la moindre anomalie. À l’arrivée des Français, l’alerte anti-subversive a été placée au niveau maximum, les FAR ont décuplé de volume, les milices sont passées de 0 à 50 000 unités. Guichaoua entend « dénouer les fils et les enjeux d’intrigues politiciennes toujours complexes. Intrigues croisées qui désespéraient justement les observateurs et les diplomates, dont la plupart ne percevaient que les apparences ». On ne souscrira pas à la théorie de l’aveuglement français, qui est battue en brèche par les faits, mais c’est utile pour un tribunal : déterminer les degrés de responsabilité des uns et des autres. Ça l’est beaucoup moins quand l’objectif est carrément de réviser l’histoire du génocide : À cette date et jusqu’au 12 avril, le jour du départ du gouvernement pour Murambi (Gitarama), les massacres étaient encore limités à la ville de Kigali, à Kigali rural et à quelques communes de Gisenyi (celle du président), de Gikongoro, de Kibungo. Et ce n’est que les 18-19 avril que “basculèrent” les préfectures du Sud (Gitarama, Butare), après les visites des nouvelles autorités intérimaires. Avant le 12 avril, il ne s’agirait qu’une somme d’« actes de violence individuels ou collectifs », d’une « vengeance envers des victimes expiatoires », de « crimes de guerre et (…) crimes contre l’humanité accompagnant des stratégies de recomposition » du pouvoir, de « règlements de comptes pour le contrôle du pouvoir ».

Pourtant, d’une part, les massacres préliminaires au génocide n’étaient utiles que pour libérer définitivement la voie aux extrémistes et exécuter le génocide sans obstacles. D’autre part, l’auteur ne parle pas des massacres génocidaires qui ont lieu dès le 7 avril dans les régions de Ruhengeri[TPIR, Jugement Kajelijeli.]], Kibuye [12], Bugesera [13], Cyangugu. Ce qui fait un total de huit régions, soit quasiment tout le Rwanda ! L’embrasement du pays est dû à de multiples foyers, mais ces foyers du génocide furent sans témoins journalistiques, la presse terrorisée ne sortant pas de Kigali. Au bout de quelques jours seulement, Jean-Philippe Ceppi, du quotidien Libération, décrivant ce qu’il voyait, parlait du « génocide des Tutsis de Kigali ». Les massacres sont retardés à Butare car le préfet est Tutsi. Il ne s’agit pas que d’« une guerre “parallèle” contre l’opposition pro-FPR, tutsi et hutu ». Les Tutsi exterminés, dans leur immense majorité, n’étaient pas des politiques ou des militaires. Pendant ce temps, « [les] combats [sont] relancés sur plusieurs fronts dès le 7 avril par les troupes de l’APR, soutenues par l’armée ougandaise, qui progressaient vers Kigali ». On sait que le bataillon du FPR, cantonné au parlement (CND) à Kigali, contraint par l’Onu, a retardé au maximum son entrée en scène. Les soldats voyaient des massacres sous leurs yeux et étaient interdits d’intervenir, jusque vers la fin de cette interminable journée du 7. Quant à l’armée ougandaise, que n’aurait-on dit si quelques uns de ses membres avaient été faits prisonniers durant les quatre années de guerre. Ils auraient été exhibés pour servir à la propagande d’État. Or on n’en trouve aucune trace. Après l’attentat du 6 avril, l’heure est donc aux grands bouleversements. « Si toute planification, aussi élaborée soit-elle, réserve toujours une part d’aléas, l’improvisation avait alors atteint des niveaux déconcertants. » On lit aussi dans Politis : « Mais, au-delà des témoignages qu’il a pu recueillir, [Guichaoua] fait surtout état de “la panique” qui, aussitôt après l’attentat, s’est emparée de l’état-major MRND (Hutus au pouvoir) par opposition à “la mise en ordre de bataille” de l’Armée patriotique rwandaise (APR), l’appareil militaire du FPR (tutsi). » Il est évident que très peu de personnes sont préalablement mises au courant de l’attentat : tous les autres sont évidemment abasourdis. Mais les événements se sont enchaînés avec une efficacité incroyable, grâce aux chefs d’orchestre que sont Bagosora, Marlaud et le lieutenant-colonel Maurin. Il faudrait rappeler à M. Guichaoua que le génocide le plus rapide de l’Histoire a bien eu lieu, sous ses yeux d’ailleurs puisqu’il était présent la première semaine. « Une preuve manifeste » du caractère « improvisé » et non planifié du crime serait la phase de résistance et de latence : « Les implications de l’attentat n’avaient pas même été “anticipées”, comme l’attestent les difficultés rencontrées par le promoteurs potentiels des massacres et du génocide pour établir entre eux, dans les premières heures, des contacts directs suivis ; la réunion improvisée des membres du Haut Commandement – qui “viennent aux nouvelles à l’état-major” ; l’installation par défaut d’un nouveau chef d’état-major, découvert au hasard de l’ancienneté ; le désaveu de la tentative de putsch du “cerveau” par le Haut Commandement militaire ; la nécessité, en l’absence d’un successeur prêt, d’organiser des contacts et réunions précipités pour mettre au point des scénarios de succession, localiser et installer les candidats pressentis ; la difficulté à trouver des responsables politiques disponibles, expliquant le malaise de certains candidats promus membres du Gouvernement intérimaire, ce même gouvernement que ses inspirateurs militaires voulurent “mettre au frigo”, aussitôt formé et avant même qu’il ait prêté serment... »

