La France au Rwanda

13 mai 1994 : réponse à Jacques Morel

Dans la version électronique du livre de Jacques Morel « La France au cœur du génocide des Tutsi » en date du 19 juillet 2012, on peut encore trouver une critique virulente du livre de Serge Farnel « Rwanda, 13 mai 1994. Un massacre français ? » À noter : ces critiques de Morel ont été formulées après la parution d’un seul article de presse dans le Wall Street Journal, et donc bien avant la sortie du livre de Farnel. Morel analysera peut-être ce livre plus tard, mais en attendant il serait plus honnête de sa part de revoir sa copie actuelle, 7 mois après la sortie du livre sur le 13 mai.

Selon lui, « La gravité des faits rapportés par Serge Farnel nécessitait des vérifications qu’il n’a pas faites. Celles que nous avons pu faire avec des moyens très limités ont soulevé un doute croissant au point que nous en venons à dire que cette affirmation de Farnel n’est pas sérieuse et a plus à voir avec une mystification. (…) [Il] nous apparaît comme un scénario qu’il a imaginé à partir de fragments de témoignages de rescapés ».

Or finalement que lit-on dans ses trois pages consacrées au 13 mai ? Jacques Morel n’a interrogé qu’un seul témoin du livre de Farnel, Sylvère Nyakayiro. Ce dernier a confirmé son témoignage. Une seconde personne, Gudelieve Mukanganije, a, elle, des souvenirs assez confus qui n’ont pas permis à Farnel de lever le doute quant à sa capacité de préciser les dates des événements qu’elle lui a décrits. C’est pour cette raison que, même si Anne Jolis du Wall Street Journal l’a citée dans son article, Serge Farnel a décidé d’écarter son témoignage. Autrement dit, le début de contre-enquête de Jacques Morel n’a strictement rien donné de probant. Restent alors les spéculations.

1 - « les témoignages devant la journaliste du Wall street journal ont été faits sur deux jours. Chaque témoin, victime ou bourreau, a donc eu le temps d’élaborer son récit en fonction de ce qu’il a entendu les autres dire. » Jacques Morel semble ne pas comprendre comment s’est déroulée cette enquête. Il confond l’enquête elle-même et les reconstitutions auxquelles la journaliste du Wall Street Journal a assisté. Aucune reconstitution d’un même massacre ne s’est étalée sur plusieurs jours. Le gros des témoignages est connu bien avant la reconstitution, qui est là pour s’assurer de la crédibilité de ces témoignages antérieurs récoltés individuellement. De même, il est évident que le scénario global de ce qui s’est passé le 13 mai avec les soldats blancs est connu avant les reconstitutions sans quoi il n’aurait pas été possible de procéder à ces dernières. Bien sûr, se rendre sur les lieux du drame peut raviver certains souvenirs et apporter encore un peu de matière, notamment quand de nouvelles personnes viennent se greffer à la reconstitution pour apporter des précisions. Par ailleurs les témoignages du livre sont présentés par ordre chronologique des entretiens, ce qui permet de suivre le déroulement de l’enquête. « Une photo qui accompagne l’article d’Anne Jolis montre que chaque témoin parle devant Farnel et la caméra, en présence des autres témoins. Les témoignages ne sont donc pas indépendants et sont suggérés par les précédents ou par les questions de l’enquêteur. » Il s’agit bien évidemment d’une photo d’une reconstitution d’une scène préalablement décrite au cours d’entretiens individuels.

2 - « D’abord, pourquoi faire paraître un article dans un grand journal plutôt que de rédiger un rapport contenant la transcription des témoignages, ce qui aurait permis d’apprécier leur validité. » Reconnaissons qu’il aurait été idéal que le livre sorte en même temps que le premier article de presse. Mais le temps journalistique est différent du temps des maisons d’édition et des libraires ou encore du temps universitaire. Nombre d’enquêtes journalistiques sur le Rwanda ne durent que quelques jours et sont publiées le jour d’après. Il y a tout de même eu un délai d’un an entre l’enquête principale de Farnel et sa publication dans un grand média. Farnel aurait pu proposer un article écrit par ses propres soins au Wall Street Journal. Il a au contraire proposé à Anne Jolis de l’accompagner sur place. Elle a pu assister à des reconstitutions, pu observer la méthodologie et poser des questions elle-même aux témoins de Farnel. De plus, nous avons décidé pour le livre de publier les retranscriptions des témoignages sur plusieurs centaines de pages.

3 - « Auparavant aucun rescapé de Bisesero, interrogé par African Rights ou par la commission Mucyo, n’avait signalé la participation de Français dans les attaques à Bisesero, les 13 et 14 mai 1994. » Si à chaque fois que sort une révélation on entend objecter qu’on n’était pas au courant avant... Car 18 ans après, nous apprenons encore et encore de nouveaux faits, à notre grande surprise. Mais il est vrai qu’on peut se demander pourquoi le pot aux roses n’a pas été découvert par African Rights ou bien encore par la commission Mucyo. African Rights, en 1995, n’a pas pu interroger d’anciens bourreaux, qui étaient alors en fuite pour la plupart. Voici ce que dit Farnel dans les ’’Questions-réponses’’ de son site : « Les anciens génocidaires se sont confiés à moi alors qu’ils sont maintenant en liberté, après donc qu’ils eurent effectué leur peine de prison. On peut aisément imaginer le risque de représailles qu’ils auraient pris si certains de leurs codétenus avaient lu dans la presse les révélations qu’ils m’ont faites. La peur de témoigner de la part de ceux qui étaient à l’époque encore emprisonnés explique sans doute en partie pourquoi la commission rwandaise, que j’ai accompagnée le 19 décembre 2006 à Bisesero, n’a pu obtenir d’eux ce genre de révélations. Ils effectuaient alors encore leur peine de prison. »

Pour ce qui concerne les rescapés, il est possible qu’à ce moment-là, la couleur de peau de quelques-uns des assaillants soit apparue dérisoire par rapport au calvaire qu’ils venaient juste de vivre. Il est possible aussi que pour certains enquêteurs, l’idée même d’une participation directe des Français à ce grand massacre ait pu apparaître tout à fait saugrenue. ’’On ne nous avait jamais posé la question avant’’, a dit en substance un témoin. Quant à la Commission Mucyo, avec seulement deux jours d’enquête de terrain à Bisesero*, elle s’est en toute logique concentrée sur ce qu’on savait avant, c’est-à-dire les événements du 27 juin au 30 juin avec l’opération Turquoise.

Une image de ce genre de difficultés est apparue avec l’enquête de Marie-Monique Robin sur l’intervention française en Amérique latine en soutien aux dictatures des années 70 – ce n’est qu’en 2003 qu’elle sera révélée –, mais ni la commission d’enquête argentine, ni aucun autre observateur n’avait jamais soulevé cet aspect des choses, alors que, là aussi, les témoignages ne manquaient pas de victimes de la répression ayant pu constater directement le rôle des militaires français dans les centres de torture ; il est à noter enfin que l’énorme scandale qu’aurait dû produire cette révélation de Marie-Monique Robin n’a jamais eu lieu, et que Valéry Giscard d’Estaing, président de la République et chef des armées au moment le plus terrible de ce déploiement militaire français, pendant la sale guerre argentine, n’aura jamais eu à répondre à la moindre question depuis bientôt dix ans que ceci est parfaitement connu.

4 - « Aucun croisement avec ces témoignages, aucune confrontation n’a été faite par Farnel. » Mais c’est précisément le rôle des reconstitutions !