Le principe d’un génocide, de sa conspiration, c’est qu’il prend de court la majorité des gens, seconds couteaux comme victimes, sinon il ne pourrait évidemment pas avoir lieu. Tout le monde n’est pas forcément sur la même longueur d’onde côté organisation mais, en ce qui concerne l’extermination, la machine tourne tout de suite à plein régime car les assassins obéissent parfaitement à des stimuli, grâce à plus de trente ans de dressage de la population. Les difficultés des génocidaires, par exemple à Bisesero, où s’organise la résistance, prouveraient une « impréparation structurelle » : mais toute entreprise avec ce degré de monstruosité entraîne forcément, là où c’est possible, une opposition de la part des victimes. Selon Guichaoua, ce n’est donc qu’après le 12 que la politique du génocide devient intentionnelle : les « massacres de la population tutsi, (…) à partir des 11 et 12 avril, se transformèrent en une stratégie génocidaire étatique ». C’est «  le vrai début du génocide en intention et en acte ». « Il est inexact et abusif de faire supporter de manière globale le projet criminel à l’ensemble des institutions, partis, organisations et groupes, fréquemment qualifiés par extension de “structure génocidaire” ou d’“organisation criminelle” », d’où le principal objectif de cet ouvrage : «  reconstruire les parcours individuels et les processus collectifs ». Voici ce que démontrerait cette reconstruction : « Les assassinats et les massacres liés à la vengeance du “père de la Nation” et à la guerre de succession furent alors occultés par la mise en œuvre d’une politique génocidaire, qui se voulut radicale. [Théoneste Bagosora] banalisa ainsi ses propres crimes en en imposant de plus monstrueux encore à ceux qu’il sélectionna avec les dirigeants du MRND pour assurer le pouvoir, le temps que la situation politique et militaire se décante et que les prétendants sérieux à la succession, demeurés en arrière-plan, se positionnent. En effet, incapables de se départager pour assurer le pouvoir, ceux-ci s’étaient octroyé un moratoire constitutionnel de 90 jours qui leur évitait aussi, du moins le croyaient-ils, d’endosser les monstruosités qu’ils avaient ordonnées... Un génocide pour arbitrer le départage ! »

Ce n’est ainsi qu’à la page 536 du livre qu’est synthétisée la grande explication de ce livre. Les Bagosora, Nzirorera, Ngirumpatse auraient, dans la précipitation, créé le GIR génocidaire pour cacher une guerre de succession. Les ambitions personnelles de quelques uns auraient causé le dernier génocide du XXème siècle. C’est la dernière théorie en date qui, aussi fumeuse soit-elle, permet de nier la planification. Elle est en train de faire fureur au TPIR. C’est le triomphe d’André Guichaoua : « les juges ont pris au sérieux leur indépendance » [14], pérore-t-il. « Soutenir que le désengagement politique ou la caution des grands acteurs étrangers auraient explicitement favorisé les massacres et le génocide est fondé, mais l’intensité du conflit, la volonté de mener l’affrontement à son terme ultime relèvent de multiples décisions prises jour après jour par ceux-là mêmes qui, dans les deux camps, avaient la charge de conduire la guerre et l’administration des hommes. C’est au regard des actes posés au cours de ces semaines que les responsabilités des uns et des autres doivent être appréciées, et non en fonction de scénarios reconstruits. »

PLANIFICATION : GUICHAOUA FAIT LA GUERRE AU GÉNOCIDE

C’est Rony Brauman qui, dans le dossier Politis/Guichaoua du 12 février 2010, résume le mieux le livre De la guerre au génocide : Notons que le chef d’inculpation d’entente en vue de commettre le génocide n’a pas été retenu, faute de preuves, toutes celles qui étaient avancées par l’accusation étant fabriquées.(...) En tout cas, personne n’a pu montrer qu’un plan d’extermination des Tutsis existait avant le début des massacres déclenchés à la suite de l’attentat contre l’avion présidentiel. Il y a bien eu génocide, mais il est temps de dépasser les schémas intentionnalistes réducteurs qui dominent les discours sur cette question. (…) Il y eut génocide, et il y avait guerre. L’une est d’ailleurs la condition de l’autre. Mais alors que dire des créateurs de la radio extrémiste RTLM, du plan d’autodéfense populaire, des milices, du texte de la définition de l’ennemi, des listes de personnes à abattre, de la distribution des armes ? Pour André Guichaoua, la « référence quasi mythique » à la planification tient d’un « manichéisme simpliste » : « Il n’y eut pas de complot d’État pas plus que de régime ayant inscrit le génocide au cœur de sa politique de développement [Guichaoua ajoute, en note de bas de page : Ou, comme cela a été exprimé plus brutalement, de régime “de type nazi”, comme l’ont estimé de nombreux dirigeants actuels.]  : ni en 1990, lorsqu’il procéda après l’attaque du FPR à des milliers d’arrestations d’opposants tutsi et hutu, ni entre 1990 et avril 1994, au cours de la guerre civile ou au moment de son déclenchement effectif. » « La signification et la portée des actes et des objectifs ne peuvent donc d’aucune façon être globalisées. » Guichaoua s’inscrit donc en faux contre la «  thèse d’un projet fondateur de mise en œuvre d’un génocide qu’aurait consacré idéologiquement la révolution de 1959 ». Le cas du frère d’Agathe Kanziga, Protais Zigiranyirazo est emblématique. Il a été acquitté par le TPIR : « Faute de preuves tangibles, la poursuite reposa comme souvent sur des incriminations établies sur la base des dépositions de faux témoins, suscités en nombre par les autorités judiciaires rwandaises, alors même qu’elle disposait d’éléments attestant l’absence de l’accusé sur les lieux des crimes présumés. Une défense pugnace et la vigilance des juges de La Haye ont ainsi permis à l’accusé de recouvrer la liberté. »

Il faudrait faire preuve d’honnêteté en disant que ces « éléments attestant l’absence de l’accusé » sont aussi des témoignages, non pas de victimes, mais de la propre famille Habyarimana. [15] Il y a plus crédible comme témoignages... Le TPIR aurait-il attrapé la guichaouïte, du nom d’un de ses plus gros contributeurs en documents ? Quoi qu’il en soit, Guichaoua se félicite logiquement des conclusions du procès Bagosora au TPIR, qui ne retiennent pas l’entente en vue de commettre un génocide : « la fragilité de leurs arguments, la faible crédibilité de leurs informateurs et les libertés qu’ils ont ouvertement prises avec la réalité des faits », «  les juges considèrent que la plupart de ces allégations sont aléatoires ou insuffisamment fondées ». Une raison « à la fois simple et monstrueuse : le massacre de masse allait de soi et il n’était pas nécessaire de mettre en œuvre une planification élaborée, pour peu que l’administration territoriale soit épurée et contrainte de se mobiliser pour la mise en œuvre de mots d’ordre bien particuliers ». Un génocide qui « va de soi »...