5- « Farnel a interviewé Eric Nzabihimana le 20 avril 2009. Celui-ci ne parle pas de présence de Français lors de l’attaque du 13 mai. Farnel interroge d’autres rescapés de Bisesero qui ne parlent pas de Français le 13 mai. » Mais il ne s’en cache pas, puisqu’il publie dans son livre les témoignages de ceux qu’il a interrogés et qui n’ont pas vu de soldats blancs. Les Blancs étaient peu nombreux, et cela paraît normal, vu le contexte, que nombre de rescapés, situés à plusieurs centaines de mètres, n’aient pas noté leur présence. On ne peut pas reprocher à Farnel d’inclure des témoignages différents et qui ne sont pas pour autant contradictoires. Cela n’invalide pas pour autant le témoignage des autres rescapés.

Farnel nous rappelle d’ailleurs, sur cette question, un cas juridique concret du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) : « Convenons toutefois que le fait que certains n’en ont pas vu ne saurait invalider le témoignage de ceux qui en ont vu. C’est en tout cas le raisonnement qui prévaut aux conclusions du Tribunal pénal international pour le Rwanda dans le procès de Mikaeli Muhimana, dit Mika, lorsque les juges eurent à considérer le témoignage d’une personne disant ne pas avoir vu ce dernier. Ils firent alors observer que « des milliers d’assaillants, déployés sur une vaste aire géographique, avaient participé auxdites attaques », ajoutant qu’ « il s’ensuit que le fait que ces témoins n’aient ni vu Mika ni entendu parler de sa participation aux attaques perpétrées n’emporte pas nécessairement qu’il n’y ait pas pris part. »

6 - « Le résumé de l’enquête qui figure en quatrième de couverture du livre, affirme que les Hutu se sont contentés d’achever à la machette les blessés alors que la dizaine de militaires français présents aurait massacré les Tutsi à coup d’armes à répétition et d’armes lourdes. Ceci contredit les témoignages des rescapés recueillis jusqu’alors. » Il s’agit d’un double contresens : Farnel n’affirme pas que les Blancs étaient seuls aux commandes des armes lourdes. Par ailleurs, si la quatrième de couverture du livre met en avant le dyptique Français qui pilonnent et mitraillent/villageois qui achèvent les victimes, Farnel précise en tout cas dans le livre que les paysans hutu ont aussi tué les Tutsi qui n’avaient pas été blessés par le pilonnage et le mitraillage, mais qui ne pouvaient pas échapper à leur encerclement par les miliciens et villageois. Notons également la présence de militaires rwandais avec des mitraillettes. Ces soldats blancs travaillaient-ils au service des Forces armées rwandaises où était-ce l’inverse ? S’agissait-il de mercenaires blancs n’ayant pas de lien avec l’armée française ou s’agit-il d’hommes en service commandé ? Un témoignage est formel sur le lien de ces soldats blancs avec l’armée française. Le deuxième contresens est de dire que cela contredit les témoignages antérieurs. Or le TPIR fait mention de l’usage d’armes lourdes, ainsi qu’un rescapé ayant témoigné au colloque de Genève de 2010 sur Bisesero. On ne manquera pas d’ailleurs de s’étonner que ce n’est que maintenant que nous récoltons de nombreux témoignages sur l’utilisation de ces armes lourdes. Aucun des rescapés interrogés par African Rights ne se sont par exemple exprimé sur le fait qu’ils ont été, le 13 mai, la cible de ces armes lourdes. Il s’agissait pourtant là d’une des occurrences les plus évidentes de cet assaut génocidaire. Bien plus que le fait que ce sont notamment des soldats blancs qui se trouvaient être derrière ces armes ! Il y a donc eu des silences encore plus étonnants que celui concernant la présence active de ces quelques soldats blancs au cours du massacre du 13 mai.