«  On ne retrouve pas (…) un centre de décision unique, ou tout simplement homogène, avec des chefs incontestés. » On ne contredira pas tant que ça l’auteur, mais il y a deux explications beaucoup plus plausibles que l’absence de planification : premièrement, le régime est avant tout un régime idéologique, une sorte de junte intellectuelle, où les acteurs sont quasi interchangeables. Avec le manifeste des Bahutus et sa “révolution sociale”, Mgr Perraudin a réussi là où de grands dictateurs ont échoué. Deuxièmement, la main extérieure : la France tirant largement les ficelles, elle s’accommode de lieutenants locaux pour exécuter sa politique. Le lieutenant-colonel Maurin, chef d’état-major de fait de l’armée rwandaise, n’est même pas cité, tout comme les conseillers militaires français aux postes importants.

« Ainsi, la thèse d’un génocide scrupuleusement planifié n’est-elle pas compatible avec les stratégies de sauve-qui-peut de la majorité des leaders civils et militaires hutu figurant parmi ceux habituellement dénoncés comme ces concepteurs. » Ou encore, « les appels répétés des membres de la famille présidentielle, isolés à la résidence de Kanombe, pour solliciter leur évacuation de la part de l’ambassade de France, suivis du départ en catimini de la veuve du président vers Bangui puis Paris, donnaient une bien piètre image de la “première dame” ».

Dès le 7 avril, il n’y eut aucun flottement dans l’organisation des massacres qui débutèrent simultanément au quatre coins du pays. Le seul flottement concerne l’organisation politique, et c’est là que Jean-Michel Marlaud répond présent, comme le montre si bien Guichaoua dans son chapitre « Les partis pris de l’ambassade de France ». La stratégie de la fuite des leaders est habile car il faut qu’ils se présentent comme victimes. C’est encore Guichaoua qui révèle les ressorts de cette stratégie, au risque de se contredire une fois de plus : « Selon les enquêtes réalisées avec le TPIR, plusieurs partants, tel Cyprien Munyampundu, Ferdinand Nahimana, Augustin Ngirabatware et Télesphore Bizimungu, regagnèrent le Rwanda dès le lendemain de leur transfert, via Cyangugu. Le préfet Bagambiki leur avait envoyé un autobus de l’Onatracom qui les attendait au poste frontalier. D’autres rentrèrent par Goma. Nombre de ces personnalités ayant fait l’objet d’enquêtes et d’inculpations de la part du TPIR, cette liste devint un enjeu important, puisqu’elle était susceptible de fournir un alibi aux accusés quant à leur présence au Rwanda, au moins dans les premiers jours après l’installation du Gouvernement intérimaire. » [Ce détail mériterait d’être souligné : si les chefs présumés du génocide ont pris soin de prendre un avion – français – pour s’en aller bruyamment et sont revenus, discrètement, par la route, le lendemain, cela atteste de la préméditation, avec y compris organisation d’alibis. Note MS]

Pour finir sur ce thème, « la focalisation sur le génocide », matinée de « censure idéologique et intellectuelle »ferait le lit du négationnisme… On savait l’auteur capable de manier l’oxymore, mais à ce point-là ! En plus, il faudrait plaindre André Guichaoua d’être victime d’un stalinisme médiatique, lui qui est abonné aux interviews et tribunes dans Le Monde et Libération, les deux plus grands quotidiens nationaux.

L’OUBLI OPPORTUN DE L’IMPLICATION FRANÇAISE

Dès qu’il s’agit de s’exprimer sur le rôle de France au Rwanda, André Guichaoua prend des accents védriniens : les attaques contre la France sont des « procès d’intention », « aucune preuve n’a été apportée d’une “complicité de génocide” de la France ». Les milliers de pages et documents sur l’implication française s’évaporent. Pire : «  le rôle joué par la France au Rwanda continue d’éclipser la recherche de la vérité sur le génocide de 1994 » [16]. Selon lui, les archives de l’Élysée, utilisées par Pierre Péan, seraient une preuve de l’inanité de ces accusations. Malheureusement pour Guichaoua, la lecture de ces documents est accablante pour la France en de nombreux points, Péan n’ayant utilisé que les passages les plus lénifiants pour accréditer sa thèse. Est-ce un clin d’œil ? Le seul fichier élyséen livré dans les annexes d’André Guichaoua est la lettre du président intérimaire du Rwanda, Théodore Sindikubwabo, à François Mitterrand, datant du mois de mai, au moment de la perte très stratégique de l’aéroport : l’auteur informe le lecteur que cette lettre a pour objet d’« informer de l’incapacité des FAR à résister au FPR et du risque de relance massive des massacres (voir annexe 114) ». Or, il se garde bien de dire que cette lettre débute par des remerciements chaleureux pour l’aide fournie « jusqu’à ce jour » par la France, c’est-à-dire avant et pendant le génocide ! Un “détail” sans doute...

Mais qu’étaient donc venus faire les bidasses tricolores au Rwanda ? Pour l’auteur, la réponse est claire : « La France s’était substituée aux Belges pour assurer la stabilité de la région des Grands Lacs » [17]. Là où le néocolonialisme français a mis ses pattes, on aura du mal à trouver un quelconque havre de paix où la stabilité politique favoriserait un développement harmonieux. Au cas du Rwanda s’ajoutent les cas précédents du Cameroun, du Togo, de la Sierra-Leone, du Liberia, du Biafra, etc, où le système foccartien s’est avéré maître dans l’art de la déstabilisation : assassinats politiques, coups d’État, guerres atroces... et interventions militaires françaises pour mater toute velléité d’émancipation. Sans oublier la suite logique : un cortège d’États vassalisés qui votent comme un seul homme à l’ONU, faisant rayonner de par le monde l’influence diplomatique française. Du coup, Guichaoua a beau jeu de dire que « personne ne contestait la légitimité de l’intervention militaire française face à une rébellion largement désavouée par la majorité des pays riverains à l’époque ». Une allusion au voisin géant, le Zaïre de Mobutu ? Ce dernier avait poussé le zèle du despotisme tellement loin qu’il était parvenu à se discréditer sur la scène internationale, pourtant très tolérante. Les despotes sont-ils légitimes, sont-ils représentatifs de leur peuple ? C’est une fable que nous conte Guichaoua : « En décembre 1988 toujours, le président Habyarimana, candidat unique à la présidence de la République, obtint plus de 99% des suffrages, y compris dans le sud du pays, qui lui étaient pourtant peu favorable. » On s’imagine bien que la propagande pouvait avoir une efficacité certaine, mais de là à lui donner le bon Dieu sans confession en termes de légitimité... N’en déplaise à M. Guichaoua, les « transitions ratées vers l’indépendance », ne sont pas un ratage, qui impliquerait qu’on “aurait essayé” de faire quelque chose, mais plutôt la réussite insolente du néocolonialisme à la française, tellement prospère qu’il s’est étendu à d’autres zones d’influence, espagnole, anglaise, portugaise, et belge bien sûr. Un système où l’Élysée est le point central, autour duquel gravitent des satellites à qui on donne l’apparence du pouvoir. Une géométrie que récuse Guichaoua, qui s’inscrit bien dans ce jeu de miroirs. À la question « Qui était décideur sur la politique menée au Rwanda : l’armée, François Mitterrand ? », il répond sans hésiter « le Quai d’Orsay ». Dans la même lignée, « on a sous-estimé la capacité d’analyse et de réaction des politiciens rwandais ». Qui est ce « on » ? Ceux qui dénoncent l’action de la France au Rwanda, tel Jacques Morel et les 1500 pages de La France au cœur du génocide des Tutsi ? Jean-Paul Gouteux ? Mehdi Ba ? Michel Sitbon ? La Nuit rwandaise ? La France a donné toute latitude au Hutu Power raciste pour exécuter son programme, parce qu’elle s’en est elle-même donné la mission.

L’analyse selon laquelle « le “père de la nation” [était] désormais contraint à l’ouverture pour conserver le soutien vital, militaire et financier, des gouvernements et bailleurs de fonds étrangers » est, délestée de ses pudibonderies, à traduire ainsi : Habyarimana aurait été contraint de stopper sa politique raciste et dictatoriale pour conserver le soutien décisif de la France. Or c’est tout à fait le contraire qui s’est produit. La montée en puissance des massacres pré-génocidaires s’est accompagnée du soutien sans faille de l’Élysée, qui a toujours fourni plus de moyens, à mesure que le FPR menaçait l’ordre établi. Pierre Joxe, dans une lettre à Mitterrand, se demande d’ailleurs s’il ne faudrait pas exercer de réelles pressions sur Habyarimana, la politique actuelle aggravant au contraire la situation. Proposition restée sans réponse [18]. Quant à l’opération Noroît, Guichaoua joue le candide : « Il s’agissait de protéger l’ambassade de France, d’assurer la protection des ressortissants français et de participer à leur éventuelle évacuation. » Ne riez pas.

L’auteur se réfère également, sans distance, à la description qu’en fait le général Thomann devant la mission Quilès : « Le détachement Noroît a également procédé à des activités diverses, comme le recensement des livraisons d’armes et de matériels aux forces rwandaises ou l’instruction des FAR, par l’officier de génie du détachement, pour leur apprendre à faire face aux dangers des mines et des pièges », soulignant « le rôle stabilisateur que joue la présence, même non active, d’un contingent d’intervention étranger, pour conforter un pouvoir menacé par une agression extérieure et confronté à un risque non négligeable de troubles intérieurs, d’origine ethnique ou politique ». Que de détours sinueux pour ne pas dire que l’armée française était aux manettes d’une guerre... Et le lieutenant-colonel Jean-Jacques Maurin, conseiller du chef d’état major des FAR n’est pas cité une seule fois ! Une guerre dans laquelle l’ennemi est le Tutsi, une guerre pas comme les autres puisqu’il s’agissait d’une guerre totale, selon les principes de la doctrine française de la guerre révolutionnaire (DGR). Une théorie qui nous pousse à dépasser les analyses traditionnelles sur les défaites ou les succès militaire et politique, car la DGR a parfois pour unique objectif d’être le démiurge du chaos. L’opération “militaro-humanitaire” Turquoise arrive à un stade où la défaite militaire est quasiment consommée pour les vassaux de la France, assurant leur repli en bon ordre. À ce stade, personne ne sera étonné des analyses consternantes de Guichaoua sur le sujet : prise soudainement de compassion, la France se paie un «  “rachat” moral vis-à-vis de l’opinion internationale ». Avec toute sa bonne volonté, « elle n’a pas été en mesure de désarmer les milices ni de désarmer les Forces armées gouvernementales ». Aura-t-elle au moins essayé ? L’opération Turquoise «  avait pour mission de sécuriser quelques préfectures afin d’éviter le déferlement de millions de réfugiés au Burundi et au Zaïre ». Si c’était le but, c’est particulièrement raté avec trois millions de réfugiés hors des frontières en un temps record…

Quant à « sécuriser quelques préfectures », voilà qui fait froid dans le dos quand on pense à tous ces témoignages qui indiquent comment le génocide a tranquillement pu continuer pendant Turquoise, en particulier grâce aux opérations françaises de débusquage des derniers survivants, notamment les Basesero. Face aux témoignages qui se multiplient, que vaut le fait de citer en référence la “contre-enquête” de Pierre Péan sur Bisesero ? Alors même qu’il conclut ainsi que la France n’aurait rien à se reprocher, cela n’empêche pas notre auteur d’entonner la chanson sarkozyste des “erreurs”, voire même des excuses : « Il n’y a jamais eu de tentative de reconnaître des erreurs politiques. L’État français doit des excuses au peuple rwandais. » [19] C’est que Guichaoua sait faire la part du feu.

LA PART DU FEU : UNE CHARGE ANTI-AMBASSADE DE FRANCE

Hasard du calendrier, André Guichaoua est appelé en mission pour la coopération suisse début avril 1994, soit quelques jours avant le déclenchement du génocide. Amené à travailler dans la région de Kibuye, il passe même la journée du 6 avril avec Clément Kayishema, préfet de la région et principal organisateur des massacres dans la région (église et stade de Kibuye, paroisses de Nyange et de Mubuga, hôpital adventiste de Mugonero, Bisesero...). Peu après l’attentat sont organisées les évacuations des Occidentaux. Les Marines américains, les militaires belges et surtout l’armée française en sont chargés. La France agit sous l’étendard de l’opération Amaryllis.