7- « Étant donné que lors de l’attaque du 13 mai il y a eu des centaines, voire plus d’un millier d’agresseurs, il ne nous paraît pas réaliste de laisser croire que 10 hommes ont joué un rôle déterminant. » Avec des milliers d’assaillants, on comprendra aisément que la dizaine de Blancs, ou plus, sont fondus dans la masse et peu visibles par des civils cachés. Et le rôle déterminant, c’est celui des armes lourdes, dont l’usage est attesté le 13 mai. Les armes lourdes sont la caractéristique première des modalités de ce grand massacre. Si en même temps que des militaires rwandais, plusieurs Blancs étaient aux commandes de ces postes d’armes lourdes, leur rôle est de toute évidence déterminant.

8 - « Vénuste Kayimahe, qui a servi d’interprète lors de la visite d’Anne Jolis à Bisesero (2e voyage de Farnel en février 2010), confie son trouble pour avoir vu que, lors de cette reconstitution, les assassins ’’cheminaient main dans la main avec les rescapés’’. » Certains repentis ayant purgé leur peine et dont le pardon a été accordé par les survivants ont rétabli des relations humaines avec ces derniers. Il n’y a pas lieu d’y insinuer une connivence.

9 – Pour ce qui est du fait que Farnel serait, selon Morel, « connu pour accueillir tout témoignage accusant la France sans examen critique », je crois que ceux qui travaillent sur ce sujet difficile de l’implication de la France dans le génocide perpétré à l’encontre des Tutsi ont assez souffert des procès d’intentions divers et variés pour ne pas reproduire à notre tour ce type d’attaque.

10 - « Sylvère Nyakayiro parle de 4 Blancs. Farnel en trouve 10, qu’il assure être français. » Si « Farnel en trouve dix » alors que Sylvère « parle de 4 Blancs », c’est que ce dernier n’est pas le seul témoin de Farnel, loin s’en faut. Par ailleurs, Farnel ne déduit pas, comme semble l’indiquer Jacques Morel, que ces Blancs sont français du témoignage de Sylvère qui, à l’instar de la plupart des rescapés qui ont vu ces Blancs, ne savaient pas que ces derniers étaient français. C’est parmi certains génocidaires que l’on peut avoir cette information relative à leur nationalité. Par ailleurs, dans une version précédente de son texte, Jacques Morel avait prétendu que Serge Farnel avait modifié le ’’scénario’’ de son enquête entre son premier et son second voyage. Il se basait sur une réunion où Farnel expliquait son enquête, après son premier voyage. Or nous étions une petite dizaine dans la pièce, et Farnel nous avait alors expliqué clairement de quoi il s’agissait, et le "scénario" n’aura donc pas changé. C’était une confusion de Jacques Morel qu’il a d’ailleurs heureusement rectifiée dans sa version actuelle. Une connaissance très parcellaire de l’enquête de Farnel de la part de Jacques Morel explique toute cette série de contresens. Du coup, quand Morel dit "[Il] nous apparaît comme un scénario qu’il a imaginé à partir de fragments de témoignages de rescapés" ça n’est pas bien rationnel. De plus, il ne s’agit pas d’un "scénario" avec des "fragments" mais de récits circonstanciés et détaillés. Je vous renvoie évidemment à la lecture de l’ouvrage, dans lequel on trouve plusieurs centaines de pages de transcriptions de témoignages, qui montrent que Farnel n’a pas eu besoin de déduire quoi que ce soit des témoignages, qui sont tout à fait clairs, et se recoupent. Il serait heureux que Jacques Morel, si le temps lui manque pour étudier ce dossier, revienne, dans les versions ultérieures de son livre numérique, à une neutralité dont il se prévaut d’habitude lors de ses recensions d’enquêtes qu’il n’a pas pu vérifier lui-même.

* Nota bene (mise à jour 11/08/2016) Il s’agit d’une sous-estimation regrettable du travail à Bisesero de la Commission Mucyo de notre part. S’il y a bien eu deux jours d’entretiens sur le terrain où des journalistes étaient présents, en réalité, il y a eu, nous indique un des membres de cette commission, un travail de terrain en amont beaucoup plus volumineux que ce qui est présenté dans cet article. Dont acte.

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