André Guichaoua se trouve bloqué à l’Hôtel des Milles collines, en compagnie de plusieurs centaines de personnes dont des Rwandais menacés de mort. Il va prendre sous son aile des personnalités politiques en danger, ainsi que les enfants de la Première ministre Agathe Uwilingyimana, assassinée le 7 avril. Mais la sélection des personnes évacuées est draconienne pour les gens en danger, tandis que le gotha du régime va bénéficier de passe-droits. L’ambassade de France va faire vivre une semaine d’enfer aux candidats à l’évacuation ainsi que ceux qui les soutiennent, tel André Guichaoua, tout en accueillant à bras ouverts les durs du régime qui y formeront tranquillement le gouvernement du génocide sous la houlette de l’ambassadeur Marlaud. Faisant jouer ses relations, Guichaoua va finalement trouver une issue, mais uniquement pour les enfants : « Dans la nuit, j’avais téléphoné à Pierre Péan pour lui exposer la situation dans laquelle nous nous trouvions du fait du refus de l’ambassade de France et pour lui demander de saisir personnellement Bruno Delaye, le responsable de la Cellule Afrique de l’Élysée. Il m’avait ensuite rappelé pour confirmer que ce dernier avait donné son accord pour l’évacuation. Vis-à-vis de l’ambassade, je refusai donc catégoriquement de revenir sur le cas des enfants. Après plusieurs échanges fermes (dont l’un avec Jean-Michel Marlaud), elle finit par céder, mais maintint un refus formel aussi bien pour la nourrice des enfants que pour le procureur de la République et son épouse. »

« LA CAUTION DE L’AMBASSADE DE FRANCE À LA MISE EN PLACE DU GOUVERNEMENT INTÉRIMAIRE »

De l’autre côté, Guichaoua déplore « la forte implication de l’ambassade de France dans la transition politique ouverte par l’assassinat du président Habyarimana et la portée d’un choix politique explicite. En effet, dès le 7 avril, l’ambassade de France afficha ouvertement ses affinités avec l’une des composantes politiques du gouvernement qu’avait dirigé Agathe Uwilingyimana en accueillant dans ses locaux, escortés par un véhicule de la Garde présidentielle, tous les ministres du MRND. Ces derniers furent rejoints le lendemain par plusieurs représentants des tendances hutu “Power” des partis représentés au gouvernement, alors même que leurs collègues “modérés” venaient d’être assassinés par d’autres commandos de la Garde présidentielle. » Un document intéressant est publié dans le livre : des extraits de la déposition de Justin Mugenzi, un ministre du GIR génocidaire :

« Q. Est-ce que vous avez vu l’Ambassadeur à un moment donné pendant que vous vous trouviez à l’ambassade ? R. Oui, nous avons eu l’occasion de rencontrer l’Ambassadeur le matin. Q. C’était le matin de quel jour ? R. Le matin du 8. L’Ambassadeur de France a passé... appelé tous les ministres qui avaient passé la nuit à l’intérieur de l’enceinte de l’ambassade. Nous nous y sommes rendus, comme vous l’avez vu... selon la liste que vous avez vue. Q. Vous voulez parler des ministres ? R. Oui. Les ministres. Et nous avons donc eu un entretien avec lui ; il nous a donné les dernières informations au sujet de la situation, au sujet de ce qui s’était passé tel que l’ambassade de France avait rassemblé des informations, telles qu’elles lui parvenaient. C’est lui qui nous a confirmé que… – pardon – confirmé les noms des ministres qui avaient perdu la vie. C’est lui qui nous a confirmé la situation telle qu’elle prévalait en ville. Et il a exhorté les ministres qui l’entouraient d’essayer de faire quelque chose pour sortir le pays du chaos dans lequel il s’enfonçait. Q. À peu près à quelle heure s’est tenue cette réunion avec l’Ambassadeur ? R. Autour de 9 heures du matin. (…) Q. Si au contraire, vous avez compris que la Minuar désapprouvait la mise en place d’un gouvernement intérimaire, quelle avait été votre attitude lorsque vous avez reçu cette invitation du colonel Bagosora ou de toute autre personne à prendre part à une réunion du comité de crise ? R. D’ailleurs, nous n’avions pas d’alternative. C’était l’ambassadeur de France, qui, lorsque nous nous trouvions à l’ambassade, qui… nous encourageait puisqu’il nous exhortait à jouer notre rôle avec la promesse que la communauté internationale allait jouer son rôle également. Donc, au moment où nous avions été invités à nous retrouver avec les autres dirigeants politiques, j’avais déjà ce message de courage. L’alternative ne s’était même pas présentée ; nous savions que « la » Nations Unies... la communauté internationale nous soutenait, et que si nous posions des actes positifs, nous pouvions pas manquer leur soutien. Et donc, c’est avec cet esprit que nous sommes allés de l’avant. » [20]

D’après Filip Reyntjens, il semble que Jean-Michel Marlaud « soit tenu au courant des progrès de la négociation et il est probable qu’il ait été consulté ». [21] Il en donne la composition dans le courant de l’après-midi à son homologue belge Swinnen. « Estimant que la tendance est trop “Power”, Swinnen réagit avec réserve. Il exprime le point de vue qu’un tel gouvernement paraît fort peu conforme aux réelles exigences politiques. Marlaud, lui, se dit assez satisfait. Surtout parce qu’il juge que la mise en place d’un gouvernement permettra d’empêcher le coup d’État qu’il redoute. » [22] Il s’agit d’une version a minima. Le nouveau gouvernement est le coup d’État. Guichaoua va plus loin que son collègue : « Ainsi, les propos de certains collègues diplomates de Jean-Michel Marlaud selon lesquels ce dernier aurait été le seul ambassadeur en poste à Kigali à avoir participé personnellement à la mise sur pied du Gouvernement intérimaire le 8 avril (…) peuvent trouver là quelque fondement »car « l’ambassade de France accueillait “plusieurs ministres”, qui organisaient une réunion, “fixaient des orientations” et prenaient des décisions » et c’était bien «  toute la sphère des décideurs politiques nationaux promus par Théoneste Bagosora et les chefs du Comité directeur du MRND qui séjournaient à l’ambassade. C’est là qu’ils se concertaient, qu’ils organisaient leurs activités, leurs déplacements, leur logistique. On comprend alors à quel point les échanges étaient aisés entre les principaux décideurs du MRND et l’ambassadeur de France. »

Joseph Ngarambe, un des rares intrus à l’ambassade de France, a témoigné au TPIR des agissements de Jean-Michel Marlaud : [Les membres du Gouvernement] s’étaient réunis plusieurs fois, soit entre eux, soit avec l’ambassadeur de France au Rwanda, M. Marlaud, que je connaissais très bien, ou certaines fois avec le nonce apostolique. Ces réunions ne se tenaient pas dans un bureau, mais ils s’éloignaient pour des conciliabules et faisaient visiblement attention à ce qu’aucun importun ne les dérange. [23]

Au titre de la sphère médiatique et financière figuraient là aussi les personnalités les plus éminentes du “Hutu Power”, avec la présence de Ferdinand Nahimana et de toute la famille de Félicien Kabuga, idéologue prohutu de renom et ministre délégué du GTBE pour le premier, grand commerçant et l’un des principaux actionnaires de radio RTLM et financier des milices du MRND pour le second. Citons encore deux exemples qui ouvrent le débat non sur la caution apportée à la mise en place des nouvelles autorités mais aussi sur la politique dont elles se voyaient confier la charge. En effet, on ne peut imaginer que l’ambassadeur de France ait pu ignorer qu’Eugène Mbarushimana, gendre de Félicien Kabuga, était secrétaire national des milices Interahamwe alors en charge des massacres à Kigali. André Guichaoua avait également publié la liste des personnes réfugiées à l’ambassade de France permettant d’identifier les personnes hébergées puis candidates à l’évacuation (voir annexe 83). [Plusieurs personnalités rwandaises extrémistes amenées en Transall à Bujumbura par l’armée française se sont vues refuser de mettre le pied au Burundi. Le Transall les a déposées à Bukavu au Zaïre. Note JM]

Au passage, Guichaoua égratigne la Mission Quilès, qui a plutôt épargné Marlaud et l’ambassade : « ces hauts dignitaires (…) sont très nombreux à résider en France sans que la Mission d’information parlementaire ait souhaité ouvrir ce dossier ». Augustin Ngirabatware, ministre du GIR, « se vit délivrer par le service des Privilèges et Immunités du Quai d’Orsay une “carte spéciale” tenant lieu de titre de séjour le 20 avril 1998 (trois semaines après le début des auditions de la Mission parlementaire) pour le compte d’une organisation internationale au sein de laquelle il ne travailla pas (voir annexe 84). Lorsque le TPIR organisa son arrestation à Paris le 26 novembre 1999, et alors que son domicile était mis sous surveillance, il put quitter opportunément le territoire français pour Libreville, où les autorités gabonaises le localisèrent et affirmèrent assurer sa surveillance le temps de régler les procédures et... de le laisser disparaître. »

« Parmi les membres du “clan présidentiel” installés eux aussi à Paris, [figurait] Fabien Singaye, ex-premier conseiller à l’ambassade du Rwanda en Suisse, expulsé de Suisse en 1994 pour espionnage et qui, une fois arrivé en France, travailla pour Paul Barril. » Mais l’honneur est sauf puisque sur cette histoire d’évacuation sélective, le Quai d’Orsay, responsable de la diplomatie française, est innocenté par Guichaoua : C’est bien, à mon avis, un parti pris spontané plus qu’une décision “stratégique” qui est à l’origine de cette inertie ou du refus d’évacuer les ressortissants rwandais considérés comme déviants ou à risque. En accordant sa protection à autant de décideurs entretenant des liens étroits avec les unités militaires et les miliciens en charge des massacres, l’ambassade ne se trouvait pas dans une position l’obligeant à accepter un quelconque “accord” lui interdisant d’assurer la sauvegarde de ses propres personnels tutsi. On a l’impression que Guichaoua critiquerait plus la forme que le fond... Une chose était d’héberger les composantes “les plus extrémistes” du gouvernement sortant, de cautionner l’installation du Gouvernement intérimaire, si ce n’est sa politique mortifère, mais ne fixer aucune limite à la fréquentation des hommes politiques susceptibles d’être“amis” et cogérer avec eux la sélection des candidats à l’évacuation révélait des liens de familiarité étroits et une forte osmose idéologique, bien éloignés de la prudence diplomatique. Ce qu’il semble critiquer, c’est plus le manque de discrétion de l’ambassade de France, de par ses méthodes ! « (…) L’expression sans réserve de ces partis pris relevait-elle de l’ignorance, de l’auto-intoxication collective ou de la complicité ? » Plus tôt dans le livre, Guichaoua tenait à préciser que Jean-Michel Marlaud, contrairement à son prédécesseur, connaissait mal la classe politique rwandaise. Poser la question de l’ignorance ou de l’autointoxication, dans le contexte d’une capacité à sélectionner amis et ennemis avec une précision extraordinaire comme le démontre lui-même l’ouvrage, est tout de même embarrassant...

CONCLUSION

Ce livre aurait pu – et dû – s’intituler « Les processus de nominations politiques au Rwanda, 1973-1994 ». Car André Guichaoua est assurément un spécialiste des rapports de forces au sein de l’élite “hutu”, même si l’on n’adhère pas forcément à toutes les thèses présentées sur le sujet. Là où le bât blesse, c’est qu’il va tenter de légitimer son analyse globale sur le génocide par le biais de cette thématique, qui n’en est qu’une parmi d’autres, et donc négliger superbement des aspects fondamentaux du problème, tout en présentant son travail comme une contribution essentielle à l’Histoire, et ce au prix de répétitions longues et incessantes, cet ouvrage s’avérant surtout, au final, n’être qu’un interminable pensum. L’auteur assure néanmoins vouloir relever le « défi intellectuel » que représente l’étude scientifique de la plus grande tragédie humaine de la fin du XXe siècle, se parant de l’objectivité du savant au dessus de la mêlée, insistant à de nombreuses reprises être délivré de toutes les « passions rwandaises », selon les mots de sa plus proche collaboratrice Claudine Vidal. Mais la pudeur extrême avec laquelle est évoquée le rôle de la France, dans les rares passages où celle-ci est citée, masque mal une volonté manifeste de faire l’impasse sur l’implication génocidaire de la première puissance néo-coloniale du continent africain. Un travail de politologue digne de ce nom aurait également dû examiner les différentes composantes au sein du FPR, dépeint ici succinctement comme la machine de guerre d’un seul homme ayant pour unique objectif la conquête du pouvoir. Les imbrications des différentes cultures politico-militaires, marxiste-léniniste et anticoloniale/antiapartheid, mwamiste, etc. sont passées sous silence, tout comme la dimension non-ethniste de ce mouvement (l’analyse des discours est toujours utile), au profit d’accusations aussi vagues que péremptoires sur son extrémisme supposé. Comme si tout mouvement en opposition frontale avec un adversaire dont les crimes racistes défient l’entendement – comme cela s’est produit en Europe lors de la seconde guerre mondiale – était absolument à mettre sur le même plan, « extrémistes des deux camps » étant une expression récurrente chez l’auteur.

Autre carence importante, l’absence de données concrètes sur la guerre entre le FPR et les FAR avant et pendant le génocide. Après coup, certains pourront à l’inverse reprocher au FPR d’avoir été, en 1994, trop lent à conquérir le pouvoir, trop “stratège”. Et Kagame de rétorquer qu’on ne prend pas le pouvoir, militairement parlant, « comme si on prenait une tasse de thé ». Or le mot “guerre” est ici utilisé à tort et travers : on en oublierait presque que l’immense majorité des victimes – les Tutsi de l’intérieur – n’étaient pas des militaires, ni même des militants politiques. Le livre s’intitulant De la guerre au génocide, le lecteur en vient à se demander à quoi l’auteur fait référence quand il emploie le mot “guerre” : une “guerre révolutionnaire”, au sens de non conventionnelle et néanmoins totale, dirigée contre un adversaire militaire et qui implique l’anéantissement de sa base arrière présumée, c’est-àdire un groupe désigné de civils sans défense ? Non, en fait il s’agit d’une réduction du génocide à, d’une part, un affrontement de toutes les parties en présence (Akazu restreinte, Akazu élargie, MRND, FAR, kayibandistes du GIR...) pour l’obtention ou la conservation du pouvoir, mettant en scène « un génocide pour arbitrer le départage ! ». D’autre part – c’est ce qui ressort clairement d’une lecture approfondie de l’ouvrage –, s’opère une inversion de calendrier des différents événements qui eurent à partir du 6 avril 1994 : le FPR, en commettant l’attentat contre Habyarimana, aurait donc fait voler en éclat les accords de paix, mis ses soldats en ordre de marche pour prendre définitivement le pouvoir. Le génocide serait alors une réaction improvisée face à la guerre déclarée par le FPR. Nous voici enfin au cœur de l’analyse d’André Guichaoua, révélée au deux-tiers du livre : un génocide non planifié. En rhétorique, on parlerait d’oxymore, figure de style réunissant deux mots au sens tout à fait opposé. Pourtant, un génocide est par essence le produit d’un État, d’une machine administrative. Un rouleau compresseur étatique mû par la conspiration de ses dirigeants. À l’échelle de la France, cela équivaudrait à l’extermination d’un groupe de 10 millions de personnes en l’espace de trois semaines. Et il faudrait recourir aux techniques d’hypnose les plus raffinées pour faire croire qu’un crime d’une dimension aussi gigantesque qu’instantanée ne soit pas préparé à l’avance. Sauf à vouloir innocenter son parrain, la France, dont les troupes ne seraient officiellement pas présentes pendant la phase finale du projet, c’est-à-dire son accomplissement.

L’obsession d’André Guichaoua de vouloir attribuer au FPR l’attentat contre Habyarimana, s’explique alors par le fait qu’il lui faut échafauder un scénario alternatif qui colle avec la théorie de l’improvisation, de l’engrenage post-attentat, de la “boule de neige”. Un attentat est communément perçu par le public comme le fruit d’un groupe en rébellion contre un ordre établi. Le fait qu’il soit souvent revendiqué entre aussi dans la logique des choses. Dans le cas du Rwanda, il est par contre le prétexte au lancement de la phase finale du programme génocidaire entrepris par l’État franco-rwandais. Un attentat négationniste, en somme. Au final, il n’est pas étonnant que l’ouvrage de Guichaoua fasse des impasses aussi caractérisées sur le rôle déterminant de la Vème République française. C’est même tout à fait cohérent avec les autres thèmes traités. Dans le cas d’un génocide avéré – et donc d’une planification –, les Français, de part leur tutelle exercée au plus haut niveau de l’appareil d’État rwandais avant la perpétuation du génocide, devraient logiquement être reconnus, selon l’estimation la plus basse, comme co-initiateurs du projet. Et voilà ce que les dirigeants de Politis appellent une « approche indépendante »... On se demande si les journalistes ont lu De la guerre au génocide. Quoique... David Servenay, de Rue 89, un “collègue” de Guichaoua, puisqu’ils sont édités tous les deux chez le même éditeur, titrait dans son article : « Le jour où le Rwanda a basculé, le récit minutieux de Guichaoua ». A-t-il compris de cet « extraordinaire travail de documentation » qu’il s’agissait là de la théorie d’un génocide improvisé, non planifié, dont le commencement se situerait le 12 avril (!), une sorte de théorie de la boule de neige, dans laquelle « les extrémistes des deux camps » jouent chacun leur partition ? »

Finalement, plus que de paresse, la presse a de quoi être qualifiée de couarde. Dans un livre où la CDR, parti extrémiste du génocide chouchouté par la France, est le grand absent, où la planification se transforme en engrenage improvisé dû à une lutte interne pour le pouvoir, on peut encore lire : « Il revient au FPR d’avoir pris le risque de voir se commettre des massacres de grande ampleur. En effet, la reprise de la guerre ne relève pas d’une décision hasardeuse ou imposée par la conjoncture, elle est la traduction d’une politique mûrement réfléchie et préparée, évaluée et mise en œuvre, ayant fait l’objet de nombreuses annonces. » [Le FPR ouvre le feu après que les massacres aient commencé le 6 avril, une heure après l’attentat. Le FPR n’a commencé à combattre après qu’avoir été attaqué au CND par la GP et avoir constaté que la MINUAR ne s’opposerait pas aux massacres. Note JM]

D’UN CÔTÉ LES IMPROVISATEURS DÉSEMPARÉS, DE L’AUTRE LES CALCULATEURS FROIDS.

André Guichaoua est-il un Pierre Péan bis ? S’il semble se distancer des vociférations de Noires fureurs, blancs menteurs, en en critiquant les « erreurs factuelles » et les « dérives “ethnicistes” » dans la tribune publiée conjointement avec son ami Stephen Smith, il en prend globalement la défense, sur le fond. Les « Blancs menteurs », parmi lesquels plusieurs journalistes et chercheurs au profil modéré comme Patrick de Saint-Exupéry, Jean-Pierre Chrétien ou Colette Braeckman en prennent pour leur grade : « ce sont ces derniers qui, sans dire qu’ils étaient mis en cause, et pour quels faits précis, ont jeté l’anathème sur le livre de Péan ». Pierre Péan accuse de collusion avec le FPR toute personne ne s’étant pas ralliée à sa vision extrémiste, vision très proche des théories des génocidaires. Et Smith et Guichaoua prennent sa défense. Il fallait oser. Comme il se doit, les deux auteurs eurent droit par la suite aux remerciements chaleureux de Pierre Péan : « Après le déchaînement médiatique contre moi, j’ai eu un petit peu de baume au cœur en lisant récemment un Rebonds, signé Stephen Smith et André Guichaoua, dans Libération, qui rééquilibre les premiers papiers qu’ils avaient publiés. Ce journal a eu l’honnêteté de faire parler des personnes qui ne partageaient pas l’opinion de ses propres journalistes. » [24] Comme tout bon désinformateur, André Guichaoua sait faire la part du feu. En avril 2006, en pleine période de commémorations où traditionnellement de nouvelles accusations contre la France font jour, il est une fois de plus à l’honneur dans Le Monde : « La France aurait pratiqué une évacuation “sélective” au Rwanda » titre le quotidien qui interviewe l’auteur. L’évacuation sélective, qui laissait les employés tutsi de l’ambassade de France ou du Centre culturel français ainsi que les membres hutu de l’opposition à une mort quasi-certaine, est évidemment très grave [25]. Mais là où on peut qualifier cet épisode de symptôme d’une politique, l’auteur n’y voit qu’un dérapage, ce qui permet de ne pas parler de mille autres faits qui forment un système cohérent.

D’ailleurs, sur la position de Guichaoua sur le rôle de la France, l’ouvrage est très proche de la position sarkozyste des « erreurs » et de « l’aveuglement », à l’instar de la Mission parlementaire présidée par Paul Quilès. Au final, André Guichaoua nous propose un retour en arrière à 1994, où la perception du génocide fut obstruée par le formalisme des médias : on entendait parler à longueur de temps de la guerre, de telle ou telle ville tombée aux mains des rebelles, de cessez-le-feu, d’évacuations, de diplomatie d’apothicaire, de réfugiés, de réunions de crise, mais quasiment jamais du processus d’extermination de tout un groupe humain. De la guerre au génocide est une sorte de “commentaire sportif” très détaillé, manipulant les faits dans le sens qui convient toujours à l’État français. Nous sommes face à la production d’une Histoire qui assure la continuité de l’État criminel tout en retardant l’éclosion des consciences.

Bruno Boudiguet

Notes

[1] Éditions La Découverte.

[2] 12 février 2010.

[3] Philippe Bernard, Le Monde des Livres, 18 mars 2010

[4] Libération, Rwanda, une difficile vérité, op. cit.

[5] Pierre Jamagne, « Rwanda, l’histoire secrète » de Abdul Joshua Ruzibiza ou Mensonges made in France ?, La nuit rwandaise, n° 2, 7 avril 2008, pp. 31-54.

[6] Pierre Jamagne, op. cit., p. 44

[7] Il est peu probable que ces agents secrets français aient fourni leur identité, et ils n’ont pas forcément fait Saint-Cyr et pourraient avoir été des civils.

[8] Libération, 27 février 1996.

[9] Le Monde, Propos recueillis par Stephen Smith, Rwanda : révélations d’un expert de la justice internationale, 7 mai 2004.

[10] Éditions Karthala, 2010.

[11] Services du Premier ministre, Service de renseignement, note sur l’état actuel de la sécurité au Rwanda du 23 septembre 1993, cité dans le rapport Mucyo, p. 84.

[12] Le Figaro, Patrick de Saint-Exupéry, 29 juin 1994.

[13] Le Monde, Jean Hélène, 8 juin 1994.

[14] Le Monde, André Guichaoua : critiquer Kigali, ce n’est pas rendre “une justice de Blancs”, 30 mai 2008.

[15] www.fairtrialsforrwanda.org

[16] Rwanda, une difficile vérité, op. cit.

[17] Libération, L’État français doit des excuses aux Rwandais », Christophe Ayad, 25 février 2010.

[18] http://cec.rwanda.free.fr/documents...

[19] L’État français doit des excuses aux Rwandais, op. cit.

[20] Déposition de Justin Mugenzi, procès Bizimungu et alii, TPIR, 8 novembre 2005, pp. 5152 et 69.

[21] http://pagesperso-orange.fr/jacques...

[22] idem

[23] Déposition de Joseph Ngarambe, TPIR, cote KO133228, 9 avril 2000, p. 4

[24] Africa international, Briser les tabous, le juste combat de Pierre Péan, février 2006.

[25] Lire, à ce propos, le livre de Vénuste Kayimahe, qui constitue bien plus qu’un témoignage sur cette histoire tragique dans l’opération Amaryllis : France-Rwanda, les coulisses du génocide, L’Esprit frappeur, 2001.

Commentaires